Témoins n°15/16 (hiver/automne 1956)
Silone répond à une réponse
Article mis en ligne le 2 novembre 2007

par Samson (Jean-Paul), Silone (Ignazio)

Ignazio
Silone, les Lettres nouvelles et nous mêmes nous
serions-nous trop hâtés en appelant « questions
sans réponse » les demandes adressées par
l’auteur de Fontamara à M. Ivan Anissimov, rédacteur
en chef d’Inostrayana Literatura, à la suite de la
rencontre de Zurich, et que, de même que les L. N., nous
avons publiées (Témoins, n°14) ? A
lire le sommaire du cahier de mars de la revue de Maurice Nadeau on
pourrait le croire, puisqu’on y lit en toutes lettres : « Ivan
Anissimov répond à Ignazio Silone ». Mais,
et certainement Nadeau sera du même avis, il y a maldonne :
cette homélie, qui débute par la plus outrageuse et
outrageante défense et illustration de la thèse
officielle russe sur l’intervention en Hongrie, n’est pas une
réponse, ou du moins n’en est une que sans le vouloir.
Silone avait voulu s’informer des conséquences éventuelles,
sur le plan de la littérature et de l’art, de ce qu’on
appelle, ou plutôt de ce qu’on n’appelle pas en Russie la
déstalinisation. Avec le texte de M. Anissimov, même
s’il ne répond pas, ce qui s’appelle répondre, on
peut dire que nous sommes fixés. Car il n’y est pas question
que de la Hongrie. L’art et la littérature, si l’on ose
dire, sont également honorés de l’attention de
l’éminent académicien soviétique bien entendu
pour proclamer une fois de plus la doctrine, la panacée du
réalisme socialiste. Ceux de nos lecteurs que cela
intéresserait — à chacun ses vices — n’auront
qu’à se reporter au dit cahier de mars des Lettres
nouvelles,
lesquelles, heureusement, annoncent qu’elles
publieront en avril la réponse de Silone. Nous mêmes,
c’est de cette réponse là, et d’elle seule,
que nous voulons déjà parler — en ayant en effet sous
les yeux l’original, paru dans Tempo présente (février
57).

Outre
notre bien naturel désir de ne pas enlever la priorité
à la revue parisienne, mieux placée que nous pour
présenter l’admirable réplique silonienne au public
plus vaste auquel elle mérite de s’adresser, les dimensions
en sont telles que ce texte ne trouverait point place dans notre
modeste fascicule. Mais c’est déjà beaucoup que de
pouvoir en signaler les passages essentiels.

Relevons
d’abord celui ci :

Après
avoir constaté que, loin de chercher à comprendre la
situation réelle d’où est sorti l’écrasement
par l’armée rouge des soviets hongrois — étude qui
les eût si bien renseignés sur le régime de leur
propre pays — les écrivains russes ont au contraire fait du
zèle pour soutenir les mensonges de leur gouvernement, entre
autres dans une lettre ouverte à des écrivains
français ; après avoir de même noté
que cette lettre fut publiée en France dans nombre de
journaux, même non communistes, alors que la réponse
des Français n’a jamais vu le jour dans la presse russe,
Silone écrit : « Quand on tombe à ce
niveau là, aucun code de politesse ne peut nous empêcher
de qualifier comme elle le mérite la situation dans laquelle
vous vous trouvez. Tout y est mis en œuvre pour vous séparer
matériellement de la vérité. Ni votre
intelligence, ni votre bon sens, ni vos sentiments humains ne
peuvent, sans péril, prendre contact avec les faits réels.
Dans votre pays, de toute évidence, seule la propagande
gouvernementale continue à avoir légalement cours. Un
certain nombre d’écrivains subissent et acceptent cette
contrainte : pour les distinguer de ceux qui osent courir des
risques, il faudrait les appeler les écrivains fonctionnaires
d’État. Et il n’est que trop vrai qu’il ne nous est
permis, au moins pour le moment, d’entrer en contact qu’avec
ceux ci. Ce sont eux seuls qui reçoivent un passeport
pour l’étranger et viennent assister à nos
conférences [/font]Est-il nécessaire
de rappeler que le destinataire de cette réplique était
venu prendre part à la rencontre de Zurich ?
">. Chacun d’entre nous se rappelle comment ils
ont cherché naguère à nous démontrer que
Tito, Rajk, Slanski et consorts étaient des traîtres,
des espions, des agents de l’impérialisme mondial ;
plus tard, avec désinvolture, ils nous ont notifié le
contraire. Aussi nous arrive t il parfois de nous
demander : vaut il la peine de « dialoguer »
avec de telles gens ? Oui peut-être — si le
dialogue est public. »

Donc,
comme nous le rappelions à l’instant, Silone avait eu
essentiellement l’intention de demander à M. Anissimov
quelles conséquences s’étaient manifestées en
Russie, dans le domaine de la vie de l’esprit, depuis que le fameux
XXe congrès du PCUS avait paru déclarer enfin close la
longue et pire époque de la dictature personnelle de qui l’on
sait. Devant les « réponses » évasives
de l’académicien fonctionnaire, Silone constate :

« 
en ne parlant que vaguement de la période par moi mise en
cause, vous avez réussi ce tour de force de ne pas prononcer
une seule fois le nom de Jdanov. Nieriez-vous que, pendant cette
noire période, il ait été un personnage exerçant
quelque influence sur vos lettres et vos arts ? En un certain
sens, pour nous écrivains, il est même plus important
que Staline. Car c’était lui l’inquisiteur spécialisé
dans l’étouffement de l’esprit créateur. »

