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La Vie Ouvrière n°4 (20 novembre 1909)
La grève des boutonniers de l’Oise (1)
Article mis en ligne le 22 octobre 2007
dernière modification le 24 novembre 2007

par Platel (Jean-Baptiste)
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 Les boutons que vous
portez, boutons blancs de vos chemises, boutons de couleur de vos
vêtements, vous êtes-vous demandés, camarades,
d’où ils venaient, quels travailleurs les avaient façonnés ?

 Peut-être le
savez-vous depuis notre grande grève de février, mars,
avril derniers. Les journaux ont parlé beaucoup des
boutonniers, parce que, sur le passage de nos cortèges de
grévistes, quelques vitres de demeures patronales ont été
brisées. Mais les journaux n’ont pas parlé des
existences que le métier a brisées et brise sans arrêt
parmi nous. Ces dégâts-là, pourtant, sont
autrement importants !

 Je voudrais, brièvement,
le dire ici. Vous comprendrez mieux alors notre mouvement de révolte.
Vous en perdrez moins vite le souvenir, aussi.

 L’arrondissement de
Beauvais, dans l’Oise, possède une sorte de monopole de la
fabrication du bouton. Dix mille ouvriers environ y sont occupés,
dans une quarantaine de fabriques disséminées sur une
vingtaine de communes.

 Dans un coin éloigné
de l’Oise, il y a une autre dizaine de fabriques. Une autre dizaine
encore dans le restant de la France, à Paris, dans la Somme et
dans le Nord.

 Avec quoi est fait le
bouton ? Autrefois, on ne travaillait que la nacre, blanche ou
noire, classée par espèce et connue sous le nom du lieu
où elle était pêchée : Sydney,
Macassar, Manille, Quing-Sood, etc.

 La nacre épaisse
et blanche sert également à fabriquer de magnifiques
manches de couteau, des montures d’éventails et autres objets
de prix.

 Mais la nacre est chère.
Elle a été supplantée par d’autres coquillages
infiniment moins coûteux : le burgau de Singapour, gros
escargot de mer, pesant parfois jusqu’à 2 kilogrammes ;
la golfich et l’aléotide reflétant toutes les couleurs
de l’arc-en-ciel ; la moule, la lingah, le colombo, le sharbay ;
enfin et surtout, par le troca, sorte d’escargot marin, portant
aussi, selon les lieux d’origine, les noms de Calédonien,
Tahiti, Macassar, Japonais, etc…

 Il y à dix ans, à
peu près, que l’on a commencé à utiliser le
troca, et aujourd’hui il entre dans la plus grosse partie de la
fabrication. C’est que si la nacre franche coûte actuellement
de 3 à 7 francs le kilogramme, le troca ne coûte que 50
à 80 centimes. La différence de prix est énorme ;
la différence de qualité du bouton n’est appréciable
que pour les connaisseurs.

 Par quelles opérations
passe le coquillage pour devenir bouton ?

 D’abord, le sciage au
moyen d’une scie circulaire roulant à une vitesse
vertigineuse. Indépendamment de l’air vicié de vapeurs
et de poussières qu’il respire, le scieur est continuellement
exposé à des accidents. Les scieurs à qui manque
des bouts de doigts ou des doigts entiers ne sont pas rares.

 Puis le découpage
du bouton brut ; ensuite le tournage, qui sert à donner
les façons de bourrelets, de cuvettes, de fantaisies, etc.
Découpeurs et tourneurs, travaillant penchés sur leur
meule ou sur leur tour, en avalent de la poussière de
coquillage au long d’une journée ! Des femmes, les
graveuses, fignolent certaines catégories de boutons.

 Enfin, le polissage, qui
se faisait à la main autrefois,
comme tout le reste, d’ailleurs — en collant les boutons sur des
planches pour les frotter vigoureusement avec une brosse enduite de
tripoli et de vitriol, se fait mécaniquement aujourd’hui. On
trempe les boutons, au préalable, dans un bain d’acide
muriatique, puis on les met à rouler quelques heures dans un
tonneau ayant la forme d’un tambour et contenant de la sciure de
bois, de la stéarine et de la chaux de Vienne. Le poli ainsi
obtenu est incomparablement supérieur à celui que
donnait l’ancien système.

 Il ne reste plus qu’à
mettre sur cartes selon la qualité et la grosseur.

 L’outillage mécanique
ne date. que d’une quinzaine d’années. Et c’est surtout depuis
dix ans, depuis l’emploi du troca qu’il s’est généralisé
et perfectionné.

