La Vie Ouvrière n°3 (5 novembre 1909)
La crise du syndicat national des chemins de fer
Article mis en ligne le 19 août 2007

par Poitevin (Eugène)

Le Syndicat National
traverse une crise dont la gravité s‘est manifestée
ces derniers temps par divers incidents significatifs :

1° d’abord le 20e
Congrès, tenu au printemps dernier, où s’affirma une
puissante minorité révolutionnaire ;

2° puis, les
déclarations mensongères de Guérard au meeting
de l’Hippodrome (grève des postiers) qui eurent pour
conséquences le tumultueux meeting des cheminots à
Tivoli et la démission du secrétaire général
du Syndicat ;

3° enfin l’exclusion
de Bidamant qui a entraîné la fondation d’un Comité
de Défense syndicaliste des cheminots. Faut-il ne voir dans
cette crise qu’un épisode du conflit entre révolutionnaires
et réformistes ?

Non. Certes, les
militants révolutionnaires du Syndicat National ont donné
l’assaut ; mais ce différend ne tient pas, quant au fond,
dans des querelles théoriques ; il réside dans ce
fait prédominant que le Syndicat National n’est pas le
syndicat des travailleurs groupés dans son sein, mais le
syndicat d’un homme, le syndicat Guérard.

Il n’est pas de statuts,
il n’est pas de règlements qui comptent devant la volonté
et devant l’habileté de Guérard. Et quiconque ose
critiquer les actes du maître, risque comme Bidamant, d’être
exclu pour crime de lèse-majesté. Affirmations en
l’air ! Point du tout et nous le prouverons.

Le 20e Congrès national}}}

C’est parmi les
administrateurs, élus du 19e Congrès,
c’est-à-dire dans le Conseil de 1908, que commencèrent
à se manifester avec quelque vigueur, les velléités
d’émancipation qui sont aujourd’hui le premier article de
notre programme de défense syndicale [1].

Malgré la
hardiesse bien connue de ses idées, Le Guennic fut, en effet,
délégué au Comité confédéral ;
mais après le Congrès de Marseille, où ce
camarade s’était trouvé en opposition avec Guérard,
son mandat lui était retiré par 14 voix contre 13, à
la suite d’une intervention audacieuse du Comité du réseau
de l’Est.

La répercussion
de cet acte injustifié devait peser fortement sur la
physionomie du 20e Congrès national (4 au 7 mai
1909), et montrer à Guérard que son autorité
était sérieusement menacée. Alors qu’il était
apparu jusqu’à ce jour comme le maître des destinées
du Syndicat des chemins de fer, brusquement se révélait
une minorité puissante, groupant les 2/5e des
mandats.

Il est même permis
de croire que Guérard ne resta maître de la situation
que grâce à une savante diversion, à cette
fameuse séance secrète, à la fois si risible et
si profondément triste, dans laquelle furent envisagées
les mesures à prendre en prévision de la grève.

Mais cela ne l’empêchait
pas de diriger dans la coulisse la petite comédie qui se
jouait à côté de la grande et qui aboutit à
faire éliminer son gênant adversaire du nouveau Conseil
d’administration.

Dès ce moment,
Guérard se sentit gravement menacé. La grosse influence
dont il croyait disposer et qu’il mettait à la disposition du
réformisme gouvernemental s’en allait ! Demain d’autres
hommes seraient appelés à la tête du Syndicat
National. Il fallait empêcher cela à tout prix. Alors
Guérard ne recula pas devant un projet de scission de la
C.G.T. ; mais ses amis, eux, reculèrent devant cette
oeuvre de division ouvrière.

Les meetings de l’Hippodrome et de Tivoli}}}

Le 14 mai au soir, les
administrateurs nommés par le 20e Congrès,
me confiaient les fonctions de secrétaire général,
de préférence au candidat sortant, vieux militant ayant
toutes les sympathies de Guérard et dont l’élection
avait toujours été assurée, sans concurrents
possibles.

Dans l’après-midi
du même jour Guérard, secrétaire du Conseil,
engageant le syndicat tout entier, avait fait, au meeting de
l’Hippodrome, la déclaration que l’on connaît :

On vous a dit que
lorsque les organisations ouvrières vous donneraient leur
concours, votre mouvement cesserait d’être professionnel. Eh
bien, pour ma part, j’estime que si ce mouvement s’étend aux
chemins de fer, il restera encore tout à fait professionnel, à
cause de l’identité de nos situations et de nos conditions
.

