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Témoins n°21 (février 1956)
Victor Serge : Lettre à Antoine Borie
Lettre du 16 avril 1947
Article mis en ligne le 2 novembre 2007

par Serge (Victor)
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Mexico, 16 avril 1947

Mon
cher Borie,

Je
suis un peu en retard pour vous remercier pour le livre de Werth
 [1] qui
nous a été d’une lecture extraordinairement
réconfortante. Parce que Werth est un ami et parce que son
livre est honnête, sans trucs, sans récrit-après
coup, j’en suis sûr, honnête jusqu’à décevoir
par moments alors qu’avec un peu de pose l’auteur paraîtrait
facilement plus « fort ». Dans l’ensemble, je trouve ses
réactions justes ; s’il abandonne quelquefois l’esprit
critique, c’est qu’il en est saturé. Werth en effet est un
intellectuel tellement épris de la pensée pour la
pensée qu’il ne peut pas considérer un problème
sans le voir miroiter sous plusieurs aspects simultanés qui se
contrebalancent. On arrive vite ainsi à l’incapacité
de se prononcer et il y a des mandarins qui se sentent tout à
fait supérieurs sitôt qu’ils ont grimpé cette
cime de l’impuissance. Werth qui a été un
révolutionnaire et que les déceptions des vingt
dernières années ont presque annihilé comme
écrivain, éprouve le besoin de toucher terre et alors
il prend parti, il a raison, même si son parti est imparfait…
Lire ces pages, ici, dans un monde latino-américain fait
d’hommes avides et inconsistants, et parmi d’ex-réfugiés
européens complètement obnubilés par le commerce
et les combines, cela nous rend contact avec une variété
humaine loin de laquelle nous nous sentons étouffer. Je dis
tout le temps nous parce que ma femme a été très
heureuse de retrouver Werth.

On
me signale « Mon journal » pendant la drôle de paix,
de J. Galtier-Boissière, en me disant que je suis amicalement
mentionné dans ce livre et que G.-B. donne un bel exemple
d’équilibre moral. Pouvez-vous me faire envoyer ça ?
G.-B., tel que je le connais, a le don d’être vigoureusement
un Français moyen, plein de bon sens, d’humour et d’un
certain esprit de révolte qui fait antidote au goût du
confort et au scepticisme ; avec ça, une plume facile, mais
dure et coupante.

Je
me suis plongé dans un gros travail qui m’a entièrement
absorbé pendant deux mois et fatigué au point qu’il a
fallu le plaquer pour quelques jours. Grâce à quoi, j’ai
pu vous envoyer hier des vues d’ici et je vous écris. Vous
aurez, je pense, reçu « les Derniers Temps ». Le
prix du livre canadien en France étant prohibitif, je crois
que ce roman va paraître à Paris ; et le suivant
—  beaucoup plus fort — aussi… En attendant que le travail
accumulé finisse par nous mettre du pain sur la planche, nous
continuons à tirer le diable par la queue… Vu du poste
d’observation de Mexico, le monde change vite. Dans cet hémisphère,
le retournement des esprits est complet. De la grande popularité
de la Russie, pendant et au lendemain de la guerre, rien ne subsiste.
Les machineries de presse y sont pour beaucoup, mais le fait profond
c’est que les gens moyens des États-Unis ont compris les
vraies données du problème et qu’un totalitarisme en
vaut un autre. Beaucoup de Polonais, de Baltes, de Juifs et autres
ont passés par les camps de concentration de l’URSS et
publient maintenant aux États-Unis une littérature
simplement horrifiante — et irréfutable. En gros, les gens
se disent : 1. Que ce régime est inhabitable ; 2. Que s’il a
dans peu d’années la bombe atomique « qu’est-ce que
nous prendrons ! » et ils concluent qu’il vaut mieux en
découdre tant qu’on est sûr d’avoir l’avantage.
Comme ils ont horreur de la guerre, les plus intelligents envisagent
son alternative ; la possibilité d’un changement de régime
en URSS, qui permettrait un minimum d’organisation mondiale
véritable. On y pense, mais on n’aime pas à en
parler ; les conservateurs ont peur d’une Russie libérée,
tout le monde craint de paraître adopter une attitude
révolutionnaire, on craint de verser dans l’utopie — mais
la pensée de l’alternative est là.

