La Vie Ouvrière n°4 (20 novembre 1909)
Les lectures des paysans
Article mis en ligne le 22 octobre 2007

par Lafontaine (R.)

 La République a
toujours tiré gloire de l’École laïque et
obligatoire, avec l’espérance aussi d’en tirer profit. Les
instituteurs syndicalistes s’en sont aperçus.

 L’école, disait,
hier encore, M. Briand, est la « pierre d’assise »
de la République. L’école est donc à la base de
l’État. Les
gouvernements la défendent, à l’aide de discours et de
décorations. Ils la défendent aujourd’hui contre les
évêques ; ils la défendaient hier contre les
syndicalistes.

 Draveil, Narbonne,
Raon-l’Étape…, évidemment, disent les « apaiseurs »,
la République est un peu rouge de sang ouvrier… mais il faut
de l’ordre, de la paix. Voyons, la République n’a-t-elle pas
donné l’école laïque ?

 Les idoles perdent à
être vues de près. Des regards profanes ont pénétré
l’école et l’on fut tout étonné d’apprendre, un
beau jour, qu’il y avait, sur le territoire de la France
républicaine, de nombreux illettrés et que même
le nombre de ceux-ci augmentait depuis dix ans. Puis on s’aperçut
qu’un grand nombre de ceux qui n’étaient pas illettrés
ne savaient guère lire.

 Les bureaux du ministère
firent des statistiques, d’ailleurs très incomplètes,
et sans quelques critiques avisés, comme M. Descaves, on eut
sans doute officiellement, légalement supprimé les
illettrés, puisque l’instruction est légalement
obligatoire. Mais ce fut impossible. On décréta donc la
crise l’école… On découvrit la lune, et bien
certainement nos députés vont être appelés
à voter une bonne loi coercitive qui, à l’aide de
travaux forcés, inculquera à tous, gratuitement, une
solide et démocratique instruction. Car, pour nos étatistes,
si l’école laïque, qui est cependant obligatoire, n’a pas
rempli tout son rôle, cela tient évidemment à ce
qu’elle n’est pas suffisamment obligatoire.

 En attendant, certains
ont pensé que cette crise de l’école méritait
d’être étudiée de près. C’est dans ce but
d’études que M. Cathala, professeur à l’École
normale de Lyon, vient de publier dans le Volume une enquête
sur les Lectures des Paysans.

 * *

 M. Cathala fit parvenir,
l’an dernier, aux instituteurs et aux inspecteurs primaires, un
questionnaire demandant, pour chaque commune de France, le nombre
d’habitants, le nombre d’électeurs, l’état de la
bibliothèque scolaire, les livres lus, les journaux, les
almanachs. 2150 réponses lui sont parvenues, ce qui est peu,
puisque le questionnaire avait été envoyé à
tous les instituteurs. Mais, si ces réponses n’ont étudié
en tout que 1.792.768 habitants, elles viennent de toute l’étendue
du pays, de toutes les contrées, et constituent des documents
intéressants.

 Des réponses
faites, il résulte que :

 Les paysans lisent
surtout les journaux, et de préférence les journaux
locaux et dans ces journaux, en dehors des chroniques locales, les
articles qui touchent à l’agriculture : tableaux des
marchés, etc.

 Ils lisent aussi
beaucoup les journaux religieux ou cléricaux (Croix,
Pèlerin, Semaine religieuse), et après
ces journaux-là le Petit Parisien et le Petit
Journal. Cela tient sans doute à ce que ces journaux
sont les plus offerts et que leur vente est la plus méthodiquement
organisée.

 Les paysans n’achètent
pas de livres. Cela coûte trop cher. Ils ne lisent donc pas de
livres, car les bibliothèques scolaires communales contiennent
surtout de vieux volumes aussi intéressants, par exemple, que
la Vie des chrétiens illustres de Marty et le
Gouvernement temporel de Fèvre. Ces bibliothèques
possèdent parfois aussi des livres traitant d’agriculture,
mais ils sont rares, et encore trouve-t-on un Traité des
Conifères
dans une région non boisée. Rien
d’étonnant à cela, puisque ces livres sont directement
envoyés du ministère, lequel a davantage le souci de
caser les « invendus » stupides des ministres
passés ou futurs, que de faire un choix judicieux.

 Les « almanachs »
sont à peu près les seuls livres que les paysans
achètent — et encore n’en achètent-ils pas souvent.

