Les marchands

mardi 30 octobre 2007
par  Dreyer (Thorne)


De tous les
colporteurs de l’histoire, les plus grands ont été
les promoteurs de religions, ceux qui ont vu la lumière et qui
ont essayé de la capitaliser.


Les rues de
Haight-Ashbury à San Francisco sont bordées de salons
où l’on joue avec la drogue. A l’extérieur, des
pépées de quatorze ans sont violées et
transformées en monstres du méthadrène. Des
gars, habillés à l’indienne, mendient pour manger.
Autour de leur cou, ils portent des crucifix et autres bibelots
religieux. Ils chantent le Hare Krishna.


Le mot que
les commerçants du Hip s’efforcent de promouvoir, c’est
Amour. Cela a toujours été le grand mot chez les
camelots de la Vision Mystique. Mais le fait d’Amour ne s’est
jamais révélé négociable. Plusieurs ont
essayé de le promouvoir, mais il s’est toujours défilé.


Par exemple
le « love-in » : une vision vraiment noble et
souvent une expérience amusante et inspiratrice. Cependant
j’ai reçu récemment une information venant de la
Tower Records qui faisait de la publicité en faveur d’un
album de chansons d’un certain Kim Fowley, intitulé :
« Flower Power » – lequel album comprenait
des instructions compliquées sur « la manière
d’organiser un love-in ».


Il y a un
concept de base qui doit être traité ici. Il, s’agit
de la prétention brute que le LSD est la Révolution.
Que les drogues psychédéliques, de par elles-mêmes,
produisent de tels changements dans l’individu que, à
l’échelle des masses, toutes nos institutions s’écrouleront
et que des structures nouvelles et davantage basées sur
l’amour s’élèveront sur les ruines.


Cela paraît
grandiose, mais cela semble justement ne pas être ce qui se
passe. Les marchands de Haight Street étalent le capitalisme
primitif sous son aspect le plus mauvais. Pendant des mois, ils ont
organisé un pèlerinage religieux à La Mecque. Et
ils ont réussi. On attend jusqu’à 200 000 jeunes pour
cet été. Cependant, les marchands semblent fermer les
yeux sur la situation dans laquelle ils vont mettre ces jeunes. Les
Flower Children dévalent Haight, leurs yeux grand ouverts dans
l’expectative, et soudain ils se trouvent sans argent, affamés
et atteints de maladie vénérienne.


Mais les
marchands, dans leur ferveur religieuse, ferment les yeux sur
l’authentique misère qui les entoure. Leur réponse à
tous les problèmes du monde : « Prenez de la
drogue, les choses s’arrangeront. » Chester Anderson, un
poète de San Francisco, dit de leur conscience qu’elle est
sélective. Ce qui ne rentre pas dans le cadre de leur dogme
religieux, tout simplement, n’existe pas. L’« Oracle »
de San Francisco, l’organe underground [1], n’imprime rien qui
« résonne mal ». Les gangs, la
blennorragie, la brutalité de la rue sont passés sous
silence. Telle est la théorie : si vous ignorez tous les maux
de ce monde, ils cesseront d’exister. Telle est l’Utopie. Un
concept terriblement faux. Pour beaucoup de hippies, la guerre au
Vietnam est seulement une ombre vague, un sombre souvenir d’un
autre monde. « Cela n’est pas réel, mon vieux. »
Une conscience sélective.


Les
promoteurs les plus importants sont ceux qui s’emploient dans le
domaine du rock psychédélique. Si les drogues
psychédéliques sont les sacrements de la nouvelle
religion, le rock’n roll en est le sang. Et par le fait, ce qui
n’était qu’une musique d’étudiants, assez
inesthétique, est devenu une forme d’art excitante. Et un
gros business.


Les grands
dancings de San Francisco sont les temples de la nouvelle religion.
Ils vibrent dans des jeux, étincelants mais parfois
fastidieux, d’électronique et dans une orgie de lumières.
C’est là que l’expérience religieuse se déroule
 : un engagement total des sens, une expérience primordiale.
McLuhan parle de médium.


Mais il y a
plus que cela. Franchissant les problèmes du corps, de la
drogue et du sexe, on touche à quelques-unes des maladies de
la nation. Notre civilisation est fatiguée : elle peut
supporter quelques orgies. Mais même les plus anarchistes
d’entre nous savent qu’il s’agit de la structure sociale. Et si
les Nouveaux Illuminés n’essayent pas de s’attaquer aux
vieux problèmes de la structure d’une communauté, de
la souffrance humaine, qui se trouvent devant vous – alors il y a
quelque chose qui ne va pas. Si tout ce que nous faisons, c’est
créer une nouvelle classe de Possédants – si, comme
l’a dit Chet Helms, propriétaire du dancing Avalon et homme
qui a des Moyens, nous ne faisons que créer un nouvel Ordre
Établi, alors nous faisons une drôle de Révolution.


