La Presse Anarchiste
Slogan du site
Descriptif du site
La Revue Anarchiste n°1 (décembre 1929)
Les soixante-dix ans de Havelock Ellis
Article mis en ligne le 29 octobre 2007

par E. Armand
Visites : 829 - Popularité :
3%
logo imprimer

Le
2 février de cette année 1929, Havelock Ellis, lami
de Remy de Gourmont, d’Edward Carpenter et de tant dautres
sommités, a atteint 70 ans. A cette occasion, un de mes amis,
Joseph Ishill, de Berkelay Heights, aux Etats-Unis, a édité
un volume qui n’a été tiré qu’à 500
exemplaires, 450 au prix de 187 fr. 50 et 50 au prix de 625 fr. Ce
qui fait la valeur de ce livre ce ne sont pas seulement les
attestations, les témoignages des écrivains et des
savants qui ont voulu rendre hommage au grand humaniste anglais, mais
c’est la façon dont il a été confectionné.
Certes, lindustrie aurait pu aussi bien faire, mais avec
autant d’amour, je ne le crois pas. Ce volume a été en
effet composé, imposé, tiré, relié par un
camarade qui a pris sur son sommeil les heures qu’il a fallu, une
fois son labeur quotidien terminé, sans autre assistance que
celle de sa compagne. Il en est résulté un beau livre,
imprimé avec soin, orné de bois gravés dû
au maître Louis Moreau, de Châteauroux, une véritable
oeuvre dart quon ne peut manquer d’être
heureux de tenir en mains, en ce siècle de commercialisme et
de camelote, où l’on ne rencontre plus guère lartisan
pour de vrai qu’à titre de rareté, un peu comme
une pièce de musée. J’ai parlé tout à
lheure de lamour que Ishill a versé
dans le produit sorti de ses mains, mais c’est une conséquence
directe de laffection profonde et éclairée
qu’il porte à Havelock Ellis, en tant que personne.

Nous
ne connaissons guère, en France, Havelock Ellis que par la
traduction quédite le Mercure de France de
ses « Études de Psychologie sexuelle »
(Studies in Psychology of Sex), son œuvre capitale,
d’ailleurs. Le Mercure de France a publié également une
traduction de son « Monde des Rêves »
(World of Dreams) où il a anticipé Sigismond
Freud. Mais ce serait mal connaître l’œuvre vraiment
conséquente de ce grand penseur de ne voir en lui que le
psychologue de la Sexualité. C’est un Libérateur, un
Émancipateur dans le sens grandiose du mot. Sil a
voulu réhabiliter la sexualité de l’opprobre où
l’ont tenue et la tiennent encore les préjugés décorés
du nom de sociaux, il sest montré l’ardent
défenseur des droits de la femme, non pas au point de vue
politique exclusivement, non pas qu’il voulût qu’elle imite
l’homme, mais il a revendiqué pour elle la liberté de
développer sa féminité sans limites autres que
celles tracées par sa nature féminine. Havelock Ellis a
mené combat pour l’Eugénisme, pour la sélection
en matière de procréation, non pas dans un sens étroit
et réglementé, mais comme une conséquence de
l’éducation personnelle. Il a enfin opposé avec
véhémence la Nature à l’artificiel ou plutôt
au compliqué de la civilisation, c’est-à-dire qu’il a
proclamé la supériorité de l’état de
nature sur l’état de civilisation en tant qu’hostile à
la nature.

Havelock
Ellis s’est occupé déthique philosophique
(The New Spirit, The Soul of Spain, Philosophy of
Conflict
, Affirmations, Impressions and Comments,
Little essays of Love and Virtue, d’art et de littérature
(British Men of Genius, the Dance of Life), de
psychiatrie (The Criminal). Il a même fait du roman
(Kanga’s Creek, idylle australienne : il ne faut pas
oublier qu’il a été quelque temps maître d’école
dans la brousse australienne) [1] et cest
aussi un poète de valeur. Descendant de marins, il a continué
la tradition familiale en abordant à de nombreuses plages et
en ne craignant pas, le plus souvent, dexplorer des
régions où dautres ne voulaient pas
s’aventurer.

