La Presse Anarchiste

Anarchisme et non-violence n°11/12 (janvier/février 1968)

Les marchands

mardi 30 octobre 2007, par Dreyer (Thorne)

De tous les colporteurs de l’histoire, les plus grands ont été les promoteurs de religions, ceux qui ont vu la lumière et qui ont essayé de la capitaliser.

Les rues de Haight-Ashbury à San Francisco sont bordées de salons où l’on joue avec la drogue. A l’extérieur, des pépées de quatorze ans sont violées et transformées en monstres du méthadrène. Des gars, habillés à l’indienne, mendient pour manger. Autour de leur cou, ils portent des crucifix et autres bibelots religieux. Ils chantent le Hare Krishna.

Le mot que les commerçants du Hip s’efforcent de promouvoir, c’est Amour. Cela a toujours été le grand mot chez les camelots de la Vision Mystique. Mais le fait d’Amour ne s’est jamais révélé négociable. Plusieurs ont essayé de le promouvoir, mais il s’est toujours défilé.

Par exemple le « love-in » : une vision vraiment noble et souvent une expérience amusante et inspiratrice. Cependant j’ai reçu récemment une information venant de la Tower Records qui faisait de la publicité en faveur d’un album de chansons d’un certain Kim Fowley, intitulé : « Flower Power » – lequel album comprenait des instructions compliquées sur « la manière d’organiser un love-in ».

Il y a un concept de base qui doit être traité ici. Il, s’agit de la prétention brute que le LSD est la Révolution. Que les drogues psychédéliques, de par elles-mêmes, produisent de tels changements dans l’individu que, à l’échelle des masses, toutes nos institutions s’écrouleront et que des structures nouvelles et davantage basées sur l’amour s’élèveront sur les ruines.

Cela paraît grandiose, mais cela semble justement ne pas être ce qui se passe. Les marchands de Haight Street étalent le capitalisme primitif sous son aspect le plus mauvais. Pendant des mois, ils ont organisé un pèlerinage religieux à La Mecque. Et ils ont réussi. On attend jusqu’à 200 000 jeunes pour cet été. Cependant, les marchands semblent fermer les yeux sur la situation dans laquelle ils vont mettre ces jeunes. Les Flower Children dévalent Haight, leurs yeux grand ouverts dans l’expectative, et soudain ils se trouvent sans argent, affamés et atteints de maladie vénérienne.

Mais les marchands, dans leur ferveur religieuse, ferment les yeux sur l’authentique misère qui les entoure. Leur réponse à tous les problèmes du monde : « Prenez de la drogue, les choses s’arrangeront. » Chester Anderson, un poète de San Francisco, dit de leur conscience qu’elle est sélective. Ce qui ne rentre pas dans le cadre de leur dogme religieux, tout simplement, n’existe pas. L’« Oracle » de San Francisco, l’organe underground [1], n’imprime rien qui « résonne mal ». Les gangs, la blennorragie, la brutalité de la rue sont passés sous silence. Telle est la théorie : si vous ignorez tous les maux de ce monde, ils cesseront d’exister. Telle est l’Utopie. Un concept terriblement faux. Pour beaucoup de hippies, la guerre au Vietnam est seulement une ombre vague, un sombre souvenir d’un autre monde. « Cela n’est pas réel, mon vieux. » Une conscience sélective.

Les promoteurs les plus importants sont ceux qui s’emploient dans le domaine du rock psychédélique. Si les drogues psychédéliques sont les sacrements de la nouvelle religion, le rock’n roll en est le sang. Et par le fait, ce qui n’était qu’une musique d’étudiants, assez inesthétique, est devenu une forme d’art excitante. Et un gros business.

Les grands dancings de San Francisco sont les temples de la nouvelle religion. Ils vibrent dans des jeux, étincelants mais parfois fastidieux, d’électronique et dans une orgie de lumières. C’est là que l’expérience religieuse se déroule  : un engagement total des sens, une expérience primordiale. McLuhan parle de médium.

Mais il y a plus que cela. Franchissant les problèmes du corps, de la drogue et du sexe, on touche à quelques-unes des maladies de la nation. Notre civilisation est fatiguée : elle peut supporter quelques orgies. Mais même les plus anarchistes d’entre nous savent qu’il s’agit de la structure sociale. Et si les Nouveaux Illuminés n’essayent pas de s’attaquer aux vieux problèmes de la structure d’une communauté, de la souffrance humaine, qui se trouvent devant vous – alors il y a quelque chose qui ne va pas. Si tout ce que nous faisons, c’est créer une nouvelle classe de Possédants – si, comme l’a dit Chet Helms, propriétaire du dancing Avalon et homme qui a des Moyens, nous ne faisons que créer un nouvel Ordre Établi, alors nous faisons une drôle de Révolution.

