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Témoins n°21 (février 1956)
Victor Serge : Lettre à Antoine Borie
Lettre du 11 octobre 1946
Article mis en ligne le 2 novembre 2007

par Serge (Victor)
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Mexico, le 11 octobre 1946.

Mon cher Borie,

Nous allons voir quand vous
parviendra cette lettre que j’envoie par le courrier ordinaire.
Elle ne devrait pas mettre plus de trois semaines à faire son
voyage. Les livres que vous m’avez fait envoyer sont encore en
route ; les miens, du Canada, ne sont pas encore arrivés…
La lenteur des communications et la cherté de la
correspondance par avion sont pour moi de constantes causes
d’embarras. Et l’on me dit qu’au Canada une crise de la
librairie a commencé, par suite de l’hostilité de la
librairie française, de la hausse du prix du papier et de la
hausse générale des prix dans cet hémisphère.
Ici, durant la guerre, la capacité d’achat des salaires a
été réduite d’une bonne moitié,
cependant que la ville se reconstruisait à toute allure, se
couvrait de gratte-ciel, parce que les profits des exportateurs ne
trouvaient d’investissements faciles que dans la propriété
immobilière. Vous savez qu’il y a eu, il y a quelques
semaines, à la Bourse de New York, une chute soudaine de
valeurs (attribuée à la crainte de la guerre…) qui a
fait penser à la crise de 1929… C’est le malheur de notre
temps : d’une part une économie planifiée,
totalitaire, manœuvrée par des hommes misérablement
arriérés, je veux dire dépourvus de larges vues,
d’idéalisme et de moralité ; de l’autre, des
pays où le gouvernant, représentant beaucoup plus
exactement l’homme moyen, et soumis au contrôle de l’homme
moyen, n’a pas — sauf exceptions ! — cette scélératesse,
mais se débat dans les contradictions aveugles de la
semi-planification et des vieux intérêts capitalistes…
Le problème vu de plus haut, il est tout bonnement arrivé
que l’intelligence technique a subi un développement
prodigieux, de beaucoup en avance sur les habitudes mentales des
majorités, des immenses majorités. En des temps où
la capacité de production de l’homme industriel est plus que
centuplée, cet homme garde encore des sentiments et des
notions courantes qui datent de l’antiquité biblique — et
au-delà. De cette incapacité de prendre rapidement
conscience des nécessités et des possibilités du
présent résulte un aveuglement monstrueusement
dangereux… Je n’avais pas, en me mettant à ma vieille
« Remington », l’intention de vous parler
tout de suite d’idées générales, mais vous
savez l’importance qu’elles tiennent dans ma vie. Inconsciemment
d’abord, consciemment plus tard, je suis resté fidèle
à l’esprit des révolutionnaires russes qui, à
partir de 1870 environ, répondaient au « pourquoi
vivre » mystique (et pas tellement mystique !) par le
parti pris de vivre avec et pour la communauté, ce qui est
bien un refus de l’individualisme bourgeois mais est aussi un
accomplissement de la personnalité. Je n’ai jamais eu ni le
temps ni le goût de devenir un économiste, de sorte que
la théorie de la plus-value ne fut pour moi qu’une analyse
satisfaisante d’un mode d’exploitation. Le savoir ne pouvant
aller que d’approximation en approximation, je me suis contenté
de celle-là qui détruisait bien des brouillards. Le
Marx qui, depuis que je le connus, me fut cher, c’est l’humaniste
pour lequel la science ne fut pas un moyen de servir les riches en
s’enrichissant soi-même, mais un moyen de travailler à
la transformation sociale. Cet humaniste est peu connu, aujourd’hui
généralement méconnu ; il eût exécré
le stalinisme comme nous, aucun doute là-dessus. Ses idées
les plus axiomatiques et les plus profondes se réfèrent
à la théorie de l’ « aliénation de
l’homme » — de l’homme aliéné de
lui-même par l’exploitation, l’argent, la marchandise ;
malheureusement, ces idées sont dispersées dans des
œuvres malaisées à fouiller. Par ce côté,
Marx touchait au problème moral que ses détracteurs lui
font méconnaître. Mais nous sommes loin de lui et de son
temps, avec les crimes de Moscou. Le moral c’est le social. Que
nous soyons deux ou mille compagnons, si nous ne pouvons pas compter
les uns sur les autres, nous tombons dans une animalité armée
d’hypocrisie. Et je crois que, des relations morales, nous devons
attendre bien plus qu’un minimum de sécurité :
des possibilités d’entente affectueuse qui vont loin. Que
les classes dominantes aient toujours imposé leur morale aux
classes dominées, c’est une autre histoire dont il s’agit
de n’être point dupe.