 * *

 M. Cathala avait de plus
demandé à ses correspondants de lui donner leurs
impressions, qu’il a groupées en deux chapitres intitulés :
« Causes et Remèdes. »

 Le paysan ne lit pas,
d’après les réponses de l’enquête, pour de
multiples raisons :

  •  Parce que les livres
    qu’on lui présente ne sont pas intéressants ;
  •  Parce qu’on lui interdit
    de lire (« On », c’est le prêtre, ou le
    grand propriétaire clérical. Il paraît que cette
    interdiction est fréquente en certains bourgs bretons où
    l’instituteur est absolument mis à l’index)
  • Parce qu’il n’a pas le
    temps ;
  • Parce qu’il ne sait pas
    lire, ou mieux parce qu’il n’a aucun goût pour la lecture.

 Ces raisons sont
évidemment de valeur différente.

 La première est
moins importante. La seconde montre un état d’oppression
économique formidable qui est un enseignement. Les deux
dernières raisons sont, à notre avis, essentielles,
dans les endroits de notre « République »
où la tyrannie des capitalistes permet la lecture. Le
manque de temps, c’est la cause économique à laquelle
la « démocratie » n’a pas apporté
de remède ; le manque de goût de s’instruire marque
simplement la faillite des méthodes employées dans les
écoles, et si M. Cathala note l’importance de la première,
il touche à peine à la seconde. Regardons donc de près
ces questions-là.

 * *

 Je ne possède pas
sur l’emploi de la journée du paysan des documents rigoureux
et précis. D’ailleurs, cet emploi du temps diffère,
qu’il s’agisse de l’ouvrier de la grande culture industrielle, ou du
petit propriétaire terrien, ou d’un métayer, ou d’un
domestique de métayer. L’ouvrier paysan qui travaille dans une
exploitation industrielle doit être assimilé à
l’ouvrier en général. Mais en France, la culture
industrielle commence à peine à naître, et en
général, le travail du paysan est réglé
surtout par les saisons. C’est dire que les paysans ont le temps de
lire, au moins pendant la saison d’hiver. Le travail aussi est à
cette période moins dur, et je ne crois pas non plus que la
fatigue soit la cause qui s’oppose à la lecture.

 Mais ce qui manque le
plus au paysan, c’est le bien-être, le milieu propice à
la lecture.

 Les conditions
matérielles de la vie paysanne sont lamentables. Le paysan est
mal logé, mal vêtu et mal nourri. C’est-à-dire
qu’il est mal protégé contre le froid. En hiver, où
il a le temps de lire, il dort. Il dort pour économiser sur
les dépenses de son organisme, et sur le bois de son feu, et
sur la lumière de sa lampe. Les livres parlent seuls des gaies
flambées de l’âtre — le paysan ne les connaît
pas. J’ai vu, il y a peu de temps encore, des familles de paysans qui
utilisaient, comme moyen d’éclairage, les résines, à
la lumière desquelles il est absolument impossible de lire. Le
pétrole a pénétré dans les campagnes,
mais il est encore cher, comme le bois. Les paysans n’ont nullement
profité des applications scientifiques. Beaucoup d’entre eux
vivent dans un milieu insoupçonné. Le camarade Bled ne
contait-il pas récemment que, lors de la grève des
ouvriers agricoles de Seine-et-Oise, il avait vu ceux-ci, hommes et
femmes, dormir, pêle-mêle, dans une écurie, au
milieu des moutons. Aucune séparation entre hommes et bêtes.

 Quoi d’étonnant à
ce que ceux-là ne lisent pas, ne s’instruisent pas, n’étudient
pas, qui vivent dans la saleté, l’obscurité et le
froid !

 C’est donc une question
économique que celle de la lecture chez les paysans.

 Ce n’est pas seulement
cela.

 Le paysan ne lit pas,
même quand il a le temps, les dimanches d’été.
L’enfant, écrit un instituteur, une fois sorti de l’école
primaire, ne lit plus. Il n’aime pas lire.

 L’école ne lui a
donc pas donné le goût de la lecture. Pourquoi ?
Le petit paysan est-il donc réfractaire à
l’instruction ?

