Témoins n°14 (automne 1956)
La vie tourmentée de Jozsef Attila, poète du peuple
Article mis en ligne le 20 octobre 2007

par Németh (André)

 [1]

Trois
fois, depuis cent ans, l’universelle conscience populaire emprunta
la langue hongroise, pour se manifester par les ondes plus denses de
la poésie. Proclamant la communauté démocratique
des hommes, trois poètes ont élevé la voix en
Hongrie, avec tant d’insistance et de force que les sourds auraient
pu les entendre. Mais peut être l’espèce humaine
est elle plus stupide que sourde ? La sentence qui flétrit
le public, lui même est capable de l’applaudir s’il
trouve plaisir aux dures paroles du poète ; mais il
s’empresse de détourner la tête quand le diseur de
vérités succombe à la destinée que lui
crée, au delà du succès littéraire, la
profonde indifférence générale.

Alexandre
Petöfi naît en 1823, au moment où commencent à
s’agiter les nationalités opprimées par la
Sainte Alliance. En 1848, sous l’influence des événements
de Paris, notre « Jeunesse de Mars » se rend
maîtresse des rues de Budapest : dans une manifestation
improvisée, elle ouvre les prisons pleines de détenus
politiques et chasse les fonctionnaires à la solde de
l’absolutisme. À partir de ce moment, Petöfi et la Révolution
ne font qu’un. Le poète est debout, il suscite, il organise.
Il déclare que la révolution en Hongrie n’est pas
l’affaire des seuls Magyars, que la devise républicaine a
toujours été : la liberté du monde. Et, de
fait, en cette année cruciale, tous les peuples apparaissent
solidaires dans la défaite comme dans la victoire. À mesure
que les mercenaires de la dynastie jaune et noire étouffent
les velléités, toujours plus faibles, des démocrates
autrichiens, tchèques, italiens, s’accuse le triomphe de la
réaction en France même. La partie s’avère
perdue. Sous les yeux angoissés d’admiration de tous les
champions de la liberté du monde, la petite armée
populaire hongroise, acculée à la défensive,
lutte bientôt seule.
C’est à
ce moment que Heine s’écrie, à Paris : « Wenn
ich den Namen Ungarn hör’, wird mir das deutsche Wams zu enge
 ! »
(Lorsque j’entends le nom de
Hongrie, la défroque allemande me serre aux entournures !)

La
lutte conduite par Petöfi avorte glorieusement. L’homme tombe
dans l’un des derniers combats. Sa voix prophétique semble
s’être élevée en vain. Pourtant, c’est bien à
tout le sang versé par ses volontaires que la Hongrie devra le
glorieux renom de « nation éprise de Liberté »
acquis devant la génération de 1848. Plus tard,
l’histoire de notre malheureux pays n’aura que trop cruellement
démenti l’héritage de ses martyrs. L’idéal
de la liberté supranationale s’est évanoui dans la
nation hongroise, grâce aux efforts de son gouvernement.
L’accord de 1867, qui livra politiquement les peuples d’une
moitié de l’empire autrichien à la merci de la classe
dirigeante magyare, consomma du même coup l’esclavage de tout
Hongrois vivant du travail de ses mains.

C’est
pourquoi le second des grands poètes de la lignée
révolutionnaire hongroise est encore presque inconnu du reste
de l’Europe. Il se nomme André Ady. Né au lendemain
de 1870, il meurt au moment où s’achève la Première
Guerre mondiale. Lui aussi a élevé sa voix dans
l’intérêt des grandes masses dépossédées,
bien que, par sa naissance, il eût pu se considérer
comme un fils de la classe qui détient richesse et pouvoir.
Mais il arrive que la conscience sociale soit plus forte que
l’esclavage du privilège : Ady sait renier les intérêts
de sa caste, comme le fait son grand contemporain, le comte Michel
Károlyi. L’époque qui les voit naître est
heureuse en apparence. Le poète ne s’y trompe point. Certes,
la nation s’enrichit ; mais sa structure sociale est minée
par l’injustice ; elle est dépassée par la
croissance des forces vives. Ady a conscience de tout ce que le
régime à demi féodal a de vermoulu – et de
nécessaire, son renversement. Il y a dans son œuvre des
regrets et de la rage : un écho sombre des psaumes et des
prophètes bibliques et les soubresauts d’une âme
sensible à l’excès. L’orage s’amasse. Mais au
lieu de la Révolution attendue, c’est la guerre qui vient.
Devant le poète, la réalisation de ses visions
apocalyptiques s’accomplit : l’humanité sombre dans
le crime et dans le sang. Terrifié, plein de dégoût,
Ady contemple avec horreur le carnage qui l’entoure et dont il
ressent profondément les affres. Dès le début,
il l’a proclamé : la nation magyare n’a rien à
gagner dans la guerre ; et elle y perdra son âme. Peu
après l’armistice, il assiste, ombre de lui même
dont la conscience n’est déjà plus que celle d’un
mort-vivant, à la liquidation de la guerre impérialiste
dans le chaos de la guerre sociale, et meurt sans avoir connu
l’espoir des temps nouveaux. C’est à un autre poète
qu’appartiendra la vision du monde futur, au delà de la
misère et du crime.