Mon cher
ami, est-ce que « l’Ecole émancipée »
a reparu ? J’y avais pas mal d’amis ; si elle a reparu
sous une forme intéressante, je vous prierais de demander à
la rédaction de me l’envoyer et je verrais comment je
pourrais lui être utile. Savez-vous ce que sont devenus Aulas,
Dommanget, toute l’équipe de « l’Ecole
émancipée » ? Je sais seulement que
Salducci, que j’avais connu à Marseille, est mort dans un
Dachau — je ne sais rien du sort de sa femme qui était aussi
institutrice à Marseille.

Vous
faites allusion à ma famille. Je suis ici avec ma seconde
femme, française, que j’ai connue à Paris en 37, ma
fille Jeannine, 11 ans, mon fils Vladimir, 26 ans, dessinateur d’art,
très fort à sa manière et très chargé
d’idées. Ma première femme, grande malade mentale —
incurable, semble-t-il — vit dans des asiles en France depuis le
printemps 40 ; elle eut sa première crise en 31, se
releva, retomba. Pendant six ans, j’ai lutté en perdant peu
à peu l’espoir. Des lettres de médecins, que j’ai
eues récemment, disent qu’elle ne souffre guère (sauf
dans les moments de rémission-lucidité), mène
une vie infantile, est plutôt bienveillante. C’était
un être remarquable. La folie la toucha pendant le cauchemar de
nos persécutions, à Moscou. Vous savez que la
psychiatrie est une science inexacte et tâtonnante plus encore
peut-être que la sociologie… Il est certain que certaines
gens ne peuvent pas devenir fous (j’en suis), que d’autres le
peuvent ; il y a donc une prédisposition naturelle ;
mais il est pour moi évident que lorsqu’un régime de
sang frappe sur des têtes, quelques-unes doivent êtres
brisées… J’avais encore en Russie de nombreux parents
directs et par alliance. En 1936, à l’époque du
procès Zinoviev, ils furent tous arrêtés ;
ma sœur aînée, vieille intellectuelle étrangère
à toute politique, mais d’une qualité humaine
exceptionnelle (j’ignore ce qu’elle est devenue) ; ma petite
belle-sœur Anita que l’on avait emprisonnée auparavant pour
rien — sinon sa parenté avec moi — et qui était déjà
déportée pour cinq ans à Perm (elle avait été
dactylo au « Journal de Moscou » — français
— dont le rédacteur, un ex-anar, Gaston Bouley, fut envoyé
au Kamtchatka sans raison connaissable…) ; Esther, Paul-Marcel
(jeune musicien de talent), Joseph, les Roussakov, tous internés
ou déportés… Feu leur père était un
vieil anarchiste de sorte qu’ils portaient sur eux la malédiction
de deux hérésies. Leur mère, à 55 ans,
passa seule par Moscou, en 37, envoyée aussi en déportation.
Je ne sais plus rien de personne, j’espère que quelques-uns
survivent parmi les millions de captifs du régime. Pendant un
moment, j’eus la peine de me sentir coupable malgré moi de
tant de malheurs ; mais il est certain que si j’étais
resté, j’eusse été fusillé et leur sort
n’eût pas été amélioré, au
contraire… Quand Paul-Marcel Roussakov était un jeune
compositeur à Leningrad, on le laissait à peine vivre,
la critique découvrait dans sa musique la « décadence
bourgeoise », l’idéalisme pernicieux et jusqu’au
trotskisme, naturellement… Voilà toutes mes « nouvelles »
familiales. (De ma seconde femme, j’ai un fils adoptif — 13 ans — à
Rome…) Ecrivez, mon cher ami.

Bien vôtre,

Victor Serge




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