 Or, le paysan est
observateur. Il veut apprendre, mais pour pratiquer. Il sait calculer
toujours, parce que cela lui est utile tous les jours. Illettré,
il marque avec son couteau sur une planche de bois le prix qu’il a
retiré de ses ventes. Il sait donc compter ; il apprend à
compter ! Pourquoi n’apprend-il pas à lire ? Parce
qu’il ne voit pas l’utilité de la lecture, parce que la
lecture n’est pas pour lui une arme ; parce qu’on ne lui
a pas appris à se servir de la lecture.

 C’est là le
défaut de l’école : vouloir apprendre des choses
définitives, des dogmes, au lieu d’apprendre à
apprendre, c’est-à-dire donner des armes pour la lutte et
démontrer la valeur de ces armes, apprendre à s’en
servir. L’école laïque n’a rien apporté de neuf au
point de vue économique et pratique.

 L’école laïque
a modifié quelques détails ; au fond, elle n’a
rien changé à l’enseignement tel que le pratiquaient
les Jésuites. L’enseignement est passif. Le maître
est toujours dans une chaire. Les dieux seuls ont changé… de
forme.

 Or, le paysan est
sceptique et il est défiant. Il veut voir. Le paysan n’est pas
l’aveugle à qui il faut donner une idée de la lumière.
Le paysan a des yeux perçants comme l’enfant qui voit mais ne
sait pas interpréter. Comme l’enfant, il demande qu’on l’aide
à éduquer sa vue pour qu’il regarde avec fruit.

 L’enseignement primaire
a été jusqu’alors un enseignement pour aveugles. C’est
là la cause de sa faillite : c’est la raison pourquoi il.
ennuie. C’est pour cela que les enfants fuient souvent l’école,
qu’ils la détestent presque toujours et la quittent avec
plaisir.

 L’école primaire
doit faire des hommes aptes à agir. Et pour faire ces hommes
d’action, ces producteurs, c’est à l’action éducatrice
qu’il faut s’adresser. Il faut que l’enseignement primaire soit un
enseignement actif. Nos éducateurs officiels sont perclus de
psychologie. Ils, apprennent la psychologie dans les livres ! La
belle affaire ! Ils fatiguent leurs yeux et oublient d’apprendre
à regarder.

 Des bonnes intentions !
Ils en ont certainement comme ceux-là de nos camarades qui se
posaient récemment cette question : « Doit-on
faire l’éducation des enfants en vue de démolir cette
société ou bien pour en construire une autre ? »
Mais le but unique de l’éducation ne consiste-t-il donc pas à
faire de l’enfant un homme, un homme solide, sachant marcher,
regarder, lire, se diriger — pour vivre sa vie ?

 Cela nous éloigne
un peu des lectures paysannes, mais les raisons que nous avons donné
valent pour l’école, en général, et pour l’école
paysanne en particulier.

 L’esprit pratique du
paysan, dit un correspondant de M. Cathala, fait qu’il considère
la lecture comme une perle de temps ! Nous sommes tout à
fait d’accord. Et le paysan a raison si la lecture ne pousse pas à
l’action ; si elle n’est pas la théorie d’une pratique ;
si elle ne peut apporter quelque aide à une réalisation.

 Et c’est parce que le
paysan a l’esprit pratique qu’il a été hostile à
certaines applications scientifiques tant qu’il n’a pas possédé
lui-même la technique de ces applications, tant qu’il n’a pas
expérimenté lui-même, tant qu’il n’a pas vu les
résultats. (Ceci est vrai, notamment en ce qui concerne les
engrais chimiques et le sulfatage.)

 Permettre à
l’enfant d’expérimenter, le mettre en état d’agir,
voilà ce que l’école n’a pas fait. Le maître n’a
pas fait d’apprentis. L’éducation qu’ont reçue les
maîtres et celle qu’ils donnent est purement doctrinaire. Elle
éloigne de l’action et s’éloigne de la vie à
laquelle elle s’oppose. C’est une éducation mauvaise. L’esprit
pratique des paysans ne s’y est pas trompé. Ne nous en
plaignons pas, cela est fort heureux. Les paysans ont résisté
par cela même à l’imprégnation démocratique
et jacobine, et sans doute constitueront-ils demain le gros des
troupes syndicalistes, parce que leur esprit pratique et défiant
les éloigne des phrases et des prêtres, laïques ou
religieux, et les rapproche de la réalité concrète.

 Mais, n’est-ce pas que
l’école primaire est bien ce que la République a fait
de mieux ? N’est-ce pas que la République est bien assise
sur l’école ?

R. Lafontaine