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Témoins n°14 (automne 1956)
Post-scriptum sur une rencontre
Article mis en ligne le 20 octobre 2007

par Samson (Jean-Paul)
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On
l’a vu plus haut, Maurice Nadeau a rendu compte de la rencontre de
Zurich (Lettres nouvelles, sept. 1956) en marge de laquelle
Silone a été amené à poser aux
bureaucrates rédacteurs russes présents les
questions, demeurées sans réponse, dont il nous parle
ci dessus. Pas plus que Silone, je n’estime qu’il y a lieu
de s’étendre aujourd’hui sur cette tentative d’échanges
de vues. Non qu’avec les écrivains polonais et yougoslaves
le dialogue ne reste infiniment souhaitable, mais, en ce qui concerne
les Russes, les événements l’ont rendu, si faire se
peut, encore plus impossible. Comme je l’ai écrit
personnellement à Nadeau, tout cela, désormais, est
bien rétrospectif – j’aurais pu dire pré­historique.

Pour
être plus précis, j’ajouterai que je ne crois même
pas que les choses ont changé. En plus du « silence
éloquent » opposé aux questions de Silone,
le petit incident suivant suffit déjà, alors, à
jeter une lumière éclatante sur le caractère
fictif – au moins dans l’esprit des officiels – de ce fameux
« dégel » dont on parlait encore :

Après
un certain nombre de questions dont je ne me rappelle plus la teneur,
Silone, au cours des débats, avait dit aux Russes :
« Nous avons entendu parler de changements importants et
fort heureux survenus dans votre pays pendant les dix derniers mois
sous le signe de ce que l’on a appelé la désta­linisation,
et nous aurions le plus grand intérêt à savoir
quelles conséquences vous avez pu déjà en
remarquer dans votre propre travail d’écrivains et de
rédacteurs. »

Le
docteur Théodore Franckel, de Paris, mon ancien condisciple,
venu à Zurich avec l’équipe de la Nouvelle
Critique,
possède le russe à fond et traduisait
phrase par phrase du français en russe ou du russe en français
les interventions de chacun. L’un des Russes, M. Anissimov je
crois, entreprit donc de répondre à Silone. Il
s’étendit d’abord sur les quelques questions antérieures
à celle que j’ai rapportée, puis, en venant à
celle ci : « Pour ce qui a trait aux
conséquences du XXe Congrès du Parti communiste de
l’US, dit il, il est assez difficile de vous les expliquer,
car je ne pense pas que vous vous représentiez exactement ce
qu’est, par exemple un pays comme la Sibérie… »
Assis à côté de Silone, je lui glissai dans
l’oreille : « Que va t il chercher ? »
– et comme un peu plus tard, à Paris, je racontais la chose
devant Camus, notre ami eut ce mot : « Ça a dû
jeter un froid. » Cependant, M. Anissimov continuait, nous
exposant que le Congrès en question ayant décidé
la colonisation intense de ladite Sibérie, beaucoup de jeunes
y étaient partis comme volontaires (sic) et que sa
rédaction comptant beaucoup de jeunes, l’un des résultats
du XXe Congrès quant à son travail avait été
qu’il avait dû venir sans aucun d’entre eux à notre
rencontre.

Nous
commencions à nous regarder les uns les autres, un tout petit
peu surpris. C’est alors que Théodore Franckel, touchant
doucement le bras de l’orateur, lui fit remarquer que l’intention
de Silone était de s’informer des conséquences, non
pas des décisions économiques d’un congrès,
mais de la déstalinisation. Sur quoi M. Anissimov, soutenu
d’ailleurs aussitôt par ses deux compatriotes, nous fit
connaître l’impossibilité où il se trouvait de
répondre, vu que le mot de « déstalinisation »,
en russe, n’existe pas.

Si
les présentes lignes étaient destinées au Canard
enchaîné,
je pourrais me contenter d’écrire
ici : « C’est tout. »

Et
finalement, pourquoi écrire autre chose ? Car si, mieux
habitués que nous à ces byzantinismes, nos amis
polonais et yougoslaves firent aussitôt remarquer : « Vous
ne dites pas « déstalinisation » ? Soit !
Parlons alors de l’« abolition du culte de la
personnalité » ; si même, paraît il,
une un peu meilleure possibilité de dialogue intervint à
la dernière séance (je n’y assistai pas, occupé
que j’étais à dicter dans une salle voisine les
questions, demeurées sans réponse, de Silone),
l’incident « philologique » – nos
interlocuteurs russes employèrent eux mêmes
l’épithète – porte en soi toute sa signification
ubuesque, sur laquelle les malheureux étudiants de Russie
actuellement déférés aux nouveaux tribunaux
administratifs créés à seule fin de les châtier
(voire sous forme de déportations) pour amour excessif
d’« idées étrangères à leur
patrie », pourraient nous donner des commentaires
autrement substantiels que ne sauraient être les nôtres.

J.
P. S.


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