Sans être un
« meneur », j’ai bien le droit de donner un
conseil. Or, en pareille circonstance, il n’y a plus à
attendre une consultation individuelle de tous les syndiqués
 [2]
, mais à prendre une
initiative, à provoquer le plus rapidement le mouvement,
demain, s’il se peut.

Il faut que le
gouvernement se rende compte de l’étroite solidarité
qui nous unit. Lorsque l’on vous atteint, on nous atteint nous-mêmes
et nous devons nous lever pour vous défendre !

On a coutume de parler
de ma prudence. Et, en effet, je ne dis que ce que je veux dire. Je
vous fais, en ce moment, une déclaration très nette.

C’est au nom des
camarades qui ont exprimé leur opinion dans leur récent
Congrès que je parle… [3]

L’impression produite
sur le public fut considérable ; elle ne le fut pas moins
sur les syndiqués, et je n’étonnerai personne en disant
qu’un certain malaise pesait sur les membres du conseil, à la
réunion du 14.

Les partisans d’une
action énergique ne purent que supposer que le comité
de grève, nommé en séance secrète pendant
le Congrès, s’était prononcé pour une
manifestation très proche en faveur des postiers grève.
Quant aux autres, ils étaient absolument atterrés.

Pour rassurer ces
derniers et pour atténuer en même temps l’effet de son
« bluff » (le mot est de Guérard
lui-même), celui-ci parla d’une démarche faite par lui à
l’Humanité dans le but de s’assurer que ses paroles
avaient bien été exactement interprétées
— en réalité pour les altérer — et de
l’organisation d’un meeting destiné à faire patienter
les grévistes.

Ce fut le meeting de
Tivoli, fixé au 17 mai.

La présence de
Subra et de Le Gléo, délégués des
postiers, venant demander compte, à l’orateur de l’Hippodrome,
des promesses catégoriques faites au nom du S.N. des Chemins
de fer, donna à cette séance une physionomie tragique
dont l’impression restera dans la mémoire de tous ceux qui y
assistèrent. Ils n’oublieront pas non plus les cris de :
démission ! poussés par des milliers de camarades
à l’adresse de Guérard, qui le lendemain, se croyant
perdu, s’écriait :

« — Après tout, le
syndicat national c’est le syndical Guérard, et s’ils m’em…
l’Est et le Midi me suivront [4] ! »

Bien que ces réseaux
aient pris parti pour lui contre nous, nous ne pouvons croire que
leurs militants se prêteront jusqu’au bout à une oeuvre
de division ardemment voulue et préparée par des actes
dont l’évidence crève les yeux. Et pourtant, c’est nous
que l’on accuse de pousser à la division !

Ma démission}}}

Guérard est
d’avis que moins souvent le Conseil se réunit et mieux vont
les affaires du syndicat. En conséquence, il ne le convoquait,
habituellement, qu’une quinzaine après la dislocation de
chaque Congrès national.

Cette année, vu
la gravité des événements, le délai [5] fut diminué
de moitié, et quand, après le 14 mai, je pris
l’initiative de réunir extraordinairement le Conseil, c’était
la première fois qu’une pareille décision était
prise par le secrétaire général.

Le motif : les
incidents du meeting de Tivoli dont il a été question.
Pris à parti comme président de séance, accusé
de m’être fait le complice de Guérard en refusant de
mettre aux voix le blâme énergiquement réclamé
pour lui, sur la proposition de Bidamant, par tous les camarades
présents, je crus nécessaire de faire paraître
dans l’Humanité (19 mai) une note dont voici la
reproduction :

En fin de séance,
alors que la salle était le plus houleuse et réclamait
un ordre du jour plus énergique tout en se prononçant
pour le référendum, Bidamant proposa une addition
comportant un blâme à Guérard.

Je n’ai pas permis que
ce vote eut lieu sur cette addition, et il m’en a coûté
de vertes injures ; mais Guérard étant absent, la
discussion n’ayant pas eu lieu sur ce terrain, et un grand nombre de
camarades étant partis, quelle valeur pouvait avoir ce vote ?

