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Témoins n°15/16 (hiver/automne 1956)
Toscanini homme libre
Article mis en ligne le 31 octobre 2007

par Borghi (Armando)
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À
la fin de 1956, nous avons, à Umanità nova, reçu
une carte de New York. C’étaient des souhaits de bonne
année, que nous transmettait le fils de Toscanini, depuis
toujours porte parole de son père. Comment expliquer,
pour notre humble tribune, tant de considération ?

Ce
sont choses de vie publique qui aident à la connaissance du
grand chef d’orchestre — choses qu’il faut savoir, car les
professionnels de la musique les ignoreront toujours. Autrement dit,
ils ne connaissent pas Toscanini intégral.

 * *

C’est
précisément à New York qu’a fleuri notre
amitié. Bien pauvre eût été notre
antifascisme si, à la liste des d’Annunzio, des Gentile, des
Marconi se fût ajouté le poids du nom de Toscanini.
C’était l’heure où le César de paille était
proclamé l’envoyé de la Providence, tant par la
Banque que par l’Église, l’académie et la
diplomatie du monde entier, Moscou en tête, bien sûr,
puisque le premier gouvernement qui ait reconnu l’État
soviétique ne fut autre que la Rome de Mussolini.

Or,
en cette même heure, Toscanini a dit non !

 * *

New York
est l’une des plus grandes villes italiennes. Sur les huit millions
d’habitants de l’immense caravansérail, il y avait plus
d’un million d’émigrés italiens (d’émigrés
non réfugiés). Et sur ce million, une proportion
peut être de cinq pour cent d’antifascistes. Minorité
infime, mais audacieuse, mais inadaptée, déracinée
et n’attendant que le moment de rentrer en Italie, pour la
Révolution.

Toscanini
était avec nous, animé de la même haine contre
toute la coalition obscurantiste, cléricale, gangstériste
groupée autour de l’ambassade du fascisme, tout à la
fois payée et payant pour tromper tout le monde, en premier
lieu les pauvres diables incapables de distinguer entre l’amour du
pays natal et la « patrie politique ».

 * *

On
a accusé Toscanini d’avoir abandonné l’Italie dans
ces années noires. En effet : Toscanini n’eût pas
été capable de vivre en Italie sous la protection du
dictateur. Non, Toscanini n’eût pas pu vivre sous la tente à
oxygène, tandis que le peuple tout entier était menacé
d’asphyxie. Toscanini n’était pas un « doctrinaire »
— il ne l’a même pas été en musique. Tout le
monde se plaint qu’il n’ait pas laissé une méthode,
un traité de sa méthode. En vérité,
Toscanini ne pouvait pas se soumettre à la dictature, parce
que, en lui, éthique et esthétique se rejoignaient dans
une même et primordiale aspiration : l’amour, la passion
de la liberté.

Il
ne faut pas dissimuler la part d’erreur, apparemment inévitable
en chacun, même chez ceux que nous admirons le plus. Quel homme
est infaillible ? Toscanini, pendant la Première Guerre
mondiale, fut interventionniste. Nous étions, nous,
anti interventionnistes. Mais nous avons toujours fait la
différence entre les interventionnistes cohérents avec
eux mêmes et les hommes de paille à la Mussolini,
qui, du matin au soir, était passé de l’Hervé
première manière au plus furieux nationalisme.
Toscanini était imprégné d’italianité
mazzinienne ; donc, il ne se trahissait pas en prenant le parti
de la guerre — mais cela devait lui valoir (dame, tout se paye !)
une camaraderie avec le Mussolini de 1915 1919, ce même
Mussolini qui bientôt allait lui faire reconnaître dans
l’ex marxiste extrémiste le prototype du Rabagas
 [1].

Dès
avant la marche sur Rome, Toscanini ouvrit les yeux le soir qu’à
Bologne les fascistes prétendirent lui imposer de jouer leur
hymne « Giovinezza ». Il dit : non. On
essaya la manière douce. Il répéta : non.
On le menaça. Sa réponse n’avait pas changé :
non. Alors, on passa aux gifles. Mais lui, toujours : non, non,
non ! C’était la rupture ouverte.

Sous
son apparence timide, voire même, peut être,
aristocratique (encore qu’il se montrât mal à l’aise
avec les aristocrates, leur témoignant sa mauvaise humeur),
Toscanini était un révolté, un insoumis. Les
écrivains bourgeois ne comprennent pas cela. Ils ne savent pas
que Toscanini était resté l’individu typique de son
origine, de son éducation populaire en une ville de tradition
révolutionnaire, Parme — avec, en outre, pour lui, une
tradition de famille garibaldienne (son père avait été
compagnon de Garibaldi). Je préciserai même que Parme a
son Belleville ou, si l’on préfère, son faubourg
Saint Antoine : le faubourg qui, comme le nom italien
l’indique — Oltretorrente — est de l’autre côté
de la rivière, faubourg révolutionnaire par excellence.
Toscanini était resté un gars d’Oltretorrente,
« cette partie de Parme, comme il lui est arrivé
de me dire au cours de nos conversations, où la police
n’avait pas le courage d’entrer, au temps de Garibaldi ».
(Parme, en 1922, avant la marche sur Rome, fut la ville qui se
fit le plus remarquer dans l’insurrection contre le fascisme,
lorsque celui ci entreprit de la conquérir.)