 * * *

Le
contraste est frappant entre l’amertume trouble et corrosive d’Ady,
et la fraîcheur – la pureté cristalline, la légèreté
féerique d’Attila. Avec Attila, notre Petöfi revenu en
ce monde – dans une époque infiniment plus oppressante
encore et plus tragique que la sienne – semble renouveler
l’ancienne promesse. Et cependant, la courte vie terrestre du
troisième poète coïncide avec l’époque la
plus triste de l’histoire hongroise.

C’est
en 1905 que Jozsef Attila vint au monde, à Budapest, habitant
du quartier lugubre de Ferencváros où les pauvres gens
s’entassent dans des casernes de rapport toujours résonnantes
de cris et de disputes.

Son
père a quitté les glaciers roumains pour courir le
monde, et c’est en chemin qu’il a épousé la future
mère d’Attila et s’est fixé dans la capitale
hongroise. Le petit Attila connaît à peine ce père,
qui, après s’être penché quelquefois sur le
berceau de son fils, disparaît pour toujours.

Sa
mère, restée seule avec trois petits enfants, pleure
abondamment le mari parti trop tôt. À entendre les propos
exaltés de la jeune veuve, le garçonnet rêveur
conçoit de son père une image de légende. Ce dut
être un homme au caractère instable, à
l’amour propre chatouilleux, aimant à raconter des
histoires. Il avait son grain de folie, en mystificateur populaire
toujours prêt à inventer mille tours et facéties.
Est ce ce penchant pour les jeux d’imagination qui s’épanouira
en poésie dans la personne de son fils ? Ce père
a t il possédé quelques uns des dons du
vagant médiéval ? C’est du moins ce que
croyait l’enfant. Il avait entendu dire qu’à sa naissance,
le père avait eu le pressentiment d’avoir engendré un
prodige ; et que ce fut même pour cette raison qu’il
affubla le nouveau né du nom d’Attila, conquérant
du monde.

Après
la disparition précoce du chef de la famille, la veuve et les
orphelins tombent dans une profonde misère. La pauvre femme
doit subvenir à l’existence commune en faisant des lessives
à la journée ou des ménages à l’heure.
Il ne lui reste guère le temps de s’occuper de ses enfants.
Ceux ci grandissent à l’aventure, sur le pavé du
quartier. Un jour, par les soins d’un orphelinat, Attila est placé
à la campagne et va loger chez des paysans. Le premier soin de
ses patrons est de le débaptiser. Ils trouvent qu’Attila est
un nom trop étrange, et ils appellent simplement Étienne
leur petit domestique. On lui confie la garde des gorets, mais comme
ces jeunes bêtes sont bien plus grandes et plus fortes que lui,
souvent elles renversent et piétinent leur gardien. De leur
côté, ses maîtres donnent au petit gars bien plus
de taloches que de pain. Le trouvant en haillons et couvert de bleus,
sa mère en a pitié et le ramène à la
ville, charge supplémentaire dans l’aridité
désespérante de sa vie. Usée par le travail, la
pauvre femme perd ses forces, elle maigrit à vue d’œil, un
cancer la mine déjà. Elle continue à peiner,
elle se traîne aux besognes quotidiennes aussi longtemps
qu’elle peut tenir sur ses jambes, puis elle s’effondre, on la
mène à l’hôpital. De temps en temps, on lui
permet encore de rentrer à la maison ; elle reprend alors
le licou familial, mais ses forces l’abandonnent, bientôt son
hospitalisation devient définitive, sa mort survient peu
après.

