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Témoins n°33 (été 1963)
Lettre d’un écrivain soviétique
Article mis en ligne le 29 mars 2008
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La
revue de Silone et Chiaromonte, « Tempo Presente » (Rome),
a reproduit dans son numéro de juillet la lettre dont nous
donnons ici la traduction, lettre parvenue en Occident via Varsovie.
Tout en devant, c’est trop évident, s’abstenir de
divulguer le nom de l’auteur, dont on nous dit seulement qu’il
est un écrivain russe connu, la revue romaine n’en garantit
pas moins l’authenticité du texte, dont on ne saurait
malheureusement nier la valeur documentaire en ce qui concerne la
portée réelle de la soi-disant déstalinisation
dans la vie intellectuelle de la Russie de Khrouchtchev. —
Toutefois, une remarque préliminaire s’impose. La présente
lettre montre bien que, dans toute la hiérarchie de l’activité
culturelle, les pires staliniens restent en place, et cela s’accorde
parfaitement avec le coup de frein brutal de K. proclamant récemment
la non-coexistence sur le plan idéologique. Est-ce à
dire que l’on en soit déjà revenu à
l’obscurantisme obtus des pires années du jdanovisme ?
Apparemment pas. Les anciens bonzes ont beau se cramponner à
leurs postes, K. lui-même parler de la culture avec une finesse
de palefrenier, le besoin de libération des esprits est trop
fort
 [1]
pour que le pouvoir — et cela c’est un progrès quand même
— ne soit pas obligé d’en tenir compte. Bien malgré
lui, car ça lui complique l’existence. Mais il en est réduit
à louvoyer, de sorte que s’il n’y a pas vraie
déstalinisation on peut au moins estimer que LE PIRE N’EST
PLUS TOUJOURS SUR. Formule qui traduit probablement au mieux la
situation actuelle, dans ce qu’elle a tout ensemble de précaire
et de prometteur d’un certain espoir. La présence
d’Ehrenburg et d’Axionov, après leur demi-disgrâce,
aux entretiens internationaux de Léningrad, la publication,
depuis, dans les « Isvestia » d’un des poèmes les
plus explosifs de Tvardovski sont, parmi d’autres, des faits
encourageants. Mais disons-nous bien qu’il faut nous attendre à
recevoir désormais, successivement, simultanément même,
des nouvelles contradictoires et que notre règle devra être
de ne jamais les prendre tout à fait à la lettre, en
bien ou en mal. Répétons-le, l’heure est au
louvoiement, et si le pire n’est plus toujours sûr, il reste
possible.

Après
la liquidation de l’écrivain Jakov Elsberg [2], les milieux littéraires et
universitaires s’attendirent, comme à un corollaire logique
de l’événement, à ce que fussent exclus de
l’Union des écrivains soviétiques tous ceux qui, à
l’occasion du XXIIe congrès du PCUS, avaient été
déclarés responsables des persécutions exercées
entre 1937 et 1952 contre des centaines d’écrivains. Mais
cette attente devait être déçue. Conformément
aux instructions directes de Frol Kozlov, secrétaire du Comité
central du Parti, et de son collaborateur Dmitri Polikarpov,
responsable de la Section des lettres et des arts du même
Comité central, tous les cas furent classés, y
compris ceux qui se rapportaient à des individus accusés
de trahison et d’incitation à l’assassinat.

Parmi
ceux qui réussirent à se maintenir en selle, je
rappellerai N. S. Lesjutchevski, directeur de la maison d’édition
Sovietski Pisatel et responsable de la distribution des commandes et
prébendes aux écrivains de Moscou et Léningrad.
Ce fut très précisément par suite des fausses
dénonciation de Lesjutchevski que les poètes Benedikt
Livchits et Boris Kornilov ont été fusillés en
1937 et qu’Ellena Michailovna Tager, auteur d’un beau recueil de
contes intitulé Plage d’hiver, subit plusieurs années
de prison. Toujours du fait de fausses accusations de trahison
idéologique adressés par Lesjutchevski à la
police secrète de Léningrad, le poète Nokolaï
Zapolotski fut condamné à huit ans de travaux forcés
(en 1958, comme on le sait, un accès aigu de tuberculose
provoqué par les tortures et par la faim endurées dans
les camps de concentration mit fin pour toujours à l’existence
de cet innocent).