Plusieurs milliers de
camarades encore présents applaudirent à la proposition
de Bidamant parce qu’ils avaient l’impression qu’une faute avait été
commise. J’avais eu moi-même cette impression et avais
manifesté devant le Conseil mon étonnement et ma
déception comme syndiqué de n’avoir pas reçu le
questionnaire ; comme membre du Conseil, de n’avoir pas été
convoqué avant le vendredi de la semaine ayant suivi le
Congrès.

Mais il s’agit d’établir
les responsabilités et là est la difficulté. Le
comité de grève devait-il se séparer avant
d’avoir statué sur la formule du référendum  ?

S’il appartenait au
Conseil d’arrêter cette formule, qui devait prendre
l’initiative de hâter sa convocation ?

C’est une résolution
que j’aurais prise si j’avais été secrétaire
général. Cependant, aucun article des statuts ne fixe
les attributions de celui-ci.

« Art. 19. —
Le secrétaire général représente le
Syndicat en justice. »

On chercherait en vain,
sur les statuts une autre allusion au secrétaire général.

Je crois que son rôle
est de servir de point de contact entre le Conseil et le secrétaire
du Conseil, mais ce n’est pas suffisant.

L’organisation souffre
d’un mal profond : chacun se repose sur son voisin et tous sur
le secrétaire du Conseil, de sorte que toute l’initiative est
entre les mains d’un seul.

À
mon avis, au lieu d’un Conseil de trente membres, il faudrait une
Commission exécutive à raison d’un membre par comité
de réseau. Quoi qu’il en soit, l’organisation actuelle a donné
ce qu’elle pouvait donner ; elle est au bout de son rouleau et
il est grand temps de la modifier si l’on ne veut pas assister à
sa déchéance.

Lisez cette note avec
attention : elle n’incriminait personne et ne s’en prenait qu’à
l’organisation. C’était encore trop ; le secrétaire
du Conseil, ayant la prétention d’être tout et
n’admettant aucun contrôle, ne pouvait souffrir à ses
côtés un collaborateur. Le secrétaire général
ne devait pas sortir du rôle permis jusqu’alors au détenteur
de cette fonction purement nominale, sous peine d’avoir à la
résigner.

Je m’en aperçus
bien à la séance du 19 mai où le Conseil, se
solidarisant avec Guérard, approuvait son intervention au
meeting de l’Hippodrome, un acte d’autoritarisme insolemment imposé,
comme indispensable à l’intérêt du Syndicat
(insertion d’un article d’une page de La Tribune, présentant
sa défense et contenant une déclaration de guerre aux
révolutionnaires), et me blâmait pour la note parue dans
l’Humanité.

Je donnai ma démission
et au moyen d’une circulaire, j’exposai les conditions dans
lesquelles je l’avais fait.

Guérard avait
senti qu’à mon tour, je voyais clair dans son jeu ; comme
bien d’autres, je devais disparaître. Alors, le passé du
Syndicat National s’éclaira pour moi des lueurs du présent :
Rien de ce qui pouvait gêner Guérard ne devait
subsister.

L’exclusion de Bidamant}}}

Bidamant avait eu le
tort tout à fait impardonnable d’avoir vu clair de bonne heure
dans les agissements de Guérard.

Mais du moins avait-il
le courage de faire connaître tout haut son opinion et non à
la façon de Basile, comme le fait son ennemi.

La plus grande habileté
de Guérard, dans tous ces événements, ce fut de
solidariser le Conseil, particulièrement les réformistes,
avec lui, en faisant approuver tous ses actes. De la sorte, il put
partir en guerre, toujours sûr d’être appuyé par
son état-major.

Après la lecture
de « Ma Démission », Bidamant, avec la
fougue de la conviction, heureux de ce nouveau témoignage qui
confirmait toutes ses opinions sur le rôle joué par
Guérard dans le Syndicat national, appuya mes accusations de
nouveaux griefs.

Quelles sont les
accusations portées par Bidamant ? — Les amitiés
ministérielles de Guérard. — N’est-il pas le premier
à s’en prévaloir et, le samedi soir, 23 octobre,
n’assistait-il pas au punch d’honneur offert à son excellence
Millerand par « ses électeurs » !

