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Les temps nouveaux n°7 (15-21 juin 1895)
Des faits
L’achat de la paix
Article mis en ligne le 11 novembre 2007
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Une des revues les plus
considérées de New York, The Century (le
Siècle), nous donne la signification de ce mot, qui nous vient
d’Amérique.

« L’achat de
la paix », c’est la redevance imposée par les
« politiciens » disposant de la majorité
dans les Corps législatifs des États-Unis, aux
Compagnies, Sociétés ou corporations quelconques,
redevance moyennant laquelle ces Compagnies reçoivent
l’assurance qu’aucune loi préjudiciable à leurs
intérêts financiers ou pécuniaires (strikes)
ne sera proposée ou adoptée ! ! !

On croit rêver.

Quelque passion que nous
mettions à assaisonner nos polémiques d’accusations les
plus outrées, nous n’irions cependant jamais jusqu’à
imputer à des adversaires les fantastiques opérations
qui se déguisent sous cette appellation hypocritement imagée
et que la revue new-yorkaise constate froidement, sans esprit de
parti, comme un cas de pathologie sociale.

Cette institution a pris
naissance à la suite d’une loi votée, en 1891, dans
l’État du Massachusetts et qui est singulièrement
symptomatique.

En vertu de cette loi,
le questeur du Corps législatif a l’obligation de tenir deux
listes : l’une portant les noms des représentants
« professionnels » des Comités
électoraux, et l’autre, les noms des personnes chargées
par des tiers — individus ou Sociétés — de défendre
devant l’Assemblée leurs « intérêts
contre une proposition de loi qui leur serait contraire ».
Le questeur doit, de plus, prendre note, sur ces listes, des affaires
que ces personnes sont appelées à traiter, —
celles-ci étant tenues de signer leur déclaration et de
donner leur domicile.

À la fin de la
session, ces deux listes sont closes, et ceux qui y sont indiqués
comme ayant recouru aux offices d’une des deux catégories des
intermédiaires ci-dessus sont ténus de déclarer
— sous la foi d’un serment prêté devant le juge de
paix — les dépenses ou payements qu’ils ont eu à
faire pour favoriser ou empêcher le vote des strikes les
intéressant. Celui qui se refuse à cette déclaration
est passible d’une amende de 500 à 5000 francs. En 1892,
soixante-sept personnes, trente-six en 1893, et vingt-trois en 1894,
ont été déférées, de ce chef, au
procureur général.

L’exemple de l’État
du Massachusetts a été suivi par l’Ohio. La Californie
et la Virginie ont, de leur côté, pris des dispositions
approchantes.

Mais dans les autres
États, et particulièrement dans celui de New York, ces
exemples ont eu pour seul effet d’amener les « politiciens
professionnels » à transformer leur manière
d’opérer.

L’action individuelle et
isolée des entrepreneurs d’affaires… législatives a
fait place à l’action collective d’une association politique
occulte, dirigeant et dominant tout le Corps législatif. Et
voici de quelle façon il est maintenant procédé
à ce qu’on appelle : « l’achat de la paix. »

Quelque temps avant les
élections législatives de 1893, les démocrates,
escomptant d’avance un succès qui leur paraissait certain et
leur assurerait la majorité, leurs Comités imaginèrent
d’offrir à tous ceux que « l’introduction de
nouvelles lois (strikes) » pouvait atteindre dans
leurs intérêts pécuniaires de verser à la
caisse du parti une somme convenue, en échange de l’engagement
qu’aucune strike ne serait entreprise contre eux. Peu de
corporations, remarque le Century, échappèrent à
ces Fourches Caudines.

Mais il est arrivé
que — contrairement aux prévisions — les démocrates
ont été battus par les républicains. De là
des démêlés des plus curieux. Tel président
d’une Société qui avait consenti un versement annuel de
75.000 francs se refusa à le continuer, se fondant sur ce que,
le parti démocrate n’ayant pas obtenu la majorité, ses
chefs étaient hors d’état de lui assurer l’immunité
et la paix qu’il avait entendu acheter.

On crut alors que les
républicains se feraient honneur de voter un projet de loi qui
leur était présenté par un groupe d’indépendants
pour réprimer « les tentatives de corruption
politique » (corrupt practices act). Ils le
rejetèrent.

Les choses en sont donc
restées en l’état, sauf sur un point. Il est d’ores et
déjà entendu que lorsque le résultat d’un
scrutin serait douteux, le prix d’« achat de la paix »
serait moindre et proportionné au plus ou moins de chances de
succès de tel ou tel des partis en présence.

Ce sont des transactions
qui se discutent et s’effectuent presque publiquement, si bien que M.
Wheler Peckam, juge à la Cour suprême, a pu, dans un
discours, nommer, sans être contredit, une série de
Sociétés payant annuellement 250.000 francs chacune
pour assurances contre les strikes.

Pour montrer
l’importance des intérêts liés à ce
système, le Century s’est livré, à son
tour, au dénombrement des personnes qui y participent d’une
façon notoire, et il en est résulté un total de
2126 Sociétés, banques ou autres, dont les…
contributions représentent la somme de 1.890.000 francs, et
dont le classement peut être fait ainsi que suit :

  • Compagnies
    d’assurances… 170
  • Banques d’État…
    32
  • Caisses d’épargne…
    25
  • Compagnies de chemins de
    fer… 26
  • Compagnies de
    ferry-boats… 21
  • Compagnies de navigation
    à vapeur étrangères… 37
  • Compagnies de navigation
    à vapeur américaines… 24

    Ce n’est pas seulement à
    New York qu’une sorte de camorra politique, administrativement
    organisée, exerce ces déprédations. C’est aussi
    dans le Maryland et en Pensylvanie.

« D’autres
États — dit le Century — ne tarderont pas à
suivre l’exemple, estimant qu’il n’est possible d’influencer les
décisions et le vote du Corps législatif qu’en raison
de l’argent dépensé pour le faire élire. »

Cet apophtegme n’est-il
qu’américain ?

Fabrice (Figaro, 10 mai 1895)


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