Certains
essaient de traiter de ces problèmes. Ils s’appellent les
Diggers, et les marchands les haïssent. Leur noyau est composé
d’acteurs et de poètes, plusieurs venant de la Troupe de
Mime de San Francisco. Pendant des mois ils ont donné de la
nourriture gratuitement et ont essayé de loger les adolescents
vagabonds. Ils ont mis sur pied une Ecole de Survie, dans laquelle on
enseigne “comment survivre dans Haight Street”. Pas de
morale, simplement ce qu’il faut sur le sexe, la drogue et la
police.


Leur voix
la plus éloquente est celle de Chester Anderson. Anderson et
ses amis font marcher une chose qu’ils appellent la Communication
Company qui inonde Haight toutes les deux heures de déclamations
de poésie libre, de nouvelles de faillites, d’attaques
cuisantes contre les Marchands du Hip.


Anderson
prétend que les marchands sont sincères, qu’« ils
croient que la drogue est la réponse, mais ne savent ni se
demandent quelle est la question. Ils pensent que la drogue est la
voie facile vers Dieu ». « Avez-vous été
violée », disent-ils. « Prenez de la
drogue et tout ira bien. » « Êtes-vous
malade ? Prenez de la drogue et trouvez la santé intérieure. »
« Avez-vous froid à dormir sur le pas des portes la
nuit ? Prenez de la drogue et découvrez votre propre chaleur
intérieure. » « Avez-vous faim ? Prenez
de la drogue et transcendez ces besoins terrestres. »
« Vous ne pouvez pas vous payer de la drogue ?
Excusez-moi, je crois entendre quelqu’un m’appeler. »


Mais la
Communication Company et d’autres membres de la presse underground
combattent un formidable ennemi : la masse. Je me trouvais récemment
à San Francisco pour une conférence des journaux
underground : vous pouviez difficilement descendre Haight Street sans
devenir la vedette d’un quelconque film. Le système combat
les implications du « dropping out » en créant
de nouvelles sections dans le mouvement Yellow Submarine. On peut
facilement prévoir que la marijuana sera légalisée.
Et avec quelque imagination que le LSD deviendra le « soma »
de Huxley et les jeux de lumière ses « sensations ».


Et si l’on
a la tête froide d’un Bobby Kennedy pour faire croire que
tout paraît OK, le Meilleur des Mondes pourrait ne pas être
un si mauvais voyage que cela : certains s’engraissant à
vendre des gadgets et des icônes, d’autres suivant ce sillon,
satisfaits, tandis que le Tiers-Monde gratte aux portes du temple.


Mais les
choses pourraient ne pas être aussi laides. Les Diggers
demandent avec quelque espoir de succès que les marchands
abandonnent leurs bénéfices pour loger et nourrir les
pèlerins de l’été. Les hippies de San
Francisco, de New York et même de Houston se mettent à
réaliser que le fait d’aimer un flic ne l’empêche
pas de vous traîner en prison s’il n’aime pas que vous vous
asseyiez dans les parcs. Et quelques hippies réalisent que
s’ils ne gagnent pas la compréhension du Black Power et
s’ils ne s’allient pas avec les Noirs contre l’Ordre Établi,
ils risquent cet été de voir leur petite Psychédelphie
tomber en ruine avec le reste de la communauté blanche.


Et dans
Haight, les Diggers font l’expérience de méthodes
excitantes pour combattre les mercenaires de l’Ordre Établi.
Par exemple en allant voir les cinéastes et en demandant un
salaire pour rétablir la balance. Et en se mettant devant
leurs caméras s’ils refusent. Chester Anderson espère
« à lui tout seul réduire l’efficacité
de la MGM de bien 37 p. 100 ».


Peut-être
y a-t-il encore de l’espoir ?


Thorne
Dreyer (Article
extrait du journal « The Rag » de Austin.
Texas, dont Thorne Dreyer est l’éditeur.)


[1« Underground »
 : mot à mot : souterrain. Dans ce cas désigne une
presse « jeune, nouvelle gauche, avant-garde, contre
l’ordre établi » et plus précisément
des journaux pacifistes, étudiants, hippy, … comme : aux
États-Unis, « The East Village Other »
(New York), « The Los Angeles Free Press »,
« The Berkeley Barb », « Win »,
au Canada, « Sanity », en Angleterre, « Peace
News », « International Times », …