Le rôle joué
par Guérard dans la grève des postiers ? — Une
équivoque a pu être créée sur ce point, à
la faveur d’une déposition de Lamarque, des agents des postes,
devant le Conseil du Syndicat National. Mais Guérard n’a
toujours pas donné de réponse à la question
posée devant le Comité confédéral par
Pauron, délégué des ouvriers des lignes :
« Qu’allait faire Guérard au ministère, au
lendemain du meeting de l’Hippodrome ? »

La régularité
des comptes de la loterie de l’Orphelinat des Chemins de fer. —
Trois millions de billets furent vendus à M. Dejean, directeur
de la Petite République, pour la somme de 60.000 fr.
et produisirent 300.000 francs de bénéfices à
l’heureux acheteur ? Est-ce là, disait Bidamant, une
opération honnête ?

Mais je pose cette autre
question : Si le Conseil d’adminisration de l’Orphelinat a
permis cette opération de vente (mais pas celle de l’emploi
des deux prête-noms, annoncés comme les véritables
gagnants des gros lots) où figure cette autorisation ?
Quel est le procès-verbal qui la mentionne ? C’est ce
qu’on ne nous a jamais fait connaître.

En tout cas des
camarades se sont privés d’une partie de leur misérable
salaire ; ils ont rogné peut-être sur quelque
petite satisfaction dont eût profité leur famille, pour
payer 1 franc des billets qu’un financier eut à 2 centimes
l’un.

Pour ces diverses
accusations Bidamant fut exclu du Syndicat National par décision
du Conseil d’administration.

Il serait trop long de
donner ici, dans ses détails, le récit de cette
déloyale mesure ; mais nous devons en montrer les
illégalités et les vices de forme. L’ordre du jour
ci-dessous voté à l’unanimité moins deux voix,
le 27 octobre par le groupe de Dreux (le groupe de Bidamant), en
résume quelques-uns ; il ne vise pas cependant le
principal, c’est-à-dire la non-convocation de l’intéressé
à l’audition des témoins
.

« Considérant
que le camarade Bidamant a été exclu du Syndicat par le
Conseil d’administration, sans que son Groupe ait été
consulté, ce qui est contraire à l’esprit de l’article
6 des statuts,

« Considérant
que Bidamant n’a commis aucun acte pouvant porter préjudice au
Syndicat national. — Qu’il s’est borné à formuler les
accusations que beaucoup de syndiqués reconnaissent fondées,
contre le citoyen Guérard,

« Considérant
que dans sa séance du 20 octobre, le Comité du Groupe
de Paris-Nord a exclu du Syndicat national le citoyen Guérard,
qui relève directement de ce Groupe, l’exclusion du citoyen
Guérard semble confirmer les accusations portées contre
le secrétaire du Conseil d’administration.

« Déclarent
maintenir leur entière confiance au camarade Bidamant, et
donnent le mandat formel au délégué au Congrès
régional du Mans, de demander sa réintégration
immédiate au Syndicat national. »

La Tribune de la Voie ferrée}}}

Nos renseignements ne
seraient pas complets, si nous ne parlions de La Tribune de la
Voie ferrée
, fermée pour nous, largement ouverte à
nos adversaires et particulièrement à Guérard,
se faisant juge et partie dans le cas de l’exclusion de Bidamant,
Supplément du 22 août, par exemple.

Le secrétaire du
Conseil ne s’embarrassa jamais de la commission du journal ;
elle comptait si peu que son sans-gêne lui valut un jour
l’ennui d’une désapprobation du Conseil. C’était la
première fois que pareille aventure lui arrivait : il mit
tous ses services passés dans la balance et déclara
qu’il n’accepterait jamais « de n’être au syndicat
qu’un employé ».

Guérard avait
supprimé un article accepté par la com mission du
journal ; j’en étais l’auteur et le sujet, c’était
une protestation contre le retrait du mandat de Le Guennic, délégué
à la C.G.T.

Mais son acte le plus
audacieux, ce fut l’insertion, sans autorisation et insolemment
imposée au Conseil, de : « Explications
nécessaires », remplissant trois colonnes et demie
de la Tribune du 23 mai. Le même Conseil, par contre,
refusa d’insérer mes explications et lorsque, après
avoir été envoyé devant une commission du
journal qui n’existait plus, je me décidai à faire
paraître, quand même, les motifs de ma démission,
tirée à 19.000 exemplaires, Guérard, de sa
propre autorité, arrêta la distribution, de sorte que
5.000 exemplaires seulement furent envoyés à
destination.