Si
le même Lesjutchevski a été l’un des principaux
d’entre les adversaires du « révisionnisme » après
la révolte hongroise de 1956, d’autres communistes couverts
du sang d’écrivains et de savants russes torturés et
mis à mort pendant les années de la terreur
stalinienne, continuent également à occuper leurs
postes de commande et de responsabilité.

La
première place revient de droit à Vladimir Yermilov
 [3], de
l’Institut Gorki de littérature mondiale, qui doit sa
brillante carrière au fait d’avoir été l’un
des témoins à charge les plus acharnés dans le
procès intenté à plusieurs confrères
accusés de trotzkysme, comme Averbakh, Kirchon, Selivanvski,
Makaraiev, tous membres de l’Association russe des écrivains
prolétariens (RAPP). Staline tint à récompenser
Yermilov de cette prouesse en intervenant personnellement pour le
faire nommer rédacteur en chef de la Literaturnaia Gazeta,
le sinistre périodique qui pendant des années
persécuta et tyrannisa quelques-uns des meilleurs écrivains
soviétiques tout en portant aux nues toutes sortes de pygmées
spécialisés dans la propagation du culte de la
personnalité. A ce propos, je me rappelle qu’à
l’occasion du 70e anniversaire du dictateur, Yermilov publia un
article au titre révélateur : « Staline
signifie Humanité ».

Après
Yermilov, dans la liste des persécuteurs de trempe
stalinienne, la seconde place revient d’office au professeur Roman
Michaïlovitch Samarine, distingué perroquet de l’Institut
Gorki de littérature mondiale et de l’Université de
Moscou, auteur d’un manuel inimaginablement stupide consacré
aux littératures occidentales édité et largement
distribué en l’âge d’or du culte de la personnalité
et retiré aujourd’hui de la circulation sur la demande de
l’unanimité des écrivains soviétiques. Ce
Samarine, au cours de la décennie 1942-52, dirigea une
« purge » contre de nombreux professeurs de l’Université
de Moscou mal vus en raison de leur attitude « cosmopolite ».
Parmi ses victimes figure A. I. Startsev, auteur du seul ouvrage
historique soviétique sur la littérature américaine
et qui, accusé de connivence avec les « bellicistes du
Pentagone », fut arrêté et envoyé dans un
camp de concentration.

A
propos de Startsev, je mentionnerai un autre épisode non moins
significatif. Une de ses œuvres Procès à Radichev,
dont l’impression était en cours au moment de son
arrestation, fut tout bonnement publiée comme thèse de
doctorat d’un certain B. S. Babkine, secrétaire de
l’organisation du Parti auprès de l’Université de
Léningrad. Après la mort de Staline, Startsev a été
libéré du camp de concentration, mais, jusqu’à
ce jour, n’a pu obtenir sa réintégration dans
l’université, cependant que Samarine et Babkine continuent
en toute tranquillité à tisser leurs trames.

Le
dramaturge Anatoli Sofronov, connu pour sa totale absence de talent
littéraire, continue à exercer les fonctions de
directeur de l’hebdomadaire populaire Ogonek et conserve en
outre un poste de haute responsabilité dans le « Mouvement
de la paix ». Mais naguère, le même Sofronov joua
un rôle important dans les répressions dirigées
contre de nombreux écrivains soviétiques, vieux ou
jeunes. Particulièrement tragique fut le destin de Nadejda
Augustovna Nadejdina, auteur de livres pour l’enfance et élève
et collaboratrice de Samuil Marchk. Condamnée à huit
ans de travaux forcés sur dénonciation de Sofronov —
lequel avait découvert, en 1950, que la pauvre femme,
vingt-cinq années auparavant, avait été exclue
de la Ligue des jeunes communistes pour avoir exprimé quelques
doutes sur Staline. Nadejdina revint du camp de concentration dans un
état lamentable — une femme désormais finie au
physique comme au moral.

