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Témoins n°30 (été 1962)
Mesure pour démesure
Article mis en ligne le 10 mars 2008

par Samson (Jean-Paul)
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Pourquoi
ce titre ? Pour signifier l’essai, dans ces quelques notes au jour
le jour, d’opposer la mesure de la réflexion à
l’hybris, à la démesure des événements.

Samedi
19 mai 62 .


Je ne me soustrairai point à l’obligation de dire dans la
revue [1] (cela va faire un beau tollé !) combien de plus en
plus j’admire (c’est façon de parler) ceux qui croient
pouvoir condamner en bloc un adversaire, si odieux que puissent être
ses actes, ses crimes. Impossible, en vérité de faire
totale abstraction des raisons de la déraison. Je le pensais
déjà d’un Jouhaud ; mais je le pense également
— oui, quelque gêne que m’en inspire l’aveu — de Salan.
Non que je plaiderais ici l’indulgence. Mais lisant ce soir le
compte rendu des dépositions des témoins à
décharge, entre autres celle de certain jeune officier —
nota bene non OAS mais qui sert depuis cinq ans en Algérie,
a vu de ses yeux vu les crimes du FLN, la détresse actuelle
des Européens et la désorientation, l’angoisse des
musulmans non fanatisés — oui, cette déposition, plus
que nulle autre permet de comprendre — je dis comprendre, pas
excuser — la folie dans laquelle a pu se précipiter le trop
fameux « féal ». De la comprendre en dépit,
même, de ce qui à première vue, révolte le
plus dans son cas, je veux dire la sécheresse avec laquelle il
revendique la responsabilité de toutes les atrocités
commises par son gang, et qui serait proprement impensable si elle ne
procédait pas — étrange évidence — du devoir
qu’il s’impose de couvrir ses subordonnés.

Plus
je réfléchis à tout ce drame algérien —
et au fond, depuis des semaines, des mois, des années, je ne
fais que cela [2] — et plus je pense que la nécessité
indiscutable d’écraser l’OAS ne doit pas nous faire
oublier que nous sommes tous coupables de ses crimes. Oui, tous, y
compris les anticolonialistes dans mon genre puisque nous n’avons
pas su empêcher que l’on fasse exactement tout ce qu’il
fallait : d’abord la longue guerre idiote, ensuite la paix brusquée
négociée avec le seul FLN, pour que la minorité
européenne devienne complètement cinglée.

Et
coupable, de Gaulle l’est peut-être encore plus que nous
tous. De ruse en ruse, d’énigme en énigme, il a
trompé, d’abord ceux qui l’ont porté au pouvoir au
nom de l’Algérie française, puis, en traînant
la guerre en longueur, les autres, qui s’étaient résignés
à le subir pour qu’il fasse la paix, et enfin tout le monde
à la fois (y compris lui-même) en faisant non point la
paix mais une sorte de liquidation frauduleuse forcément
génératrice de toutes les horreurs auxquelles nous
assistons maintenant [3], et cela non point parce qu’il aurait osé
comprendre, ce qui serait son plus grand mérite, l’urgence
de la décolonisation, mais avant tout dans l’idée
fixe de permettre, croit-il, en somme par un dégagement à
la Jacques Cartier, à la France de jouer dans sa préhistorique
« Europe des patries » le rôle dominateur dont il
rêve pour elle et pour lui-même. « La France à
l’heure de son clocher » à lui — plus exactement : des
deux clochers de Colombey. Indépendamment du grotesque d’une
telle vision des choses aujourd’hui, c’est, d’entrée de
jeu, payer, sous le couvert d’un style soi-disant noble (tu
parles !) l’impossible « grandeur », du sacrifice
bonnement accepté d’un tas de pauvres bougres. Car ce n’est
pas une politique que de décider d’une convention —
les trop irréalisables accords d’Evian — sans autrement se
préoccuper des suites. Très joli de se donner des
allures de Roi Soleil : mais si Badinguet mâtiné de Louis
XI que soit l’homme, cet « après ou plutôt non :
cet « avant ma France le déluge » fait plutôt
penser à Louis XV — à un Louis XV dont les vices,
loin d’avoir au moins l’honnêteté de l’instinct et
de la débauche, se résumeraient, pour notre malheur, en
l’obsession d’une trop inhumaine « vertu ».

Vendredi
25 mai.

Pour
la première fois, j’ai vraiment, j’ai gravement peur quant
à l’avenir français : l’indéfendable
réhabilitation de Salan prononcée avant-hier (car sa
non-condamnation à mort, au fond, c’est cela), ne pourra
point ne pas avoir les plus lourdes, les plus insanes conséquences :
en Algérie d’abord, où les siens vont se sentir plus
que jamais intouchables, et à plus longue échéance
(au fait, sera-t-elle si longue ?) en France même, surtout si
l’on songe qu’y afflue maintenant la masse des pieds-noirs, bien
capables de passer leur virus de ressentiment et de désespoir
(compréhensibles) a une quantité peu à peu
redoutable de Français d’Europe.

* * *

Très
curieuse à faire, la confrontation de mes sentiments avant le
jugement et après. Bien sûr, avant, je n’ai pas un
instant perdu de vue l’atroce nécessité de donner à
ce procès politique la « solution irréversible »
dont, n’osant même pas prononcer les mots de peine de mort, a
parlé l’avocat général. Mais l’essentiel,
c’était que, tout en me résignant à cette
nécessité, je la reconnaissais, oui, mais la mort dans
l’âme. Alors que c’est la mort dans l’âme que je
pense maintenant — après — au verdict. Pas parce que Salan
ne sera pas tué : je ne désire pas la mort de ce
malheureux, je peux même, je l’ai dit, en partie le
comprendre, comme j’eusse compris, s’il y avait eu condamnation à
mort, que celui qui en a le pouvoir fasse intervenir la grâce.
Mais Salan de jure non exécutable, c’est la peine
capitale promise à ce qui nous restait de libertés.

S.

Notes :

[1Voilà donc qui va être fait.

[2Déjà notre stupeur en 56, lors d’un voyage à travers toute la France : Nice, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Poitiers, la Touraine, l’Anjou, Bourges, Autun, Vézelay, Avallon, Auxerre, Le Puisaye, Sens, Paris, Chaumont, Dijon, Bourg — de constater que personne, à d’infinitésimales exceptions près, ne savait, ne voulait savoir que le pays était en guerre. Ce refus de l’inquiétude, de la prise de conscience au début du fléau, ah ! que dans « La Peste », que justement je relis en ce moment, Camus a donc divinatoirement vu cela.

[3Fais-je mentir mon titre ? Il est de fait que la tâche n’était pas facile, ah non ! et personne n’eût voulu être dans sa peau. Bien plus encore que le féal, il a des circonstances atténuantes. Et pourtant, Mauriac lui-même n’écrivait-il pas récemment, devant la patente inapplicabilité des accords d’Evian : « Le pouvoir a été bien léger ». Sous cette plume, quel constat, et quelle condamnation.


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