 C’est que grâce au
troca, l’industrie du bouton a connu des jours de splendeur pour les
patrons et de quasi-aisance pour les ouvriers. Les prix de façon
étaient assez avantageux. Et que l’on songe aux bénéfices
que procuraient aux patrons les prix de vente du bouton de troca
passant pour de la nacre.

 En dix ans, des fortunes
colossales se sont édifiées ; des châteaux
se sont dressés à l’entrée de nos villages. Les
Troisoeufs, les Doudelle, les Marchand, qui connurent la plus noire
misère, sont devenus millionnaires en quelques années.
Ils sont les autorités du pays, les vrais maîtres.
Troisoeufs est maire. de Lormaison ; Doudelle, de
Saint-Crespin ; Marchand, d’Andeville. Avec leur copain Dupont,
sénateur et maire de Beauvais, ils sont les meneurs du
syndicat patronal. L’État
n’a rien à leur refuser, ni gendarmes et soldats, ni mois de
prison pour les militants.

 On aime à
rappeler, chez nous, le temps où le père Doudelle était
mendiant et les mauvaises langues racontent qu’à cette époque
déjà il avait des qualités d’exploiteur ;
un de ses confrères du temps d’infortune lui aurait reproché
en pleine place publique de l’avoir forcé, un jour, à
aller mendier à la porte d’un château et de l’avoir
violenté ensuite pour lui arracher le morceau de pain de la
charité.

 Les patrons se ruèrent
vers les profits ; il fallait produire, encore produire. Ils
firent un nombre considérable d’apprentis. Ils se
concurrencèrent les uns les autres.

 N’étant pas
encore organisés, les travailleurs firent les frais de la
concurrence. De 1900 à mars 1909, ils subirent des diminutions
successives de 25 % à 44 %. Les salaires de 10
francs pour les scieurs ; de 7 francs pour les découpeurs ;
de 6 francs pour les tourneurs ; de 4 fr. 50 pour les
graveuses ; de 2 fr. 50 pour les encarteuses sont loin
depuis longtemps. On peut dire que la moyenne des salaires pour une
semaine, est de 22 francs. Mais les salaires de 15 à 18 fr.
sont fréquents. L’encarteuse se fait vingt sous.

 La vie est chère,
aussi chère qu’à la ville. Seul, le logement est un peu
moins élevé ; il coûte, cependant, de 180 à
200 francs par an.

 À
35 ans, tous les ouvriers sont asthmatiques en raison de la poussière
qu’ils respirent pendant le travail. Beaucoup sont plus gravement
hypothéqués encore. Qu’ils travaillent en usine ou chez
eux, les conditions d’hygiène sont déplorables. On
entasse facilement 15 ouvriers là où raisonnablement on
en pourrait mettre 8. Nulle part le moindre ventilateur ou
aspirateur.

La Grève de Lormaison}}

 Pour voir clairement la
situation avant la grève, il est utile de remonter un peu en
arrière. Entre 1880 et 1900, des tentatives infructueuses
d’organisation, aussi bien du côté ouvrier que du côté
patronal, avaient eu lieu. Mais ce n’est qu’en 1901 que chacun
réussit à fonder définitivement son syndicat.

 Celui des patrons, de
l’aveu même des intéressés, ne put arriver à
l’unité de vues nécessaire tandis que le syndicat
ouvrier d’Andeville propagandait avec ardeur pour organiser toute la
région. Des sections fondées dans nombre de communes
donnèrent naissance à L’Union syndicale des ouvriers
tabletiers de l’Oise
, dont l’existence fut assez difficile
jusqu’en 1906. Alors seulement elle prit vie énergiquement.

 En juillet 1907, la
section de Lormaison se décida à formuler des
revendications. C’est que là les ouvriers subissaient, sous
toutes les formes, une exploitation plus éhontée
qu’ailleurs.

 Ils étaient payés
à des prix inférieurs de 16 à 20 % à
ceux d’Andeville, le centre principal de la fabrication, et soumis à
une sorte de despotisme moyenâgeux par l’obligation de loger
dans des maisons appartenant aux patrons.