Pendant
ce temps, les deux sœurs aînées d’Attila gagnent leur
pain dans les salles surchauffées des cinémas
faubouriens, où retentissent à l’entracte leurs
lamentables cris de : « Demandez de l’eau fraîche
s’il vous plaît ! » Jolán, qui est à
quinze ans la femme de tête de la famille, protège et
dirige sa sœur dans ce misérable commerce ; mais elle a
d’autres ambitions que la fontaine et le ruisseau. Elle décide
d’apprendre un métier qui lui permettra, « si
seulement elle a un peu de chance », de trouver un emploi
à gages fixes. Elle veut devenir dactylo, rêve téméraire
pour une petite paria de son espèce. Or son entreprise
réussit, et même au delà de toute espérance.
L’avocat besogneux qui est son premier patron en tombe amoureux et
l’épouse. Jolán a vraiment « passé
au travers », selon une expression chère à
la banlieue, et, maintenant, elle n’aurait qu’à tourner le
dos au passé si elle voulait uniquement vivre sa vie de « dame
du monde ». Mais cette fille n’est pas une lâcheuse.
Que deviendrait sa cadette sans elle ? D’ailleurs elle adore
son frère. Elle est fière d’avoir été
la première à découvrir les talents de poète
d’Attila, alors qu’ils jouaient tous les trois à leurs
jeux d’enfants. Elle exige que son mari héberge toute la
nichée. D’abord l’avocat regimbe mais comme elle menace de
le quitter, il est bien forcé de céder. Il a honte de
ces parents pauvres, il relègue la petite Eta dans une chambre
de domestique, et il est entendu que, si des invités arrivent,
elle n’a pas le droit de se montrer ; Attila est traité
à peu près de la même façon. Les querelles
sont fréquentes dans ce curieux ménage et en composent
l’atmosphère quotidienne. Pourtant l’on reste pour ainsi
dire inséparables. Lorsque après quelques années
de vie commune, Jolán quitte son mari, celui ci épouse
Eta, la sœur cadette. Il semble que la destinée de la famille
Jozsef soit définitivement rivée à celle de
l’avocat par un décret de la Providence.

 * * *

Quand
le jeune orphelin vient hanter la nouvelle maison, il a déjà
essayé de tous les métiers : il a été
porcher, chasseur de corneilles, commissionnaire chez un épicier,
vendeur de petits pains dans un café, etc. Maintenant on
l’envoie au collège ; et même, après son
bachot, l’avocat l’expédie à l’étranger
pour qu’il y poursuive ses études ; mais, comme on ne
roule pas sur l’or, il arrive que les maigres secours se fassent
attendre. Attila est trop fier pour les réclamer ou pour
mendier ; il ne saurait d’ailleurs vraiment à quelle
porte frapper. Ce sont alors des mois de jeûnes épiques !
Il lui arrive de passer une semaine entière sans rien se
mettre sous la dent. Dans la fièvre de l’inanition, il
écrit ! Après les premiers recueils, caractérisés
encore par l’emphase juvénile de l’écolier, bien
que contenant déjà une conception de vie toute mûre,
il se crée une poétique nouvelle. Soulevé
au dessus de lui même, il se sent léger à
mourir : le voilà nuage flottant qui se résorbe
dans le ciel, herbe printanière, goutte de pluie chaude,
fourmi sommeillante. C’est l’époque « magique »
de sa poésie. Ses vers sont pareils à des paroles de
sortilèges, à des formules jetant un sort, à des
pierres étranges aux sinuosités marbrées qui
recèlent de profonds secrets.

