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L’Unique n°1 (juin 1945)
Pluralités
Entretien à quatre personnages
Article mis en ligne le 24 décembre 2006
dernière modification le 27 décembre 2006

par E. Armand
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Lionel
Claire
Fabienne
Roland

 On peut situer cet entretien dans une chambre sans prétention. Quelques meubles simples, assez banals. Des rayons occupent tout un côté des murs de la pièce, chargés de dictionnaires, de livres de tous formats, de fascicules de revues diverses. Table rectangulaire en bois blanc, sur laquelle il y a tout ce qu’il faut pour écrire. Trois ou quatre chaises paillées ou cannées. Malgré la simplicité de l’ameublement, on sent que la misère ne hante point ce logis, mais qu’il y règne une certaine aisance. Tout est propre. Un vase rempli de fleurs des champs, orne la cheminée. Quelques reproductions bien choisies, de chef-d’œuvres des musées, sont clouées aux parois restées disponibles ; on y remarque même un tableau encadré avec goût, représentant un nu assez bien traité. Inutile d’assigner une situation sociale ou un âge quelconque aux personnages prenant part à l’entretien. Ils évoluent en dehors de tout conformisme, moral et, pour eux, c’est la qualité qui importe, non la quantité.

— O —


– LIONEL. – Tout est-il préparé pour le dîner ?

– CLAIRE. – Ne t’en fais pas, tout est prêt.

– LIONEL. – Comme tu as l’air triste !

– CLAIRE. – Deux jours que je n’ai aperçu Roland. Et pas même un mot de lui !Toi, au moins, tu as rencontré Fabienne hier.

– LIONEL. – Tu sais aussi bien que moi qu’il a fallu un empêchement sérieux pour que Roland ne te donne pas signe de vie. Il tient autant à toi que tu tiens à lui. Mais tu peux être certaine qu’il sera ici ce soir. D’autant plus que nous avons à faire le point sur les relations de Victor avec Lucie et Delphine.

– CLAIRE. – Dommage que tout n’aille pas à la perfection entre eux. Ce sont pourtant de si braves coeurs. Vois-tu, mon ami, il me fait peine qu’entre eux il y ait toujours quelque chose qui cloche, alors que nous, nous nous entendons si bien avec Roland et Fabienne.

– LIONEL. – Peut-être est-ce parce que nous considérons nos rapports avec plus de facilité, parce que nous nous aimons mutuellement en esprit et en vérité, parce que le côté affection balaie tout ce qui pourrait émaner du côté méfiance, en un mot, parce que c’est le coeur qui domine dans notre petite association. Pourtant, la volonté y joue aussi son rôle. Nous nous sommes promis de ne point nous faire souffrir les uns les autres et, en gens qui veulent ce qu’ils font, nous tenons nos promesses. Il nous en à coûté parfois, mais ce pacte, nous l’avons réalisé. Des relations telles que les nôtres ne pouvaient se baser que sur la décision bien arrêtée d’en faire un foyer de bonheur pour nous quatre. Je suis si heureux de voir Roland aux petits soins pour toi, un pas de plus et on pourrait dire qu’il ne vit sentimentalement que par toi et pour toi. Et cela sans que Fabienne puisse un moment s’estimer désavantagée par l’amour qu’il te porte.

– CLAIRE. – N’en est-il pas de même concernant ton amour pour Fabienne ? Quelle tête ferais-tu si elle ne venait pas ce soir ?

– LIONEL. – Et ce qu’il y a de plus beau dans tout cela, c’est que nous continuons à nous chérir profondément. A vrai dire, nous ne nous sommes jamais autant aimé que depuis que Fabienne est entrée dans ma vie.

– CLAIRE. – C’est pourtant vrai et, pour ma part, mon amour pour toi n’a jamais été aussi grand que depuis que Roland a pris place en la mienne.

– LIONEL. – Vois-tu, chérie, c’est parce que nous avons pris la bonne voie. Je ne te préfère pas à Fabienne et je ne la préfère pas à toi. Vous êtes toutes deux mes amies uniques, différentes pourtant l’une de l’autre, vous complétant, mais ayant une part égale en ce qui m’est possible de produire d’affection.

– CLAIRE. – Quant à moi, lorsque je sonde et scrute mes sentiments, je me rends compte que je ne te préfère pas à Roland et que je ne le préfère pas à toi. Ainsi, ami très cher, nos capacités d’affection se font écho.

– LIONEL. – Sans compter qu’en Fabienne tu as une amie sûre, à toute épreuve, qui ne sais pas ce qu’est la jalousie, dont la confiance en toi ne connaît pas de bornes. Je me demande souvent si tu ne pourrais pas, le cas échéant, compter davantage sur elle que sur moi ?

– CLAIRE. – Et je la paie de retour.

– LIONEL. – Certes, tu le lui rends bien. Et tu m’en vois si content. Les manifestations de leur affection pour toi, qu’il s’agisse de Fabienne ou de Roland, sont si évidente qu’il serait incompréhensible que tu ne t’ingénies pas à te montrer pour eux ce qu’ils escomptent que tu sois.

– CLAIRE. – Ils font tout de même…

– LIONEL. – Tout naturellement. Dans ces cas là, la réciprocité est chose tellement indiquée que seule la sécheresse de coeur en complique la réalisation.

(On entend frapper. Claire va ouvrir. Entre Fabienne. Les deux femmes s’embrassent affectueusement. On y sent qu’il n’y a rien d’affecté dans ce geste, tant il est spontané. Fabienne se dirige ensuite vers Lionel, qui l’étreint tendrement.)

– CLAIRE – (Vivement.) Et Roland ?

– FABIENNE. – (se dégageant de l’étreinte de Lionel mais demeurant à côté de lui.) Il est sur mes talons. Il ne lui a pas été possible, je te l’affirme, de t’envoyer hier le pneu convenu. Comme tu as dû te faire du souci ! Aussi, l’ai-je grondé, tout en l’excusant. Si tu savais combien il était vanné quand il est rentré, si las que le courage lui a manqué pour se mettre à écrire. Il s’est jeté sur le lit, sans vouloir même manger un morceau. Ce voyage de seize heures de suite, dans un train archi-bondé, ce voyage accompli debout l’avait réduit à rien. Malgré tout, je l’ai bien grondé.

– CLAIRE. – Je sais que tu me connais… Mais quelqu’un monte… C’est son pas… Il frappe… (Elle va ouvrir, Roland prénètre dans la piece)
 Te voilà enfin méchant ! Voyons étais-tu aussi anéanti que cela que tu n’aies pu m’envoyer une ligne. Tu sais bien… (Elle se précipite dans ses bras. Roland l’embrasse longuement, passionnément.)

– ROLAND. – Oui, je sais… Je sais quelle est ton inquiétude quand une journée se passe sans que nous nous voyions ou que nous ayons échangé une lettre. Mais j’étais à bout de force, recru, mort de fatigue, incapable de rassembler mes idées. Tu me pardonnes, n’est-ce pas, amie chérie ?

(Pendant qu’ils échangent ces paroles, Fabienne et Lionel devisent intimement. Soudain, Lionel semble s’éveiller d’un rêve.)


– LIONEL. – Et moi qui ne te disais même pas bonjour. Quel sot je fais ! Mais qu’est-ce que ce petit paquet ?

– ROLAND. – Un tout petit cadeau pour Claire. L’édition originale de « On ne badine pas avec l’amour », tu te souviens de cette pièce qu’ensemble nous avons été voir jouer au Français.

– FABIENNE. – Comme c’est vrai, ça. Non, on ne badine pas avec l’amour.

(à suivre) E. Armand


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