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Témoins n°18/19 (automne 1957/hiver 1958)
Témoins intemporels
Chesterton
Article mis en ligne le 22 novembre 2007
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On
nous parle de tous côtés de l’amour de notre pays, et
cependant celui qui éprouve véritablement cet amour
doit être aussi surpris de ce langage que s’il entendait dire
que la lune brille le jour et le soleil la nuit. Il doit finir par se
convaincre que la plupart des gens ne comprennent pas la
signification du mot amour, et qu’ils entendent par l’amour du
pays non ce qu’un mystique entend par l’amour de Dieu, mais
plutôt ce qu’entend un enfant par l’amour des confitures.
L’indifférence que nous affichons quant à la moralité
d’une guerre nationale est simplement, pour qui aime sa patrie, un
jargon incompréhensible. C’est comme si l’on disait à
un homme qu’un enfant vient de commettre un meurtre, mais qu’il
ne doit y prêter aucune attention puisque cet enfant est son
fils.

Il
est évident que le mot amour est ici improprement employé.

L’essence même de l’amour est la sensibilité.
La marque distinctive
de tous les grands amants, comme
Dante, de tous les grands pa­triotes, … a toujours été
une grande sensibilité s’élevant parfois à

un degré morbide. Jamais un véritable patriote
ne songerait à
dire : « Peu
m’importe que mon pays ait tort ou raison. » Il serait
aussi insensé de tenir ce propos que de dire : « Peu
m’importe que
ma mère soit sobre ou qu’elle
s’enivre. » …

Pour
combattre et détruire le chauvinisme aveugle et sourd, une
renaissance de l’amour du pays natal est nécessaire. Dès
qu’elle viendra, tous les cris cesseront d’eux-mêmes, car
la première de toutes les marques de l’amour est le sérieux.
L’amour n’accepte pas des déclamations mensongères ;
le plus candide des conseillers lui paraît toujours le
meilleur. L’amour est attiré vers la vérité
par le magnétisme infaillible de la douleur. Celui qui aime
n’éprouverait aucun plaisir à voir dix médecins
danser avec un optimisme féroce autour du lit d’un mourant.

Pourquoi
donc le mouvement récent qui, en Angleterre [1] a paru à
beaucoup une honnête renaissance…, ne nous semble-t-il porter
en lui aucune des marques du patriotisme — nous voulons dire du
patriotisme dans sa forme la plus élevée ?
Pourquoi le culte de nos chauvins est-il voué exclusivement à
des qualités et à des circonstances… relativement
matérialistes et d’importance secondaire : force
physique, commerce, escarmouches aux frontières d’une
colonie, expéditions dans des pays éloignés ?…
Un pays qui n’est fier que de ses extrémités
ressemble à un homme qui ne serait fier que de ses jambes …


A tort ou à raison je me suis fait sur la cause principale de
l’étroitesse de notre patriotisme une opinion que je veux
essayer d’exposer. On peut admettre, d’une manière
générale, qu’un homme aime naturellement sa race et
son ambiance, qu’il y trouve toujours quelque chose à louer.
Mais encore dépend-il de son éducation et des
circonstances que ce quelque chose soit ou non digne d’être
loué. Si, par exemple, un fils de Thackeray avait été
élevé dans l’ignorance du génie et de la
célébrité de son père, il n’aurait pas
été impossible qu’il eût éprouvé
une certaine fierté de ce que son père mesurait six
pieds de haut. Ne sommes-nous pas, en tant que nation, dans la
situation de ce fils supposé de Thackeray ? Nous nous
pâmons devant la grossièreté et la frivolité
de notre patriotisme pour une seule raison : nous sommes
l’unique peuple du monde auquel on n’enseigne pas, dans son
enfance, sa propre littérature et sa propre histoire.

Nous
nous trouvons dans la situation vraiment paradoxale d’ignorer nos
propres mérites. Nous avons joué un rôle noble et
glorieux dans l’histoire de la pensée et du sentiment ;
nous avons été des premiers dans cette bataille
éternelle et non sanglante où les coups ne tuent pas
mais créent. En peinture, en musique, nous sommes, il est
vrai, inférieurs à beaucoup de pays. Mais en
littérature, en science, en philosophie, en éloquence
politique nous pouvons, toute l’histoire considérée,
tenir tête aux meilleurs. Or ce riche héritage de gloire
intellectuelle est banni de nos écoles comme une hérésie.

Nous
avons volontairement négligé le meilleur de notre
patrimoine national… Notre punition ne s’est pas fait attendre.
Alors qu’un idéal patriotique plus ou moins élevé
peut unir des bandes de sauvages ou de bourgeois stupides et ennoblir
leur vie, nous qui sommes individuellement — le monde en est témoin
— sérieux, honnêtes et humains, nous sommes fiers d’un
patriotisme qui nous honore bien peu. Qu’avons-nous fait et où
nous sommes-nous égarés, nous qui avons produit des
sages dignes de converser avec Socrate et des poètes dignes de
se promener avec Dante, pour en arriver à parler de conquérir
des colonies et de boxer les nègres comme si nous n’avions
jamais rien fait de plus intelligent ? Nous sommes les enfants
de la lumière et c’est nous qui sommes assis dans les
ténèbres. Si nous sommes condamnés un jour, ce
ne sera pas seulement pour la faute intellectuelle de n’avoir pas
su apprécier les autres nations, mais pour la faute beaucoup
plus surprenante de n’avoir pas su nous apprécier
nous-mêmes.

G.-K.
Chesterton

dans
« Le Défenseur », texte français
de Georges-A. Garnier (éditions LUF)

Notes :

[1Bien entendu, Chesterton a ici en vue le patriotisme anglais. Mais nous osons nous assurer que chacun saura faire de cette page la lecture transposée qui s’impose.


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