Certains essaient de traiter de ces problèmes. Ils s’appellent les Diggers, et les marchands les haïssent. Leur noyau est composé d’acteurs et de poètes, plusieurs venant de la Troupe de Mime de San Francisco. Pendant des mois ils ont donné de la nourriture gratuitement et ont essayé de loger les adolescents vagabonds. Ils ont mis sur pied une Ecole de Survie, dans laquelle on enseigne “comment survivre dans Haight Street”. Pas de morale, simplement ce qu’il faut sur le sexe, la drogue et la police.

Leur voix la plus éloquente est celle de Chester Anderson. Anderson et ses amis font marcher une chose qu’ils appellent la Communication Company qui inonde Haight toutes les deux heures de déclamations de poésie libre, de nouvelles de faillites, d’attaques cuisantes contre les Marchands du Hip.

Anderson prétend que les marchands sont sincères, qu’« ils croient que la drogue est la réponse, mais ne savent ni se demandent quelle est la question. Ils pensent que la drogue est la voie facile vers Dieu ». « Avez-vous été violée », disent-ils. « Prenez de la drogue et tout ira bien. » « Êtes-vous malade ? Prenez de la drogue et trouvez la santé intérieure. » « Avez-vous froid à dormir sur le pas des portes la nuit ? Prenez de la drogue et découvrez votre propre chaleur intérieure. » « Avez-vous faim ? Prenez de la drogue et transcendez ces besoins terrestres. » « Vous ne pouvez pas vous payer de la drogue ? Excusez-moi, je crois entendre quelqu’un m’appeler. »

Mais la Communication Company et d’autres membres de la presse underground combattent un formidable ennemi : la masse. Je me trouvais récemment à San Francisco pour une conférence des journaux underground : vous pouviez difficilement descendre Haight Street sans devenir la vedette d’un quelconque film. Le système combat les implications du « dropping out » en créant de nouvelles sections dans le mouvement Yellow Submarine. On peut facilement prévoir que la marijuana sera légalisée. Et avec quelque imagination que le LSD deviendra le « soma » de Huxley et les jeux de lumière ses « sensations ».

Et si l’on a la tête froide d’un Bobby Kennedy pour faire croire que tout paraît OK, le Meilleur des Mondes pourrait ne pas être un si mauvais voyage que cela : certains s’engraissant à vendre des gadgets et des icônes, d’autres suivant ce sillon, satisfaits, tandis que le Tiers-Monde gratte aux portes du temple.

Mais les choses pourraient ne pas être aussi laides. Les Diggers demandent avec quelque espoir de succès que les marchands abandonnent leurs bénéfices pour loger et nourrir les pèlerins de l’été. Les hippies de San Francisco, de New York et même de Houston se mettent à réaliser que le fait d’aimer un flic ne l’empêche pas de vous traîner en prison s’il n’aime pas que vous vous asseyiez dans les parcs. Et quelques hippies réalisent que s’ils ne gagnent pas la compréhension du Black Power et s’ils ne s’allient pas avec les Noirs contre l’Ordre Établi, ils risquent cet été de voir leur petite Psychédelphie tomber en ruine avec le reste de la communauté blanche.

Et dans Haight, les Diggers font l’expérience de méthodes excitantes pour combattre les mercenaires de l’Ordre Établi. Par exemple en allant voir les cinéastes et en demandant un salaire pour rétablir la balance. Et en se mettant devant leurs caméras s’ils refusent. Chester Anderson espère « à lui tout seul réduire l’efficacité de la MGM de bien 37 p. 100 ».

Peut-être y a-t-il encore de l’espoir ?

Thorne Dreyer (Article extrait du journal « The Rag » de Austin. Texas, dont Thorne Dreyer est l’éditeur.)

Notes

[1] « Underground »  : mot à mot : souterrain. Dans ce cas désigne une presse « jeune, nouvelle gauche, avant-garde, contre l’ordre établi » et plus précisément des journaux pacifistes, étudiants, hippy, ... comme : aux États-Unis, « The East Village Other » (New York), « The Los Angeles Free Press », « The Berkeley Barb », « Win », au Canada, « Sanity », en Angleterre, « Peace News », « International Times », ...

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