Ainsi, ce qui est permis
au secrétaire du Conseil, employé du Syndicat, ne l’est
pas au secrétaire général ou à un
administrateur.

Les camarades de
province pourront, après ces exemples, se faire une idée
de la façon dont ils ont été renseignés
sur les événements de ces temps derniers. Sous prétexte
de faire l’apaisement, les ordres du jour des groupes furent
refusés quand ils blâmaient Guérard !
mais la Tribune n’inséra pas moins ceux qui étaient
en sa faveur, contre ses adversaires et contre la C.G.T.

Ce fut l’oeuvre du
Conseil d’administration, opérant contre l’avis du Congrès
de 1909, qui avait approuvé, ou du moins n’avait pas infirmé
les déclarations suivantes :

« Pour nous
résumer, nous dirons que la Tribune, à notre
avis, doit être surtout un bulletin reproduisant fidèlement
la vie du Syndicat : d’où la place prépondérante
donnée aux comptes rendus des groupes. » (Rapport
du Conseil. Gestion de 1908.)

Il faut réviser les statuts}}}

Comment s’expliquer une
pareille domination ? Il faut pour cela connaître l’homme
qui l’a imposée et les statuts
fabriqués par lui — qui lui ont permis de le faire.

Aussi revenons encore un
instant sur les statuts du Syndicat, spécialement sur les
attributions du secrétaire du Conseil.

ART. 16. — Le syndicat
est administré par un Conseil composé de trente
membres, nommés par le Congrès, comme il est dit aux
articles 1er et suivants du règlement général
intérieur.

ART. 17. — Les membres
du Conseil d’administration sont nommés pour un an ; ils
sont rééligibles.

ART. 18. — Le Conseil
d’administration choisit, parmi ses membres, un bureau comprenant un
secrétaire général, un secrétaire
général adjoint, un trésorier général,
un trésorier général adjoint et un archiviste.

Il nomme en outre un
secrétaire du Conseil choisi EN DEHORS DE SON SEIN.

ART. 19. — Le
secrétaire général représente le Syndicat
en justice.

ART. 23.
Le Conseil d’administration organise chaque année, au mois
d’avril ou de mai, autant que possible, une Congrès de la
corporation ; il doit se conformer aux décisions prises
dans ce Congrès.

ART. 24. — Les groupes
d’un réseau peuvent organiser des Congrès régionaux
pour y examiner les réclamations les plus urgentes et pour
formuler le maximum des concessions qu’il serait possible de faire le
cas échéant.

ART. 25. — Les groupes
de chaque réseau, à l’issue de leur Congrès
régional, pourront nommer un comité chargé
d’étudier et de présenter les revendications spéciales
à leur réseau.

Ce comité ne
pourra agir qu’après en avoir référé au
Conseil d’administration et reçu son avis.

Toutes les démarches
seront faites au nom du Syndicat National et chaque délégation,
accompagnée par un membre du Conseil l’administration ou
par le secrétaire dudit Conseil
.

Il n’est pas inutile
d’attirer l’attention sur les parties en italique : 2e
alinéa de l’art. 18, lequel se complète par le dernier
alinéa de l’art. 25. On comprendra mieux le degré
d’importance du Secrétaire du Conseil, employé du
syndicat, en comparant la part d’initiative qui lui est donnée
dans ces statuts (dont il est du reste l’auteur ou l’initiateur, ce
qui revient au même) avec celle du Secrétaire général,
camarade en activité de service.

En tenant compte que
Guérard était, depuis 1891, Secrétaire général
de la Chambre syndicale des ouvriers et des employés de
chemins de fer
(plus tard, en 1895, Syndicat National),
titre abandonné par lui après la grève de 1898
pour celui d’Employé Principal, puis l’année
suivante pour son titre actuel, il ne faut pas s’étonner qu’il
cherche à conserver les prérogatives de ses anciennes
fonctions.

}}}

Des exemples.

Il faut d’ailleurs voir
à l’œuvre le Secrétaire du Conseil et comment il
subordonne la volonté du Conseil à la sienne. En voici
quelques exemples pris dans le tas :

Lundi matin 12 juillet,
coup de téléphone de M. Rabier, rapporteur de la loi,
au secrétaire du Conseil qui, comme par hasard, se trouvait au
Syndicat. Rendez-vous est pris pour l’après-midi, et il n’est
pas douteux que, dans le conciliabule entre M. Rabier et Guérard,
il fut décidé qu’aucun changement ne serait demandé
à la Chambre sur le projet de loi voté par le Sénat.

