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Témoins n°14 (automne 1956)
Réponse à un appel
Article mis en ligne le 20 octobre 2007

par Camus (Albert)
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L’un
des derniers appels des intellectuels hongrois s’adressait
nommément à quelques uns des plus grands
représentants de la pensée occidentale, dont Albert
Camus ; c’est sa réponse à cet appel que nous
reproduisons ici :

La
presse, et Franc Tireur, ont publié hier le
bouleversant appel lancé avant hier par les écrivains
hongrois aux intellectuels occidentaux. Puisque j’y suis nommément
désigné, et bien que je n’aie jamais mieux senti
qu’en ces jours funèbres notre tragique impuissance, je me
sens obligé d’y répondre personnellement.

Nos
frères de Hongrie, isolés dans une forteresse de mort,
ignorent cer­tainement l’immense élan d’indignation
qui a fait l’unanimité des écrivains français.
Mais ils ont raison de penser que les paroles ne suffisent pas et
qu’il est dérisoire d’élever seulement de vaines
lamentations autour de la Hongrie crucifiée. La vérité
est que la société internationale tout entière
qui, après des années de retard, a trouvé
soudain la force d’intervenir dans le Moyen Orient, laisse au
contraire assassiner la Hongrie. Déjà, il y a vingt
ans, nous avons laissé écraser la République
espagnole par les troupes et les armes d’une dictature étrangère.
Ce beau courage a trouvé sa récompense : la Deuxième
Guerre mondiale. La faiblesse des Nations unies, et leurs divisions,
nous amène peu à peu à la troisième, qui
frappe déjà à nos portes. Elle frappe et elle
entrera si, partout dans le monde, la loi internationale ne s’impose
pas pour la protection des peuples et des individus.

C’est
pourquoi, plutôt que de laisser libre cours aux sentiments de
révolte, d’affreuse tristesse et de honte qui nous
étreignent devant les appels désespérés
de nos frères hongrois, je crois préférable
d’inviter tous ceux qui étaient nommés dans l’appel
du 7 novembre à une démarche positive auprès des
Nations unies. Voici le texte que je leur propose, qui définira
en même temps notre exigence et nos responsabilités :

« Les
écrivains européens dont les noms suivent demandent que
l’Assemblée générale examine sans désemparer
le génocide dont est victime la nation hongroise. Ils
demandent que chaque nation prenne à cette occasion ses
responsabilités, qui seront enregistrées, pour voter
sur le retrait immédiat des troupes soviétiques, leur
remplacement par la force de contrôle internationale désormais
à la disposition des Nations unies, la libération des
détenus et des déportés et l’organisation
consécutive d’une consultation libre du peuple hongrois. Ces
mesures sont les seules qui puissent assurer la paix juste dont sont
avides tous les peuples, y compris le peuple russe.

« Dans
le cas où les Nations unies reculeraient devant leur devoir,
les signataires s’engagent non seulement à boycotter
l’organisation des Nations unies et ses organismes culturels, mais
encore à dénoncer en toutes occasions devant l’opinion
publique sa carence et sa démission.

« Les
signataires prient M. le Secrétaire général de
se faire leur interprète auprès des Nations unies pour
les assurer que leur appel n’est pas inspiré par un
quelconque et, d’ailleurs, assez vain esprit de chantage, mais par
la conscience douloureuse de leurs propres responsabilités, et
par leur révolte angoissée devant le martyre d’un
peuple héroïque et libre. »

Je
souhaite que ce texte soit signé par tous les destinataires de
l’appel des écrivains hongrois. Mais chaque écrivain
d’Europe peut aujourd’hui, partout où il se trouve,
grouper les signatures d’autant d’intellectuels qu’il se pourra
et télégraphier ce texte au secrétariat des
Nations unies. C’est là, je le dis à notre honte,
tout ce que nous pouvons faire pour répondre à nos
frères massacrés, pour que cesse enfin cette boucherie,
et pour manifester à la face du monde qu’à côté
de nos gouvernements faibles ou cruels, par dessus le rideau des
dictatures, malgré la faillite dramatique des mouvements et
des idéaux traditionnels de la gauche, la véritable
Europe existe unie dans la justice et la liberté, face à
toutes les tyrannies. Les combattants hongrois meurent en masse
aujourd’hui pour cette Europe. Pour que leur sacrifice ne soit pas
vain, nous, dont les voix pour un temps encore sont libres, devons
lui manifester, jour après jour, notre fidélité
et notre foi et relayer, aussi loin que nous le pourrons, l’appel
de Budapest.

Albert
Camus

Si
je n’eusse certes voulu décourager nul d’entre ceux qui
auraient désiré se joindre à cet émouvant
appel, je dois à la vérité d’ajouter que,
personnellement, je n’ai pas cru pouvoir le faire, ainsi que je
m’en suis expliqué dans une lettre à notre ami. D’une
part, en effet, pour une intervention auprès de l’ONU, il
fallait avant tout, m’a t il paru, ne rassembler que de
« grands noms » ; et en outre, si même
le mien avait été de ceux qui peuvent impressionner les
officiels, je ne pense pas que j’eusse signé. Je sais, il
n’est
pas nécessaire d’espérer pour
entreprendre, et l’admirable page de Camus se
garde de
donner des illusions sur nos possibilités personnelles d’agir.
Mais je
n’ai pu me persuader que le geste que notre ami
propose ici faute de mieux
eût pu être de quelque
efficacité pour nos frères hongrois, qui mieux que nous

sont payés pour savoir que l’on n’a besoin de personne
pour démontrer une
fois de plus la triste impuissance
de l’Organisation des Nations Désunies. S.


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