Puis
le voici de retour à Budapest. À peine y est il rentré
qu’il trouve sa voie : il s’affilie aux mouvements
révolutionnaires, souterrains, il sacrifie les meilleures
années de sa vie au service de la cause ouvrière. Il
fait imprimer, à ses frais, ses recueils de poésies et
les distribue gratuitement ! Sur chaque volume on trouve
l’inscription suivante : « Ce volume passe
directement des mains de l’auteur dans le domaine public. »
En même temps, il continue à tirer le diable par la
queue, il habite durant dix ans dans des chambres meublées
obscures et sales, il mange rarement à sa faim. Ses nouvelles
poésies parlent autant au cœur qu’à l’esprit.
Elles s’adressent à l’homme fier qui, ayant découvert
son rôle capital dans la société humaine,
commence à s’affirmer : elles exhortent cet homme à
devenir conscient du devoir qui l’attend, à passer à
l’action, à organiser la nouvelle justice dont les
conditions matérielles existent déjà. Que
seulement notre cœur accepte ce que notre intelligence réclame
depuis longtemps, et la Révolution sera ! La police
guette tous ses mouvements. Des mouchards le pourchassent quand, par
les « belles paroles » de ses poésies et
de ses conférences, il réclame de ses compagnons la
confiance en leurs propres forces, la libération des illusions
et des préjugés. Sociale au premier chef, sa poésie
ne devient pour autant ni théorique ni abstraite. Tantôt
elle est le reflet de ses passions transmuées en l’acier dur
des idées, tantôt la conclusion sereine de ses
douloureuses méditations. Elle est aussi tissée
d’intimités vécues. De là un monde où
tout est le reflet de tout. Chacun des microcosmes qu’il observe
est pris dans la vie réelle. Toute réalité est
animée, c’est à dire humiliée comme
les hommes. Le grain de poussière se traîne
péniblement ; le pâté de mortier se demande
s’il doit, oui ou non, tomber du mur, le soulier grommelle, la
flamme fait des efforts pour s’échapper. Pendant ce temps,
les hommes ressemblent à des choses qui se fanent, qui
s’effi­lochent. D’ailleurs, comment pourrait il en être
autrement dans ce monde « objectif » où
nous vivons, dans ce monde qui est « comme un tas de bois
où chaque bûche soutient, serre, pousse sa voisine, où
tout se tient, où la place de chaque bûche se trouve
déterminée par toutes les autres ? »
Voici qu’il nous décrit, vieillards déjetés,
les masures branlantes du village ; voilà la chaumière,
et, tout à côté, son enfant – l’étable
des pourceaux ; voici la chambre misérable dans laquelle
les va nu pieds de la campagne « attendent que
le maïs leur coure après avec ses racines » ;
voilà la forêt qui claque des dents pour les autres.
Toutes les fibres de son être rattachent Attila au village ;
au paysage de campagne où il a passé une partie de son
enfance tour­mentée. Toutefois, il reproduit avec la même
plasticité les paysages urbains : le silence menaçant
de la fabrique endormie, les bruits excités des nuits
faubouriennes, l’inhumanité de la société
bourgeoise qui pousse chacun au pillage et pille en même temps
tout le monde. Il nous montre le marchand en train de ranger ses
denrées en maugréant et en « oubliant »
de nettoyer le plateau de sa balance ; la famille du petit
artisan dont seule la fille aînée fréquente le
cinéma ; le chômeur qui vadrouille parmi les
soucis, et le poète enfin, dont le nom n’est qu’une marque
de fabrique comme celle de n’importe quelle poudre à
lessive, puisque sa vie, si toutefois il en a une, appartiendra à
la postérité des prolétaires.

 * * *

Or,
en cette époque de son existence, alors que les autorités
offi­cielles du pays continuent à l’ignorer – ou s’en
inquiètent à leur façon – tandis que les
larges masses commencent à pressentir en ce poète, qui
« mentait pour la justice », le héraut
de leurs aspirations plus élevées – voici que se
réalise cruellement la menace de désé­quilibre
mental suspendue sur lui depuis longtemps. Dès son enfance,
Attila souffrait d’une grave maladie nerveuse. Le suicide le tenta
à plusieurs reprises. En un moment où les
désillusions et les humiliations sans nombre l’accablaient
jusqu’à l’égarement, il reçut les soins d’un
médecin pratiquant la psychanalyse ; il en sortit, non
pas guéri, mais initié à une méthode
qu’il allait désormais pratiquer sur lui même.
Il invoque volontairement « les monstres de son âme »
et il les observe à travers le prisme de sa conscience morale.
Tout ce qui restait enfoui dans son passé remonte à la
surface, toutes les anciennes sensations deviennent comme des plaies
ouvertes, comme des maux actuels demandant d’urgents remèdes.
Lui, qui de sa vie n’a jamais nui à personne, se voit comme
un criminel invétéré ! « Je
crois que je suis un vil criminel, mais je me porte très
bien », dit il dans un accès de cynisme mal
dissimulé, derrière lequel il est impossible de ne pas
sentir sa palpitante angoisse [2]. Sa mère, dont il fut
incapable de pleurer la perte, vient le hanter et lui reprocher son
ancienne indifférence. Il a beau vouloir la toucher en lui
consacrant un magnifique poème, dans lequel il l’envoie dans
l’azur du ciel pour y rincer sa lessive, elle ne se laisse pas
attendrir, et son fantôme continue à le torturer.