La première
mesure que devait prendre Guérard après le coup de
téléphone du lundi matin, c’était de convoquer
le Conseil. Pour une loi qui avait absorbé toute l’activité
du S.N. pendant plus de 10 ans. [6], il me semble que cette précaution était
obligatoire. Notre secrétaire du Conseil pensa autrement et se
contenta de se faire accompagner le lendemain après-midi, à
la Chambre, par le bureau du Syndicat [7].

Il paraît que la
délégation et les députés tombèrent
de suite d’accord pour faire voter la loi sans retard, et en effet, à
5 heures du soir, le tour était joué.

Ainsi fut sabotée
la loi Berteaux, furent lâchés, définitivement,
on peut dire :

L’assimilation des
agents des trains ; la limite d’âge des employés de
bureau, etc., etc., et surtout l’article relatif aux Compagnies
secondaires
, qu’il eût été facile d’assimiler
au régime des grandes Compagnies.

La campagne pour le
relèvement des salaires nous édifiera sur la façon
dont s’y prend le secrétaire du Conseil pour marquer de son
empreinte toutes les décisions prises par le Syndicat.

Le mois dernier, sur
l’initiative du groupe Paris-Est, un meeting était organisé
à la Bourse du travail, dans le but d’amorcer (il est temps
qu’on s’en occupe, n’est-ce. Pas !) la campagne pour le
relèvement des petits salaires.

La veille seulement, le
Conseil fut convoqué pour arrêter les détails de
la réunion, dont la date était déjà
connue depuis une quinzaine. Quand, vers 11 heures du soir, un
administrateur s’avisa de dire : « Et l’ordre du
jour ? », le secrétaire du Conseil, qui
griffonnait une belle feuille de papier blanc, fit cette réponse
admirable : « J’ai essayé de le faire, mais,
dans une discussion comme celle-là, ce n’est pas facile à
rédiger. J’y songerai à tête reposée et
demain soir on rectifiera s’il y a lieu ».

C’était la
« confiance forcée » car on ne se
représente pas le Conseil discutant, un quart d’heure avant un
meeting, l’ordre du jour qui doit y être sanctionné.

Le meeting eut lieu avec
le succès que l’on sait et nos adversaires, eux-mêmes,
ne trouvèrent pas d’expressions trop louangeuses pour parler
de la correction de Le Guennic (l’éliminé) et de
Bidamant (l’exclu). On peut ajouter même, sans crainte de
contradiction, que l’accueil ardemment sympathique fait à ces
militants était une approbation de notre tactique.

Or, l’ordre du jour
adopté dans cette séance fut un ordre du jour
réformiste, un ordre du jour de Guérard.

Ah ! certes, il fut
applaudi, lui malin, quand, prenant le courant, il jugea opportun de
prononcer ces vibrantes paroles :

« N’oubliez
pas qu’à aucun prix vous ne pourrez reculer. Même par la
grève, nous atteindrons notre but. »

Mais les opposants
seraient le jouet d’une forte illusion s’ils se figuraient avoir
gagné à leur tactique ce grand assagi :

« Quand
nous serons organisés
, il faudra songer à la
grève », avait-il dit précédemment et
encore : « Pour être forts, il faut englober la
totalité des 28.000 employés. »

« Lorsque
dans quelques mois — la chose est facile — des 60.000 syndiqués
que nous sommes nous serons passés 120.000, nous pourrons
alors parler haut et ferme. » Mais, allez-donc réfléchir
dans une salle surchauffée ! Seules les grandes phrases
sonores et les tirades enflammées font leur effet ; il
n’y a qu’après qu’on aperçoit, derrière chaque
vibrant appel à l’action fait par Guérard, le correctif
qui supprime tout, donnant au total ce que le petit curé de
campagne peut nous donner : l’espoir d’une meilleure
existence… au paradis.