 Indépendamment
des frais d’outillage et d’assurance retenus sur la paie de leurs
esclaves, les patrons parmi
lesquels l’illustre Troiseufs — se réservaient encore le
droit de les chasser de leurs logements s’ils cessaient de travailler
pour eux. Ainsi, enchaînés par cette question des
habitations, ces malheureux étaient sous la domination
complète de leurs employeurs. Ceux-ci en profitaient d’odieuse
façon. Nanti de tous les renseignements, le Comité
Exécutif de l’Union fut chargé de la rédaction
du cahier des revendications et de la direction du mouvement. Voici
quelles étaient ces revendications qui, présentées
le 2 juillet, furent repoussées par les trois patrons de la
localité.

  1. Tarif des prix de
    façon basé sur celui d’Andeville ;
  2. Suppression du
    contrat de location des logements obligeant tout ouvrier à les
    quitter en cas de changement d’employeur, et remplacement par la
    location à l’année, qui, selon les usages locaux, se
    fait du 11 novembre d’une année au 11 novembre de l’autre ;
  3. Aucune retenue
    pour assurance, frais d’outillage et de matériel, amendes ;
    sous quelque forme que ce soit ;
  4. Les corvées,
    qui, jusqu’à ce jour, ont été faites sans
    rétribution, devront être payées à
    l’heure ;
  5. Aucun renvoi
    d’ouvrier pour fait de grève ou connexes.

 Des entrevues eurent
lieu par la suite avec les patrons ; une tentative d’arbitrage
du juge de paix n’eut aucun succès.

 Alors les soupes
communistes furent installées et une surveillance sur la
sortie et l’entrée des boutons et matières premières
fonctionna aussitôt.

 Les gendarmes étaient
arrivés dès les premiers jours. Leur travail consistait
à provoquer, à injurier et à menacer les
grévistes. Pour leur faire faire cette triste besogne, les
patrons les abreuvaient journellement d’alcool. On les rencontrait
titubant dans les rues ; l’un d’eux, que l’on recherchait un
jour, fut trouvé ivre mort dans les lieux d’aisance de la
mairie.

 La terreur régna
dans ce petit pays. Des charges furent effectuées sur des
groupes de femmes et d’enfants. Un jeune homme inoffensif qui passait
à bicyclette fut menacé de mort par un brave pandore
qui lui mit le revolver sous le menton. Un jaune, dont rien ne
pouvait justifier l’acte, déchargea quelques coups de revolver
sur un groupe de femmes. Au lieu d’être appréhendé,
il fut protégé par les gendarmes ; jamais il ne
fut inquiété.

 Le rôle des
gendarmes fut si. abject que l’on en vit quelques-uns, écoeurés
de la sale besogne qu’on leur imposait, préférer
démissionner.

 Si bien secondés,
les patrons se firent plus arrogants.

 Tant et si bien, qu’à
bout de patience les grévistes usèrent de représailles
en brisant la carriole de l’un d’eux et en rossant quelques jaunes.

 Ce fut le motif d’une
vingtaine d’arrestations. Sur les indications du patron et maire
Troisoeufs, tous ceux qui déplaisaient furent appelés à
la mairie sous prétexte d’une communication à leur
faire. Arrivés là, les gendarmes se jetèrent sur
eux et les enfermèrent de force dans un omnibus réquisitionné
pour les conduire aussitôt à la prison de Beauvais.

 Malgré la police
qui, lorsqu’elle rencontrait des femmes isolées, les menaçait
d’arrestation si elles ne rentraient pas au travail ; malgré
les menaces de mort proférées publiquement par
Troisœufs contre des militants, les grévistes tinrent bon.

 Leur résistance
farouche obtint sa récompense. À
la fin du mois ils avaient satisfaction, sauf sur la question des
logements.

 Un peu plus de
résistance encore de leur part certainement leur aurait donné
satisfaction intégrale. Mais, nouveaux dans la lutte, ils se
fatiguaient vite et le Comité Exécutif fut obligé
d’arrêter là, plutôt que de tout perdre.

 En se montrant
intransigeants sur cette question, les patrons savaient ce qu’ils
faisaient. En effet, par la suite, une trentaine de familles de
« mauvaises têtes » durent quitter le
pays. Ainsi débarrassés, ils purent à nouveau
régner en maîtres absolus sur une population renouvelée.

 Cette petite lutte fut
pleine d’enseignements que l’Union des tabletiers sut mettre à
profit. Les boutonniers venaient de soutenir leur première
grève. Et déjà l’on pouvait se rendre compte que
parmi cette population d’anciens paysans la résignation avait
des bornes ; qu’un peu du sang des premiers Jacques qui au XIVe
siècle brûlèrent les châteaux des bords de
l’Oise survivait encore.