Afin
de comprendre un peu plus clairement la raison pour laquelle tous ces
vieux staliniens, véritables canailles au sens propre,
continuent à jouir de la protection des plus hauts
fonctionnaires du parti, et cela en dépit des instructions
explicites de Khrouchtchev, il est nécessaire de
rappeler que l’instigateur et l’organisateur de la campagne
contre les hommes de culture, spécialement s’ils étaient
juifs, a été, dès le début de
l’après-guerre, et est encore Dmitri Polikarpov, assisté
de Youri Jdanov (gendre de Staline, ex-dirigeant de la Section des
sciences du Comité central et aujourd’hui recteur de
l’Université de Rostov-sur-le-Don). Ce fut Polikarpov qui,
en 1958, lança la campagne de propagande contre Boris
Pasternak, de concert avec les dirigeants les plus rétrogrades
et les plus réactionnaires de l’Union des écrivains,
dont je me contenterai de nommer ici Vselovod Kotchetov, Nicolaï
Gribatchev et Anatoli Sofronov [4].

Récemment,
dans ce climat de réviviscence du stalinisme, le nom de
Polikarpov a été associé à celui d’un
autre vieux champion de l’époque du culte de la
personnalité, A. Romanov. Connu aujourd’hui comme éminence
grise des milieux cinématographiques soviétiques,
Romanov détint le titre de major général dans la
police politique de Béria ; pendant la guerre, travaillant à
un journal publié pour les troupes du front, il fut chargé
de surveiller l’attitude politique et la fidélité au
parti des écrivains enrôlés dans les forces
armées. Connu pour son nationalisme et sa haine contre les
juifs, les Polonais et autres groupes minoritaires, le major
général Romanov se distingua par l’habileté
avec laquelle il s’entendit à envoyer les écrivains
appartenant à ces diverses catégories dans les secteurs
les plus dangereux de la zone des combats.

Pour
conclure ce bref exposé et démontrer combien le
stalinisme est bien loin d’être mort, il suffira d’ajouter
que Romanov est précisément candidat au poste de
ministre des Affaires idéologiques, au cas où le Comité
central du parti viendrait à décider qu’il est
aujourd’hui nécessaire de créer un pareil organe de
contrôle et de supervision [5].

Notes :

[1Pour
s’en convaincre, il n’est que de lire le beau texte de Patricia
Blake, « Visite aux écrivains de Russie » (Preuves,
août 63). L’admirable générosité d’âme
des écrivains et des poètes dont elle nous parle, est
si générale, si profondément nourrie, également,
des qualités chaleureusement humaines de l’éternel
peuple russe, il y a là un tel climat de liberté
retrouvée malgré tout — et cependant Mme Patricia
Blake est loin d’un optimisme béat — qu’on se rend
compte que les manœuvriers de l’appareil politique doivent
forcément avoir compris l’impossibilité, après
les débuts, même timides, du dégel, de renverser
totalement la vapeur.

[2Ledit
Elsberg fut exclu de l’Union des écrivains soviétiques
au début de 1962. Ancien secrétaire particulier de
Kamenev, puis journaliste et critique littéraire, il est
jusqu’à ce jour le seul d’entre les responsables
des crimes staliniens qui ait été frappé
d’exclusion (celle-ci, d’ailleurs, ne fut point rendue publique) ;
et même, certaines démarches furent entreprises, depuis,
pour le faire réintégrer dans l’Union des
écrivains.

[3Vraisemblablement, le même Yermilov qui,
cette année, fit preuve du plus décourageant
obscurantisme lors de la rencontre internationale d’écrivains
Est et Ouest organisée en Finlande, à Lahti. La chose
vaut la peine d’être notée : c’était au
commencement du « re-gel ». Le fait qu’un peu plus tard,
à la rencontre de Léningrad, on ait eu affaire à
des interlocuteurs russes capables d’engager le dialogue, confirme
de façon caractéristique — et heureuse — ce que
nous disons d’autre part de la politique de louvoiement du pouvoir
en matière idéologique et culturelle.

[4Lorsque le cas
Elsberg vint à être discuté à Moscou, les
parents des victimes de Lesjutchevski et de Sofronov demandèrent
l’exclusion et la condamnation de ces gardes-chiourme.
Malheureusement, les liens existant entre ces derniers et de hauts
fonctionnaires du parti, de même que la crainte de révélations
compromettantes firent qu’il ne fut donné aucune suite à
la demande.

[5C’est
maintenant chose faite, et l’ignoble ex-collaborateur de Béria
a été effectivement nommé.


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