Cheminots de partout,
appelés à voter cet ordre du jour type, avec le désir
d’obtenir des améliorations rendues si pressantes par la
précarité de vos salaires, comparée avec le prix
toujours croissant de la vie, si vous voulez vous rendre compte du
néant de cet ordre du jour, vous n’avez qu’à en relire
le quatrième alinéa, en tenant compte des déclarations
précédentes :

« Estiment
(les travailleurs des chemins de fer de tous les réseaux) que
le résultat poursuivi ne sera obtenu qu’à la
condition de renforcer le syndicat de manière à
constituer une puissance capable, par sa fermeté et son
énergie
, de faire fléchir les résistances
intéressées des Compagnies. »

Ainsi donc, à
vous tous, camarades de province, qui végétez pendant
toute votre existence pour engraisser actionnaires et
fonctionnaires ; et vous, camarades de Paris, qui crevez de faim
avec un salaire de 4 francs par jour et moins, Guérard annonce
que vous pourrez parler haut et ferme — quand nous serons
120.000 au. Syndicat
. 199.999, ça ne vaudrait rien !

}}}

Retour sur le passé

En faisant un retour sur
le passé, on s’aperçoit qu’une main de malheur a
conduit les destinées du Syndicat National et on ne peut
s’empêcher d’une admiration profonde pour cette force de
l’esprit syndicaliste qui a résisté à tant de
causes susceptibles de désagréger l’organisme.

On comprend, à
revivre l’histoire de notre Syndicat, que des scissions se soient
produites, notamment en 1899, lorsqu’à la réunion de
Niort (5 mars), certains groupes de l’État
refusèrent d’entendre Guérard. On Comprend mieux
aussi, cette condition du Syndicat professionnel en réponse
à une tentative de fusion : « Nous exigeons
que les délégués soient des agents en
activité de service
 ».

Nous comprenons enfin
que tous les essais tentés auprès de la Fédération
des mécaniciens et chauffeurs
aient échoué ;
car en dépit du peu d’empressement mis par les mécaniciens
à donner leur adhésion à un Syndicat comprenant
d’autres catégories, nous avons toujours pensé qu’un
esprit nouveau les porterait quelque jour à faire le geste de
solidarité auquel les oblige leur attitude souvent énergique.

Nous devons enfin nous
sentir entraînés vers l’indulgence, pour certains
camarades bruyamment exclus antérieurement à cette
crise et qui probablement ne sont que les victimes de l’autoritarisme
de Guérard.

Conclusion}}}

Nous avons vu que, grâce
à l’insuffisance des statuts réduits à néant
par le fait d’une habileté sans égale, grâce
aussi à la complicité — momentanée — d’un
état-major réformiste, Guérard tient le Syndicat
National dans ses mains.

Pourtant, nous sommes
tous d’accord, j’en suis sûr, pour ne pas permettre plus
longtemps que notre organisation soit le jouet d’un « conducteur
d’hommes » dont la principale qualité est d’être
un parfait équilibriste.

Si nous ne songions qu’à
faire oeuvre de haine, nous aurions beau jeu à tracer de
Guérard un portrait peu flatteur mais exact. Nous pourrions
remonter à son rôle sous le ministère
Waldeck-Millerand ; nous pourrions le montrer — lui qui parle
de démasquer les « tarés » —
étalant l’or et les billets, ostensiblement sortis du
portefeuille gonflé, la main largement ouverte (geste de bon
vivant, mais aussi parfois de corrupteur), rendant des services par
la variété des relations et pour la considération
qui en rejaillit sur sa personne ; esclave surtout de ses
passions.

Mais c’est à une
oeuvre positive que nous travaillons, rendre aux syndiqués la
direction du Syndicat des chemins de fer.

Ah ! je m’explique
ce cauchemar de quelques-uns : — Par qui remplacera-t-on
Guérard ?

Mais, par un simple
employé
et ce seront les camarades qui régleront
eux-mêmes leurs grandes et leurs petites affaires.

Un Congrès
extraordinaire que nous avons demandé dès les premiers
incidents est aujourd’hui décidé. Tout cheminot et tout
syndicaliste doit envisager avec gravité les conséquences
après les attaques contre la C.G.T. dont le réseau de
l’Est nous a donné un avant-goût le 6 juin à
Paris, et la nomination de Niel comme secrétaire et
propagandiste de ce réseau.

Devons-nous craindre que
la campagne de calomnies faite contre Le Guennic, Bidamant
 [8] et d’autres militants connus pour
l’ardeur de leurs convictions, n’ait jeté quelque germe de
suspicion dans l’esprit de nos camarades de province, si mal
renseignés par La Tribune.