 Sans la crise de chômage
qui dura toute l’année 1908, l’Union des tabletiers aurait pu,
à la faveur de la grève de Lormaison, réveiller
toute la région boutonnière, la stimuler, la dresser
pour la révolte. Elle dut se contenter de poursuivre sa
propagande d’éducation, montrant aux travailleurs l’insécurité
de leur sort, la nécessité d’être groupés.

 Le patronat ayant
manifesté l’intention d’opérer des renvois et
d’abaisser les prix de main-d’oeuvre, la section d’Andeville demanda
la réduction des heures de travail, de 10 à 8. La
journée de 8 heures fût accordée : quant au
maintien des tarifs les patrons firent de réserves, alléguant
la concurrence des communes voisines.

Le tarif de famine}}

 Arrive 1909 ; les
affaires reprennent. Croyant leurs ouvriers abattus par le chômage
ou corrompus par les mutuelles créées depuis un an dans
presque toutes les usines, les patrons font un grand projet. Ils ne
veulent rien moins que rogner à nouveau les salaires dans une
proportion de 25 %.

 Les institutions
philanthropiques s’étaient multipliées au cours de la
période de chômage. On devait se rendre compte par la
suite que ce n’était pas dans un sentiment unique de charité,
mais plutôt pour implanter un mode nouveau de rémunération,
quelque chose comme une partie du salaire payé en charité.

 À
Andeville, une « consultation des nourrissons »
avait été instituée sous le patronage des
patrons et des bourgeois de l’endroit. On y distribuait des langes,
des tabliers, des jupons aux mères amenant leurs bébés.

 Un mois avant la grève,
on eut soin de faire publier dans le Journal de Méru
une note annonçant qu’en prévision des diminutions de
salaire qui pourraient se produire, les secours alloués aux
mères venant à la consultation seraient augmentés.

 C’était charmant.
Comme on se proposait de voler une vingtaine de sous par jour à
chacun, on prenait la précaution de dire : Passez à
la consultation, on vous rendra un sou ; nous sommes de bonnes
âmes vraiment charitables, vous voyez !

 Ah ! c’est une
belle chose que la philanthropie !

 Dès qu’elle eut
vent du nouveau contrat, l’Union des tabletiers lança le cri
d’alarme. Intriguée par les réunions successives du
syndicat patronal, elle fit une enquête qui lui révéla
que, non seulement on voulait faire cette réduction mais qu’il
était question de l’accompagner de règlements
draconiens comme ceux imposés dans les usines de Beauvais,
dans celle du sénateur Dupont, par exemple, où il est
interdit de parler, de fumer, de lire, de bouger de sa place, où
l’on ne peut arriver en retard sous peine de mise à pied ou de
renvoi.

 Une fois certaine des
intentions patronales, l’Union organisa quelques conférences à
Méru et à Andeville pour préparer l’opinion
ouvrière à répondre à l’application des
nouveaux tarifs par la levée en masse.

 Andeville étant
le centre principal, la Commission Exécutive décida que
ce serait lui qui ouvrirait la résistance. Les patrons avaient
eu la même idée ; c’était par Andeville,
dont les salaires étaient les plus élevés,
qu’ils avaient décidé de commencer l’attaque. Andeville
brisé, la région aurait fléchi. Le mercredi 3
mars, à 4 heures du soir, la maison Schlinder, d’Andeville,
affichait le nouveau tarif dans ses ateliers. Immédiatement,
le travail cessait. Les femmes ne furent pas les dernières à
sortir, non sans avoir été dire au directeur qu’elles
voulaient vivre de leur travail sans avoir besoin pour nourrir leurs
enfants de se prostituer.

 Le directeur était
navré ; il aurait voulu qu’on finisse la semaine ; il
priait ; il suppliait ! Certainement, les patrons ne
s’attendaient pas à une riposte si soudaine et si catégorique
de la part des ouvriers.