Personne
n’a jamais vu Attila, à l’état normal, se mettre en
colère ou perdre le contrôle de ses nerfs ; ses
vers nous disent qu’il avait de violentes émotions, mais il
tâchait de les cacher sous le voile de l’ironie. « Je
me sens l’envie de tuer, comme tout le monde… »
avoue t’il dans l’une de ses poésies. Et, en
effet, le voilà qui part, un jour, pour frapper un rival :
sous son pardessus, il dissimule un couteau de cuisine. Mais comme il
ne trouve pas celui qu’il soupçonnait de trahison, il oublie
presque aussitôt son intention meurtrière. Quelque temps
la folie joue avec lui comme le chat avec la souris ; elle le
terrasse durant quelques minutes, puis se retire pour revenir une
autre fois. Un matin, sous prétexte que la femme qui fait son
ménage n’a pas remis en place une boîte d’allumettes,
il fait une scène violente, puis s’enfuit de chez lui et se
comporte de manière si extravagante en ville que ses amis se
voient obligés de le faire interner dans une clinique
d’aliénés.

 * * *

Comme
son état semble s’améliorer, on le renvoie se faire
soigner à la campagne, chez ses sœurs. Jolán, après
son divorce, a installé une petite pension dans une ville
d’eau près du lac Balaton ; maintenant, elle y a été
rejointe par sa sœur Eta et les enfants de celle ci. Attila
arrive là en plein hiver. Le temps est gris, brumeux, la neige
fond, tout est boueux. Pour épargner du combustible, toute la
famille se serre dans une seule pièce. Au milieu des gosses
criards, le poète se sent à la charge de ses sœurs, il
en souffre. Quelquefois il essaye bien de jouer avec les enfants,
mais, tout à coup, sans cause valable, il éclate en
sanglots. Excédé, il tente de se couper la gorge, mais
on devine son intention et on l’empêche de l’exécuter.
Enfant, il a connu déjà les mêmes crises. Un
jour, il s’est couché en travers du rail avant l’arrivée
du train. Il a cru entendre l’approche du convoi, il a fermé
les yeux, attendu la délivrance, mais rien n’est arrivé.
Déçu, il s’est relevé et est rentré à
la maison. Le lendemain, il a lu dans un journal que le train attendu
en vain avait dû s’arrêter après avoir écrasé
une vache, à quelques centaines de mètres de l’endroit
où il s’était trouvé.

Sera t il
encore une fois trompé ? Il feint de vouloir flâner
un peu aux environs de la maison, échappe à la
surveillance de ses sœurs, court vers la gare, aperçoit un
train de marchandises prêt à partir, saute la barrière,
saisit une roue de wagon, se laisse happer lentement, meurt, le cou
brisé. Le fou du village, qui fut le seul témoin de la
scène, se précipite auprès des sœurs et, en
gesticulant, en hoquetant, en bredouillant, raconte avec force
détails la scène macabre qu’il a vue. On court vers
la voie, on y trouve le cadavre encore chaud…

La
mort d’Attila [3] dissipe l’obscurité
qui l’avait entouré durant sa vie. Et voici que toutes les
classes le réclament, que tous les mouvements sociaux le
citent en exemple. Oui, ce poète appartient bien à tout
ce qui est vivant dans le monde ! Par sa naissance, il est
paysan ; dans son langage et dans sa mythologie issue de la
nature l’art populaire fête sa renaissance. En même
temps, il est de corps et d’âme un prolétaire des
grandes villes ; ses idées sont celles du socialisme
moderne [4]. Enfin, par delà
toute limitation spéciale, sa sensibilité et sa soif
d’intellectualité le font appartenir à un monde
d’idées plus nuancées, plus larges que ne le sont les
sphères d’intérêt de la paysannerie et du
prolétariat contemporains. La vie l’a jeté deçà
delà ; il a tout vu : la vie des riches aussi bien
que celle des pauvres. Pour ma part, je crois, oui, je me sens
presque obligé de croire qu’il comprenait, qu’il plaignait
autant les riches que les pauvres ! Mais il fut avant tout le
poète des déshérités de la vie, de la
puissance matérielle et de l’amour.

André
Németh [5]