Apparenté
aux Whitman, aux Carpenter, Havelock Ellis ma toujours
fait leffet d’être une sorte de Léonard de
Vinci anglo-saxon. Parmi les collaborateurs du volume auquel je
faisais allusion au commencement de cette étude : Elie
Faure, Hugh de SéIincourt, J. A. Hobson lenvisagent
comme un humaniste et ce dernier dit de lui qu’il est « l’un
des quelques grands humanistes de notre époque » —
pour John Haynes Holmes, il est « la distillation parfaite
de tout ce qu’il y a de mieux dans notre civilisation » —
pour Annie G. Porritt, il est « le défenseur, le
prophète, le voyant du mouvement féministe »
— pour Margaret Sanger, il est « l’une des plus grandes
forces génératrices de vie de notre siècle »
— William Lloyd a vu en lui « le plus satisfaisant des
grands hommes » qu’il ait jamais rencontrés —
pour Pierre Ramus, il est « le plus grand des
investigateurs des mystères sexuels — Llewelyn aperçoit
surtout en lui « une personnalité sensitive et au
cœur tendre ».

Nest-ce
pas un témoignage de la multilatéralité et de la
fécondité de la pensée dun auteur
que les impressions différentes qu’il laisse chez des femmes
et des hommes dont le moins quon puisse dire est quils
nobéissent pas à des considérations
irréfléchies ?

Pour
ma part, dans ce volume, j’ai envisagé Havelock Ellis comme un
artiste, plus spécialement comme un prophète de la joie
de vivre. Et dans la Pensée, lExpression écrite,
la Danse, la Morale, la Science, la Religion, il distingue, il
découvre autant d’arts différents ; il est l’un de
ceux qui veulent que la vie collective et que la vie individuelle
soient semblables à une œuvre d’art. Il se montre ainsi un
vrai fils de la Renaissance, l’un de ceux qui demandent à la
vie d’être autre chose qu’une vallée de larmes, qui
lenvisagent comme une marche alerte et joyeuse vers des
coteaux aux pentes couvertes dombrages riants et
éternellement verts.

Dans
sa préface à The New Spirit, il a expliqué
qu’il voulait jeter sur le monde le coup d’œil dun
oiseau ; sa vie tout entière s’est passée,
d’ailleurs, à s’élever « toujours plus
haut » — on dirait la nostalgie dun aigle
captif. On sent cela dans certaines de ses phrases, même
séparées de leur contexte : « un
frémissement libérateur » — « une
expansion joyeuse de tout l’être » — « une
main qui se tend vers l’illimitable » — « le
feu central de la vie lui-même » — « la
somme des impulsions expansives et mises en liberté de tout
notre être ». À mesure que nous parcourons
lœuvre de ce grand essayiste, nous éprouvons le
sentiment d’être mis en présence d’un voyageur qui a
visité de nombreux jardins, mais sans jamais se départir
de son calme. Il a cueilli tout ce quil a rencontré
sur son chemin : les bonnes comme les mauvaises herbes des
expériences humaines, mais cela silencieusement, sans infliger
condamnation, sans que la compassion ne cesse d’accompagner ses
constatations. Havelock Ellis na rien du Vandale
vindicatif que nous semblons souvent démasquer chez Nietzsche
ni du Goth brutal sous les espèces duquel se présente
fréquemment Bernard Shaw.

n
n n

J’ai
dit que ses Études de Psychologie Sexuelle (la traduction
française est due à M. Van Gennep) étaient son
œuvre maîtresse. La publication du premier tome donna lieu à
des poursuites ridicules de la part de la police anglaise et les
volumes qui suivirent durent être édités aux
États-Unis. Il nest aujourdhui aucun
médecin, aucun sociologue digne de ce nom, aucun sexologue qui
ne se réfère à cet ouvrage, bourré de
documentation. Ses travaux font autorité.