 Comment les ouvriers
auraient-ils pu supporter une réduction pareille sans se
révolter ? Déjà les salaires avaient
diminué dans une proportion très forte depuis sept à
huit ans et l’on osait encore les rogner ! Qu’on juge d’après
ce tableau, que nous avons alors publié par affiches, des
réductions subies de 1900 à 1908 et de celle qu’on
voulait encore nous imposer :

Salaires (en centimes) par grosse de boutons



4 lignes

5 lignes

6 lignes

1900

1908

1909

1900

1908

1909

1900

1908

1909

Rondelles

25

18

15

30

22

18

35

28

25

Plaques (2 rangs)

55

38

30

70

55

40

Côtes

60

55

40

90

70

60

Ecroutage

8

5

3,5

9

5

3,5

10

6

5

Mêchage

23

16

12

24

22

14

30

25

20


 Immédiatement,
les ouvriers de chez Schlinder s’abouchèrent avec leurs
camarades des usines Marchand, Guérault, Baron, etc. ;
une réunion était tenue le soir même, salle
Vaillant. La grève était décidée en
principe. Nouvelle réunion le lendemain à 8 heures du
matin. Tout le monde est là, sauf l’usine Marchand ; mais
ces derniers ne tardent pas ; à 9 heures, ils font leur
entrée aux acclamations de l’assistance ; leur patron
venait de leur communiquer le nouveau tarif.

 La Commission Exécutive
de l’Union rend compte alors de ses décisions :

 Pour légitimer
leur acte, les patrons d’Andeville se rejettent, sur ceux des autres
communes qui paient des tarifs inférieurs et qui, pour cette
raison, les concurrencent.

 Ils voudraient unifier
les tarifs par en bas. Mais il ne dépend que de votre volonté
d’exiger et d’obtenir cette unification sur les prix d’Andeville qui
sont les plus hauts.

 Pour cela, l’union
étroite de tous les boutonniers est indispensable, et, puisque
chacun de vous déclare qu’il est prêt à faire son
devoir à condition que tous le fassent, eh bien ! soyons
le nombre.

 Revenez tous dans cette
salle à une heure ; nous irons en masse dans les usines
d’Andeville débaucher ceux qui travaillent encore, et de là,
nous irons ensemble à Méru en faire autant.

 À
2 h. 1/2, le débauchage était fini dans les usines
d’Andeville et le cortège se mettait en marche sur Méru
au chant de l’Internationale. Là, il passait dans les
différentes fabriques, entraînait les ouvriers, si bien
qu’à 6 heures, un millier d’ouvriers se pressaient dans la
salle Angonin.

 Les militants expliquent
le but de la manifestation :

 Les patrons d’Andeville
se sont déclarés prêts à maintenir les
précédents tarifs si nous parvenions à les
unifier partout dans la région, de façon à
empêcher la concurrence. Or, les ouvriers d’Andeville qui, de
tout temps, furent payés plus cher, viennent vous tendre la
main.

 Certainement, le
prétexte de nos patrons est sans valeur puisque cette
concurrence a toujours existé et que les uns et les autres ont
quand même fait fortune. Le syndicat patronal prétend
vouloir unifier les tarifs par en bas. Son but est clair :
amasser davantage d’argent sans s’inquiéter de la misère
qu’il peut semer parmi nous.

 Les tarifs inférieurs
engendrent la surproduction, le chômage, les privations et les
maladies. Nous gagnons 3 fr. 50 en moyenne et l’on veut encore
nous frustrer de 1 franc par jour. Si vous pouvez élever vos
enfants avec de tels salaires, dites-le !

 À
la question ainsi posée, l’assistance fut unanime à
répondre que l’Union des tabletiers devait faire tous ses
efforts pour résister.

 Le lendemain, une
entrevue avait lieu à la mairie d’Andeville ; seize
délégués ouvriers s’y rencontraient avec les
patrons. Le résultat fut nul.

 Les patrons déclarèrent
qu’ils mangaient de l’argent à faire fabriquer, qu’ils ne
pouvaient plus soutenir la concurrence avec leurs confrères
des environs et avec les fabricants du Japon.

 Les ouvriers avaient
beau jeu pour leur répondre.
Comment, vous vous ruinez et vous vous faites bâtir de
véritables petits châteaux ; on ne vous voit plus
qu’en auto, lorsque vous n’êtes pas aux bains de mer ou à
Nice.

 S’il y a à
rogner ; faites-le sur votre superflu et non sur notre strict
nécessaire.

 Vous pleurez sur la
concurrence ? Entendez-vous donc pour établir des
comptoirs de vente où vos produits seraient vendus au même
prix, pour acheter en commun vos matières premières ;
entendez-vous sur ces points comme vous vous entendez pour nous
manger la laine sur le dos.

 Quelques correspondances
furent échangées avec le secrétaire du syndicat
patronal. Nous aurions désiré une large entrevue à
laquelle tous les patrons auraient assisté ainsi que des
délégués ouvriers de toutes les communes. Mais
cela nous ne l’obtînmes pas.