Vous
savez sans doute que l’ex-directeur de « l’Huma »
new-yorkaise, le « Daily Worker », un M. Budenz, s’est un
beau jour transformé de stalinien en cagot et de sous-agent
zélé du guépéou en auteur de révélations
placées sous l’égide de Notre-Dame et de saint
Augustin ! L’important, c’est qu’il a raconté par le menu
sa collaboration avec les agents secrets et que l’assassinat de
Léon Trotzky fut préparé par eux, avec le
concours des chefs du PC américain. Nous le savions fort bien,
mais nous n’avons pas la bonne presse à notre disposition
—  et le point sur l’i est d’importance.

Vous
savez que j’ai beaucoup de confiance en les possibilités
socialistes de la Russie, que j’ai toujours pensé qu’une
saine démocratie du travail pourrait aisément se
constituer sur la liquidation du despotisme. Je n’en doute pas,
mais je suis pris d’une nouvelle inquiétude. Le
Totalitarisme travaille à supprimer toutes les possibilités
de succession, sauf celles du chaos. J’en suis à me demander
si, en dépit de la valeur de l’homme russe, Staline ne lui
prépare pas un avenir pire que celui de l’Allemagne. Je lis
un rapport sur les migrations de peuples en URSS. Un million et demi
de Polonais ont connu les sables chauds et les banquises. Des
millions de Baltes, de Caucasiens, d’Ukrainiens sont envoyés
Dieu sait où. On apprend des choses abominables. Ainsi les
Tatars de Crimée, que j’ai connus si pacifiques, si
sympathiques, mais parmi lesquels la collectivisation fit des coupes
sombres, quand les Allemands approchèrent, massacrèrent
environ cent mille Russes, toute la population russe en somme. (La
veille, ils signaient des messages d’adoration au Chef !) On les a
traités après la victoire par les exécutions et
les déportations en masse, la Crimée est dépeuplée !
D’autre part, on transporte en masse des Russes dans les pays
baltes et en Bulgarie, en Roumanie (100 000 en Dobroudja, 200 000 en
Bulgarie…) pour une colonisation durable. Le camp de concentration
de Vorkuta (Oural nord, Petchora) renferme un demi-million de
personnes dont 100 000 Lithuaniens, 60 000 Lettons, 50 000 Estoniens.
Les petites nationalités conquises se sentent en voie de
destruction rapide. Inévitable qu’un nationalisme enragé
naisse parmi elles et que la haine du Russe devienne leur raison de
vivre. Tous les peuples allogènes de l’ancien empire et ceux
de la périphérie et ceux des conquêtes récentes
passant par les mêmes écoles, où cela nous
mène-t-il ???

Au
revoir, mon cher Borie. Je n’ai pas eu de vos nouvelles depuis
assez longtemps. Accusez réception des cartes postales, car je
doute toujours du courrier… Que se passe-t-il en France ?

Victor
Serge

Notes :

[1Déposition
(Grasset, 1946). — Werth y trace ce portrait de Serge : « Lorsque,
pour la première fois je le vis à Paris, je le
contemplai avec une curiosité quelque peu enfantine, un peu
naïvement romantique. J’avais rencontré au commencement
du siècle un révolutionnaire russe assez notoire, qui
avait pris part aux émeutes de 1905 et dont j’ai vu plus
tard le nom dans quelques ouvrages de doctrine. Il s’appuyait au
dossier d’une chaise, la faisait régulièrement
basculer et transformait immédiatement tout lieu privé
en réunion publique. Peut-être attendais-je en Victor
Serge un personnage farouche martelant des abstractions. » Serge
entra, prit possession de l’espace avec douceur et fermeté.
Il est bien des façons d’entrer en contact avec un espace
neuf. L’un l’explore, cet autre le bouscule, cet autre s’en
retranche, cet autre s’y enclave, cet autre le fait éclater.
Mais Serge y avait fait sa niche sans avoir rien déplacé.
Serge, assis dans un fauteuil, était un bloc qui n’avait
point encore tout à fait la forme de Serge et d’où
rayonnait une immobile lueur… »


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