C’est
à la fois en biologiste et en philosophe que Havelock Ellis a
considéré la psychologie sexuelle. Il part de ce
principe que, linstinct sexuel est un fait humain dont il
est vain de se dissimuler limportance et les
répercussions dans l’espèce et dans l’individu. La
sexualité doit être étudiée dans toutes
ses manifestations et il n’est aucune de ses manifestations dont
l’étude ne puisse être avantageuse à lesprit
et au cœur de l’homme. Fermer les yeux devant le fait sexuel ou
laborder avec des préjugés, cest
—  selon lui — se comporter en insensé et en
ignorant.

Dans
ses « Petits essais sur lamour et la vertu »,
Havelock Ellis a répondu ces termes à ceux qui
l’accusaient de faire œuvre de perversion : « Le
moraliste qui exclut la passion de la vie n’est pas de notre époque ;
depuis longtemps sa place est parmi les morts. Car nous savons ce qui
se passe dans le monde quand triomphent ceux qui rejettent la
passion. Quand l’amour est disparu, c’est la haine qui prend sa
place. Les orgies amoureuses les plus déréglées
ne sont que fêtes innocentes comparées aux orgies de la
haine. Les nations — qui auraient pu sadorer l’une
lautre — se coupent mutuellement la gorge quand
cest la cruauté, la propre justice, le mensonge,
l’iniquité et toutes les puissances de Destruction qui
ravagent le cœur humain : la terre est dévastée,
les fibres de l’organisme humain se détendent, tous les idéaux
de la civilisation savilissent. Si le monde nest
pas las de la haine à présent, il ne le sera jamais,
mais quoiqu’il doive arriver au monde, souvenons-nous qu’il reste
encore l’individu pour accomplir le labeur de l’amour : faire le
bien, même dans un monde mauvais. »

Jai
été profondément frappé de la loyauté
et du courage dont fait preuve Havelock Ellis en étudiant le
délicat sujet de ce qu’on a coutume d’appeler les aberrations
sexuelles. Grâce à son grand cœur, nous en sommes venus
à nous demander si non seulement les soi-disant anormaux
sexuels nétaient pas des victimes innocentes de
l’inimitié sociale, mais si, à cette inimitié
—  déjà lourde à porter — ne
s’ajoutait pas, en plus, la réprobation personnelle provenant
de lignorance où ils sont, eux, tenus, en général,
des variations ou des déviations de linstinct
sexuel. Nest-il pas barbare d’admettre et de tolérer
que l’anomalie sexuelle fasse de ceux qui en sont l’objet, de
véritables parias, alors que leur conduite quotidienne
ordinaire ne présente aucune déformation ? Plus
encore : les anomalies sexuelles ne doivent-elles pas être
classées, tout simplement, parmi les divers aspects dont sont
susceptibles l’instinct et l’impulsion sexuels, et certaines d’entre
elles, malgré leur bénignité,
apparaîtraient-elles si horribles si leur « horreur »
ne servaient pas si bien les intérêts de ceux qui ne
considèrent, dans le fait sexuel que la manifestation
procréatrice ?

Toutes
ces questions, les ouvrages de Havelock Ellis incitent le penseur à
se les poser. On peut ne pas partager toutes les conclusions de
l’auteur des « Études de Psychologie sexuelle »,
on ne saurait contester qu’il ne nous conduise à de vastes
clairières, ou viennent déboucher toutes sortes de
chemins, imparfaitement tracés ou à peine entrevus
jusqu’à lui.

n
n n

Havelock
Ellis est aussi un naturiste, avons-nous dit. Il est toujours demeuré
en contact étroit avec la nature. Les plus importants de ses
ouvrages ont été composés dans un petit cottage
à Carbis Bay, sur la côte de Cornouailles, face à
la mer. Il a vivement regretté d’être obligé de
quitter ce séjour enchanteur pour retourner à la vie
fiévreuse et agitée de Londres où l’appelaient
ses recherches.