L’adoration
de Toscanini pour Verdi est proverbiale. Verdi est lui aussi de la
province de Parme, et Toscanini disait souvent de Verdi : « Je
l’aime, car il est resté le paysan de ses origines. »

Certains
n’ont pas craint de chercher à minimiser la protestation de
Toscanini le jour de son refus de faire exécuter l’hymne
fasciste à Bologne. On a prétendu que c’était
là une protestation d’artiste raffiné qui n’admettait
pas de confondre la musique « art » avec la
musique politique. Rien de plus faux. Toscanini, pendant la dernière
guerre, a toujours accepté de terminer ses concerts par « la
Marseillaise », l’hymne de Garibaldi et même
« l’Internationale » répudiée
par Staline. La protestation de Bologne fut bel et bien une révolte
— révolte contre Mussolini, révolte d’une homme
libre.

 * *

On
a dit et répété qu’il était autoritaire
avec les instrumentistes de son orchestre. Autoritaire ? Que
voilà bien, dans son cas, un mot employé à
contretemps ! Est il « autoritaire »
le médecin qui précise à l’infirmière
la tâche qu’elle doit remplir ? Est il
« autoritaire » avec les passagers, le pilote
qui préside au déplacement du navire ? Nous avons
en italien le vrai mot : autorevole, c’est à dire
qualifié sans réserve. Ce fut le sujet d’une
conversation entre lui et moi — si petit — chez lui un soir, à
Riverdale (N.Y.). Toscanini fut tout content d’entendre mon
distinguo. II n’aimait pas être considéré comme
une « autorité ». Et en effet, il était
un « souffrant de la perfection ». Aux
répétitions, on le voyait souffrir. Oui, il avait des
moments de protestation énergique contre une disharmonie —
mais quel sourire aussi au moment de sa victoire sur quelque petit
« rien » qui avait mis auparavant son oreille à
l’épreuve d’un terrible terrorisme. Et ses instrumentistes
lui donnaient raison, reconnaissants de tout ce qu’ils savaient
avoir appris de lui.

 * *

Il
ne fut pas un politicien ; mais aux heures graves pour l’Italie
et pour le monde, il fut un politique, et il le fut avec
clairvoyance. Et cela à telles enseignes que lorsque, à
New York, on eut commencé de louches manœuvres de
réhabilitations non en faveur des pauvres diables, mais des
gros bonnets du fascisme italo américain, Toscanini prit
ouvertement parti contre ces compromis et ces compromissions, en
accord avec les démocrates intransigeants comme le professeur
Salvemini, et aussi avec nous. Et lorsque les communistes italiens
apportèrent leur sanction au traité passé entre
le fascisme et le Vatican, Toscanini ne ménagea pas
l’expression de son indignation et de sa fureur. De tous les hommes
en vue, il est le seul qui n’ait jamais rendu visite au Pape à
Rome. Et jamais, autour de lui, je n’ai vu de prêtres ni
d’images de piété. (Soit dit à propos de la
spéculation à l’échelle mondiale à
laquelle s’est adonnée l’Eglise à l’occasion de
ses funérailles. Sa propre famille a affirmé que la
mort l’a surpris tout seul dans son lit. C’est dire que les siens
n’étaient pas inquiets de son état. Ce qui n’a pas
empêché de répandre après coup le bruit
que, deux jours avant de mourir, il se serait senti très mal
et qu’on avait alors fait venir un confesseur. Basile, une fois de
plus, a bien travaillé. N’oublions pas, d’ailleurs, qu’il
y a dans sa famille des femmes très haut placées dans
l’aris­tocratie monarchiste ; même une jeune fille a
récemment épousé un membre de la famille royale
italienne. Monseigneur Spellman archevêque de New York, et
qui aspire à prendre la succession de Pie XII sur le trône
de saint Pierre, avait là tout ce qu’il lui fallait pour
manigancer — c’est le cas de le dire — son œuvre… pie.)

Je
vous envoie [2]
une photo de Toscanini, dont il me fit cadeau en 1944. Voici en
quelles circonstances : Un jour, le Maître m’avait
demandé : « Nous jouons « l’Internationale »,
mais tout ce que je sais, c’est que la musique en est belle.
Dis moi, qui est l’auteur des paroles ? et qui le
musicien ? »

Et
quelques jours plus tard, me voilà de nouveau chez lui, avec
un exposé détaillé sur Pottier, le poète
anarchiste et ex communard, et sur le musicien Degeyter, auteur
de la musique. Toscanini fut enthousiasmé de mon petit
travail.

Sur
Toscanini homme libre, il y aurait encore beaucoup à dire.

Armando
Borghi

Notes :

[1Borghi est plus calé
que nous en « littérature » française.
Le Larousse en deux volumes révèle : « Rabagas,
comédie politique en cinq actes de Victorien Sardou
(1872). Rabagas est le type du politicien de café, chef d’une
bande de démagogues braillards.

[2Écrit à Hans Rüdiger, Stockholm, qui a traduit ce texte en
suédois pour le journal syndicaliste Dagstidningen
Arbetaren
et nous a communiqué l’original, écrit en français.


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