 Les patrons d’Andeville,
qui nous conseillaient jadis de faire augmenter les tarifs des
environs, nous déclarèrent ne pas « voir la
nécessité de compliquer la situation en cherchant à
solutionner les intérêts des autres pays ».

 En vérité,
ils n’avaient pas compté sur la solidarité des ouvriers
de la région ; ils auraient voulu isoler les ouvriers
d’Andeville. Mais ceux-ci déclarèrent ne plus pouvoir
agir sans consulter tous leurs camarades.

 Immédiatement,
les mesures de résistance furent prises. On établit une
commission d’achat pour les soupes communistes, un service de
comptabilité, des collecteurs, des cuisiniers, une équipe
de cyclistes chargée du service des communications entre les
communes, un service de police — ayant pour fonction d’empêcher
la sortie et la rentrée des boutons et matières
premières chez ceux qui travaillaient à domicile.

 Un véritable
quartier général était établi à
Andeville et il fut convenu que les sections ne pourraient agir sans
avoir consulté la Commission Exécutive. Les sommes
reçues pour la grève lui étaient remises et elle
avait la charge de distribuer les bons d’achat de vivres.

 Le Comité de
grève s’était entendu avec les commerçants qui
avaient consenti à faire des réductions sur les prix
pour qu’ils acceptent ces bons en paiement jusqu’à ce que l’on
soit en mesure de les rembourser.

 Ainsi organisés,
les ouvriers d’Andeville parcoururent les communes environnantes,
allant en cortège à Méru, à Saint-Crépin,
à Lormaison, etc., tenant des réunions dans chacun de
ces endroits, où Lefèvre, de la C.G.T., Lerroux, de
l’Union des syndicats de l’Oise, et les militants des boutonniers
prennent la parole.

 Le lundi 8, les
grévistes se dirigent sur Amblainville, où le patron
Médard-Delamotte est réputé comme le moins
scrupuleux des exploiteurs. Non seulement il paie des tarifs
moindres, mais tous ses ouvriers sont obligés de mettre leurs
boutons sous clef. De plus il a sous sa garde des enfants confiés
par l’Assistance publique qu’en dépit des lois il fait
travailler fréquemment de 4 heures du matin à minuit.

 Une délégation
va le trouver le menaçant de faire cesser le travail chez lui
s’il ne donne satisfaction. Le patron et sa femme pleurent disant
qu’il leur est impossible de payer plus cher, que les gros patrons
veulent les ruiner.

 Les délégués
font part de l’insuccès de leur démarche à la
réunion, salle Bigault. Ils mettent en regard les prix payés
par Médard-Delamotte et ceux payés à Andeville.
Devant cette énumération, les auditeurs, scandalisés,
poussent des cris de colère ; les femmes menacent
d’abandonner leurs maris s’ils continuent à subir ces
conditions.

 Sur le champ un bureau
syndical est formé ; une délégation est
désignée pour présenter les revendications dès
le lendemain.

 À
ce moment surgit un incident comique. Le maire du pays, qui revenait
d’une noce, quelque peu pris de boisson, fait irruption dans la
salle. Il demande aux ouvriers si ceux qui viennent leur conseiller
la grève leur donneront à manger. Montant sur une
table, il se met à faire de grands gestes en disant que depuis
35 ans qu’il administre la commune il a toujours fait le bien et
accordé des secours du bureau de bienfaisance à ceux
qui lui en demandaient.

 Les camarades de la
Commission Exécutive relèvent comme il convient les
paroles de ce monsieur. Le pain qu’ils viennent offrir,
répliquent-ils, ce n’est pas celui du bureau de bienfaisance,
c’est celui de la solidarité. Avez-vous compris, camarades
d’Amblainville, l’injure que cet homme vient de vous faire ?
Trop pressurés par votre patron, quelques-uns d’entre vous ont
été obligés, sans doute, de solliciter des
secours du bureau de bienfaisance. Et cet homme vient vous les
reprocher. Il vient aussi vous menacer de les supprimer si demain
vous. faites grève. Accepterez-vous ces insultes ?

 Ah ! le pauvre
maire d’Amblainville. Quelques femmes l’empoignent et à coups
de poing et à coups de pied lui font descendre l’escalier plus
vite, certainement, qu’il ne l’aurait désiré.

(À suivre.
J.-B. Platel


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