Qui
douterait dailleurs de son « naturisme »
après la lecture des passages ci-dessous, extraits de
Impressions and Comments, 1re, 2e et 3e
séries :

« Les
enfants sont davantage que des ruisseaux murmurants, les femmes
davantage que des fleurs odoriférantes, les hommes davantage
que des arbres ambulants. Mais par un côté pourtant, ils
font partie du spectacle et de la musique de la Nature, non pas
simplement en tant que créateurs de tableaux et de mélodies,
mais parce qu’ils sont plus essentiellement eux-mêmes et la
musique et le spectacle. Nous ne saurions trop souvent nous rappeler
que l’art de l’homme est non seulement un art créé par
la Nature, mais que l’homme lui-même est la Nature. Par suite,
dans la mesure où nous nourrissons cette foi et où nous
cherchons à vivre en conséquence, nous justifions notre
droit à la Terre et nous conservons nos relations vitales et
saines avec la vie de la Terre. Les poètes se plaisent à
voir des émotions humaines dans la succession des phénomènes
cosmiques. Mais il nous faut apercevoir aussi la force du soleil et
la poudre de la terre dans les jets saccadés du sang dans les
artères de l’homme ».

« La
civilisation et la morale peuvent paraître nous tenir à
l’écart de la nature. Le monde a été cependant
—  et littéralement parlant — planté en
nos cœurs. Nous sommes de la même substance que l’Univers. En
présence de ce fait, les Mœurs et la Civilisation
s’effondrent dans le Néant ».

« …Tout
le jour, je suis resté étendu sur la falaise ou sur le
sable, travaillant, tandis que de temps à autre, mes yeux, se
levant, sarrêtaient sur le spectacle dune
mère, pas trop éloignée, jouant avec son enfant.
Le soleil et l’air, se mêlant à cette radieuse vision,
s’infiltraient en mon sang, déversant une nouvelle vigueur en
mes veines, une nouvelle inspiration en mes pensées…
L’Inspiration ! C’est seulement ici que je me sens inspiré,
que je respire véritablement, dans l’air pur et chaud qui
vient de la mer, nourriture du corps et de l’âme, symbole de
l’amour, vin enchanteur du monde ».

« Il
fait une chaude journée, mais la chaleur est douce. La chaleur
du soleil et la fraîcheur de l’air semblent, à cette
époque délicatement équilibrée de l’année
alterner, de façon rythmique, en une délicieuse
harmonie. Loin des yeux des hommes, nous sommes libres d’entrouvrir
nos vêtements et de continuer, si nous le voulons, jusquà
nous en débarrasser complètement, de sorte que le
soleil et l’air puissent jouer délicieusement à travers
notre chair ».

Il
est une devise célèbre que Havelock Ellis a placée
en tête dune série de sonnets de sa
composition, série intitulée Life and the Soul
—  « la vie et l’âme » — et
que voici : « La Vie est davantage que l’aliment et
le Corps plus que le vêtement ». Le choix de cette
devise n’en fait-il pas un « naturiste intégral » ?

E. Armand

Notes :

[1Il faut aussi mentionner ses ouvrages
d’éthique sexuelle : Love and Marriage, The
objects of Marriage
, Man and Woman.


Dans la même rubrique

Nos enquêtes
le 29 octobre 2007
Les revues
le 29 octobre 2007
Les livres
le 29 octobre 2007
par L’Homme qui lit
Pour prendre langue
le 29 octobre 2007
par Claude (Léo)
Lettres de Russie
le 29 octobre 2007
par La Revue Anarchiste

Évènements à venir

Pas d'évènements à venir


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.89
Version Escal-V4 disponible pour SPIP3.2