L’Unique n°10 (mai 1946)
Lettre du Canada
Vancouver (Colombie britannique), août 1946.
Article mis en ligne le 5 novembre 2008

par Stevenson (William)

… Vous vous êtes toujours intéressé aux Doukhobors, L’en-dehors a souvent entretenu ses lecteurs de cette secte que sa résistance au port des armes a rendue célèbre et qui a tant souffert en Russie à cause de son obstination à tenir tête, sous ce rapport, aux autorités tsaristes. Une autre caractéristique de cette secte est, le nudisme comme moyen de protestation contre les exigences de l’autorité anglaise. Vous vous souvenez qu’ils le pratiquèrent en public pour la première fois en 1903, dans la province de Saskatchewan lorsqu’on voulut les contraindre à se naturaliser, à se reconnaître sujets du roi d’Angleterre (votre « ère nouvelle » en parla longuement à cette époque).

Le nudisme des Doukhobors n’est donc ni un nudisme hygiénique, ni un nudisme érotique, mais un nudisme spirituel, un nudisme de défense, un nudisme symbolique, l’absence de vêtements signifiant égalité. Bien sur les orthodoxes, dans une Résolution adoptée en octobre dernier par leurs 24 anciens aient renoncé à cette coutume (tout en déclarant que le nudisme demeurait une partie de leur religion), les extrémistes doukhobors continuent à l’appliquer quand besoin s’en fait sentir. Dans les prisons et les pénitenciers du Canada se trouvent encore 42 Doukhobors condamnés à cause de déshabillage en public et une manifestation qui s’est produite il y a quelque temps, à Shoreacres, au sud-est de Colombie britannique, au cœur de la colonie Doukhobor, montre que les extrémistes de la secte — « les Fils de la Liberté » — n’ont pas renoncé à employer ce moyen de protestation.

Examinons maintenant la résolution dont j’ai parlé plus haut et qui émane de la Communion spirituelle du Christ — autrement dit l’Orthodoxie Doukhobor. Selon ce document, le nudisme n’a « jamais été compris comme il doit l’être, c’est-à-dire, comme il l’est aux yeux du peuple, pour une manifestation de fanatisme et d’erreur… Si les Doukhobors ont adopté le nudisme, c’est comme un moyen naturel de défense contre les attaques d’éléments sans scrupules se trouvant dans l’autorité et le public ». Pour eux, le ciel étant un lieu où on ne trouve « ni orphelins ni veuves, ni riches ni pauvres, où le mariage n’existe pas, où règne l’égalité parfaite et la liberté en toutes choses », cela explique « le but véritable et la véritable signification du nudisme des Doukhobors »… Quoi qu’il en soit, les orthodoxes ont tenu leur promesse de ne pratiquer le nudisme qu’au titre de « revivification de l’esprit du Christ au dedans de nous-mêmes ».

La question du nudisme n’occupe pas toute la Résolution en question : elle insiste sur une autre croyance, de premier ordre pour les doukhobors orthodoxes, celle qui fait des choses matérielles le symbole du diable et veut que ce soit par une extrême simplicité que l’homme puisse devenir l’image de Dieu… « La racine de tous les maux se trouve dans l’acceptation par le peuple du principe de la propriété privée, qui oblige chaque individu à acquérir (et par suite, à protéger et à défendre) chacun de ses biens. »

Puisque nous parlons des Doukhobors, branche de l’anarchisme chrétien, je traduis pour vos lecteurs un résumé dû à HENNACY, que je viens de lire dans une brochure intitulée Toward a morally stronger Society.

« L’anarchisme chrétien ne cherche pas à imposer ses idées à autrui par les armes ou le vote. Le nouveau système de Société qu’il préconise adviendra lentement et graduellement à mesure que le peuple se rendra compte que la voie de l’État et de la politique est erronée et n’aboutit à rien. Espérer un monde paisible, simplement en jetant par-dessus bord la politique, sans se soucier de développer en premier lieu la confiance en soi, la coopération, les communautés agricoles fédérées, c’est appeler le chaos… L’anarchiste chrétien ne perd pas son temps à démontrer comment peut fonctionner une société politique avec un minimum de violence. L’État signifie toujours violence des tribunaux, des prisons, des armées, de la police. Dissimuler leur brutalité est éloigner l’avènement de l’époque où cette brutalité sera remplacée par une société non-violente.. Anarchisme chrétien équivaut à perfectionnisme optimiste et c’est le mode de vie le plus réaliste et le plus pratique qui soit… Ses principes peuvent se résumer en quatre mots : amour, liberté, responsabilité, décentralisation… La foi de l’anarchiste chrétien en une « terre nouvelle » n’est basée ni sur les prédictions de l’écriture, ni sur les promesses de politiciens profiteurs de guerre, mais sur ces vérités éternelles reconnues par chacun aux heures tranquilles : que l’amour désarme et dompte le mal, que le courage et la responsabilité personnelles l’emportent sur l’indolente sécurité de l’esclavage, qu’une vie simple dans le foyer familial en morale et en valeur éducationnelle les directives des assemblées, la vie de caserne des villes et la méthode mécanisée de l’université.

William Stevenson