Quant à la
présence de Guérard elle ne nous inquiète plus.
(En m’exprimant ainsi, je ne me base pas sur la décision
récente qui vient de sanctionner son exclusion du groupe de
Paris-Nord, son groupe.)

Je veux dire :
L’homme qu’il a été a vécu ; celui que les
syndiqués exigeront désormais qu’il soit, un
employé
, n’est pas possible. Ainsi qu’il l’a répété
maintes fois, Guérard n’acceptera jamais de n’être que
cela après avoir été le manitou depuis bientôt
20 ans.

Malgré tout, je
ne suis nullement rassuré ; l’histoire de toutes les
associations de travailleurs nous montre la plupart des organisations
créées en vue de la lutte de classes, se transformant
bientôt, par menace ou par corruption, en groupements de
mutualité, dont la besogne consiste, comme on sait, à
réparer les maux causés par nos exploiteurs et adoucir
leur système de salaires de famine, avec les gros sous des
victimes elles-mêmes.

Ces transformations
fourmillent dans l’histoire des syndicats, où l’on peut voir
les pouvoirs publics se faire les complices des patrons.

Jadis, ces petites
opérations n’étaient qu’un jeu ; aujourd’hui,
elles sont devenues plus difficiles à réussir, mais on
y emploie plus d’habileté et le coup porte encore.

Le Syndicat national a,
lui aussi, sa Mutuelle corruptrice dans l’Orphelinat
et c’est de là que viennent mes terreurs.

Déjà, des
années de travail ont été sacrifiées à
cette odieuse loterie, paralysant, pour des avantages illusoires,
l’élan des revendications vraiment sérieuses :
celles qui coûteraient à l’État-patron
et aux Compagnies. Et voilà que l’on nous montre — dans la
lune — la perspective d’une somme de 500.000 francs (La Tribune,
du 31 octobre).

Avec quelle science
approfondie de la crédulité humaine est rédigée
cette note et qui n’en reconnaîtrait la griffe. Et quand on
nous montre notre loterie comme étant la seule ayant réalisé
un léger bénéfice de 98.000 francs, qui donc ne
ressentirait un légitime orgueil devant ce résultat,
peu fait cependant pour consoler les administrateurs de cet
orphelinat similaire à qui devaient revenir 400.000 francs sur
le million escompté.

Donc, le ministère
où M. Briand, copain de Guérard, est président
du Conseil, nous offre généreusement le demi-million
sur les bénéfices futurs d’une loterie
.

Devant cette perspective
d’un bel établissement où, sur le sol algérien
(probablement) seraient hospitalisés une centaine
d’orphelins ; devant ce soleil d’or — qui pourrait bien se
changer en un trou dans la lune
nos camarades vont- ils, hypnotisés par la promesse de la
manne ministérielle, réduire à des
manifestations manquées, dans la crainte de compromettre les
bénéfices de la donation promise, leur campagne de
relèvement des salaires ?

Je ne puis croire à
une telle aberration de l’esprit positif de camarades abandonnant,
comme pour les retraites, la proie pour l’ombre.

Ils doivent comprendre
alors ce qui leur reste à faire : déjouer les
manoeuvres dernières de celui qui partira, parce qu’il y est
obligé, mais qui compte bien conserver au Syndicat National sa
néfaste influence.

« Je m’en
irai en juillet, a-t-il dit, dans un récent Congrès ;
il me faut le temps de mettre mon successeur au courant. »

Le prince abdique, mais
il a la prétention de fixer son heure et de désigner
son successeur.

Qui lui impose cette
attitude ? Quel est le gage promis en cas de réussite ?

Problème
angoissant.

La transformation du
Syndicat national en Fédération qui, si l’on a
la sagesse d’écarter les questions personnelles, sera
probablement le gros morceau du 21e Congrès,
permettra-t-elle de dissiper tous les malentendus et d’amener la
cohésion dont nous aurions tant besoin ? Je l’espère.

Dans tous les cas, il ne
faudrait pas remplacer la dictature par un Conseil des Dix et
le seul moyen d’éviter cet écueil, c’est d’assurer aux
groupes L’AUTONOMIE LA PLUS LARGE.

Camarades de la province
qui serez délégués au 21e Congrès,
attention ! et tenez la barre d’une main qui ne tremble pas.

Eugène Poitevin