Comment
se fait il, remarque encore Silone, que personne, en Russie, ne
rompe le silence sur tant d’anciennes questions tabou (oui ou non,
par exemple, Gorki a t il été assassiné ?)
— que personne, sauf dans quelques cas d’officielles
réhabilitations (généralement post mortem ne
parle de tant d’écrivains, d’hommes de valeur, dont
beaucoup de Juifs, livrés au bourreau, déportés
ou condamnés au silence ? Que nul ne mette en cause la
continuation des persécutions contre les Juifs ? Car
elles continuent, ainsi qu’il ressort d’un entretien de l’année
dernière
entre Khrouchtchev et un interlocuteur qu’il
lui serait bien difficile de récuser, puisqu’il s’agit du
communiste canadien I. B. Salzberg. Comme celui ci voulait
savoir à quoi s’en tenir au juste sur la situation
faite aux Juifs dans la Russie actuelle, Khrouchtchev non seulement
ne nia pas du tout les discriminations et persécutions
dont ils sont toujours l’objet, mais prétendit même
les justifier au nom de l’argument, bien connu de tous les
antisémites de leur culpabilité virtuelle, vu que les
Juifs, dit il, en cas de guerre, de toute façon ne
seraient pas sûrs.

Devant
tant de symptômes d’un retour (mais faut il parler de
retour ?) aux pires méthodes de l’âge du culte de
la personnalité, Tempo presente n’a pas pu faire à
moins que d’intituler l’échange de lettres entre M.
Anis­simov et Silone : « Du dégel au
néostalinisme ».
Quel autre nom donner, en
effet, à la présente orientation du Kremlin ?
Quant à Silone, voici en quels termes il définit ses
vues personnelles des perspectives de la résistance à
opposer à ce raidissement du totalitarisme rouge :

« En
raison de leur connaissance véridique (puisée, entend
Silone, à d’autres sources que celle de la propagande russe)
des événements de Hongrie, grave est actuellement le
malaise moral dans de vastes couches des partis et des syndicats
communistes d’Occident. De nombreux indices nous permettent de
croire que les répercussions de ces événements
se feront encore longtemps sentir ; peut être, même,
seront elles plus importantes, plus profondes que celles de la
guerre civile espagnole. La guerre d’Espagne, en effet, accusa
seulement la vieille opposition entre la gauche et la droite, tandis
que l’insurrection de Hongrie, rame­nant à la liberté
comme à leur cours naturel nombre de forces précé­demment
captées par le communisme, pourra engendrer une gauche
nouvelle. » (Nous nous gardons de traduire ici par
« nouvelle gauche » de Sartre à Claude
Bourdet et voire à Mendès France, l’étiquette
n’a été que trop galvaudée. Tout permis qu’il
soit de se demander aujourd’hui si les mots de droite et de gauche
ont encore un sens, il convient de faire au moins en sorte, lorsqu’on
se résigne à y recourir, de leur donner une acception,
certes politique, mais non point politicienne. Aucun doute,
d’ailleurs, que ceci corresponde au sentiment profond de Silone ;
aucun doute non plus que notre scrupule soulève la question
peut être la plus importante quant à la possibilité
d’adopter de nos jours un comportement tant soit peu orienté
vers l’action. Il y aura lieu d’y longuement revenir.)

Enfin,
M. Anissimov avait terminé son épître en
demandant à l’indiscret questionneur : « Où
vous placez vous, dans la lutte entre le Bien et le Mal (le
fonctionnaire académicien le dit, bien sûr, autrement,
mais nous croyons mieux exprimer sa « pensée »
en la simplifiant), « entre les deux courants fondamentaux
(cette fois, c’est lui même qui parle) de la littérature
contemporaine : pour et contre le socialisme ? »
Ingénuité bénie ! puisqu’elle nous vaut
cette page de Silone :

« J’ai
déjà, en d’autres occasions, écrit des
professions de foi, et je vous avouerai que j’y vois un genre
littéraire désagréable. Je serai donc bref. Un
écrivain est dans ses livres ; de lui au moins on peut
dire qu’il sera jugé selon ses œuvres, et non selon sa foi.
Mais, ne pouvant prétendre que vous le sachiez, je me
limiterai à répondre que je suis socialiste depuis ma
jeunesse et réaliste [1] depuis que l’écris des
livres, et que c’est justement pour cela que j’abomine ce que
vous appelez le « réalisme socialiste ».
À mes yeux, votre « réalisme socialiste »
usurpe son nom, et il serait plus « réaliste »
de l’appeler « réalisme d’État »
pour exprimer plus sincèrement ce qu’il représente.
Quelle autre qualification mérite, en effet, une directive
esthétique qui oblige l’écrivain et l’artiste à
donner une image optimiste d’une société dans
laquelle l’homme est, plus qu’ailleurs, exposé à
l’oppression et à l’horreur ? À ma connaissance, il
n’existe qu’une seule œuvre d’auteur russe qui, au sens strict
du terme, pourrait être classée comme appartenant au
réalisme socialiste, et c’est le « rapport
secret » de Khrouchtchev ; mais il a été
publié par les Américains et, ce qui est pire, il
semble qu’il ait été répudié par son
auteur. Tant il y a incompatibilité entre votre régime
politique et une quelconque représentation réaliste de
la condition sociale. — Le réalisme présuppose la
liberté de la vision critique, et le socialisme moderne un
choix, non point, comme jadis, simplement entre les pauvres et les
riches, mais maintenant, toujours davantage, entre les opprimés
et la raison d’État. »

J.P.S.