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L’Unique n°7 (janvier/février 1946)
La racine de tous les maux
Article mis en ligne le 15 octobre 2007

par Larkin (Edna)
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Quand j’étais
toute petite, je ne pouvais jamais comprendre l’importance de
l’argent. Le cas qu’en faisaient les adultes m’échappait. Le
manque d’argent ne me semblait jamais être une raison valable
pour le manque des bonnes choses qui rendent la vie agréable.

Les explications qui
m’étaient données ne faisaient que m’égarer de
plus en plus. « Si l’homme doit avoir de l’argent pour
acheter ce dont il a besoin », disais-je en protestant,
« et le gouvernement imprimant la monnaie, pourquoi n’en
imprime-t-il pas en assez grande quantité afin de la
distribuer aux gens qui en ont besoin ? ».

Et aucune discussion, si
patiente et si prolongée fût-elle, sur les
embrouillements de l’économie et sur les complications de la
finance, n’arrivait à me convaincre de l’erreur de ma
solution. Les pièces usées, les billets de banque verts
et crasseux, étaient, pour ma jeune intelligence, beaucoup
moins importants que les choses matérielles que, grâce à
ces pièces et à ces billets de banque, on aurait pu
acheter.

Ils sont, encore
aujourd’hui, moins importants.

Des années ont
passé et n’ont fait que raffermir ma conviction que le
règlement de la distribution des biens de ce monde en signes
monétaires est non seulement ridicule, mais exécrable.

Je n’espère plus
voir le gouvernement imprimer des rames de papier-monnaie sans valeur
afin de satisfaire les besoins des millions de déshérités
qu’il régit. Le peu même que je sais de l’économie
m’avertit du désastre qui en résulterait. La question
qui se pose maintenant à mon esprit est celle-ci :
« Pourquoi après tout nous servons-nous de
l’argent ? ».

Il n’est besoin d’aucune
étude de la finance pour se rendre compte que l’argent n’a
aucune valeur, sauf la valeur arbitraire qu’une civilisation complexe
lui a attachée afin de simplifier les ramifications du
commerce. Dès qu’eurent cessé les jours anciens de
l’échange équitable — un boisseau de maïs pour
un boisseau de blé — les problèmes posés par
le commerce exigèrent l’établissement définitif
d’un moyen universel d’échange. L’argent n’est rien d’autre
que cela. Et il me semble encore injuste que ces pièces de
métal et ces chiffons de papier arbitraires, puisque
intrinsèquement sans valeur, puissent instituer la différence
entre la vie et la mort, entre le confort et la rigueur, entre la
confiance et le désespoir pour chaque être humain sur la
terre.

L’argent n’est plus une
simplification. Il a cru comme le monstre de Frankenstein,
rapetissant le but pour lequel il avait été conçu.
Le système de l’échange monétaire a assigné
une valeur fausse aux choses possédées, en douant d’un
pouvoir épouvantable ceux qui possèdent le plus. Il a
transformé en vertu l’ignoble rapacité en la dénommant
Ambition. Il a donna naissance à une quantité de
convoitises ayant leur source dans la richesse et le pouvoir qui en
émane. Il est responsable de la guerre, des crimes, de toutes
espèces de vices commercialisés, de la misère
économique et du spectacle horrible, dans les pays civilisés,
de l’esclavage économique, beaucoup plus affreux et plus
profondément enraciné que l’esclavage des nègres
ne le fut jamais.

Ce que je viens d’écrire
exprime des faits opposés à l’usage de l’argent. Voyons
maintenant l’autre côté :

Le cas d’un système
économique sans argent est aussi simple à présenter
qu’impartialement facile à comprendre. Un monde sans argent et
sans rien qui remplace l’échange monétaire ne serait
pas le chaos, comme quelques-uns pourraient le supposer. Ce ne serait
pas un monde dans lequel le progrès resterait stagnant et où
l’ambition véritable mourrait d’inertie, comme voudraient nous
le faire croire les alarmistes. Ce ne serait pas un monde de
désœuvrés, chacun faisant de son mieux pour vivre aux
dépens des autres, sans être eux-mêmes forcés
de travailler, comme d’autres le proclament. Hélas !
nombreux parmi nous sont ceux qui ne pensent à l’initiative
qu’en termes monétaires et conçoivent la puissance
économique comme l’unique stimulant qui puisse aiguillonner
l’homme au travail. De telles conceptions ne font que souligner la
fausse base de la vie qui les engendre.

Mais quel genre de monde
aurions-nous sans argent ? Je crois que ce serait un monde
ignorant la pauvreté, la faim, et le chômage ; qui
ne connaîtrait ni le travail de l’enfance, ni le surmenage, ni
la misère économique, ni la peur du lendemain, ni la
misère lancinante d’aujourd’hui ; ni l’ignorance qui
provient du manque d’éducation, ni la cruauté qui prend
sa source dans l’avarice et l’insécurité. Je crois que
ce serait un monde où l’homme choisirait son travail personnel
et travaillerait aux choses auxquelles il serait le mieux adapté.
Je crois que ce serait un monde dans lequel tous pourraient être
bien nourris, bien vêtus, bien habillés et où
tous vivraient en plein confort. Je crois que ce serait un monde où
tous auraient un droit égal à la vie, à la
liberté et à la poursuite du bonheur ; où
chacun aurait une part égale aux produits du pays, obtenus par
le travail de tous et pour tous.

C’est une chose facile à
envisager. Le fondement d’un système économique, quel
qu’il soit après tout, n’est ni plus ni moins que la vieille
loi de l’offre et de la demande. Dans notre économie actuelle
de disette, l’offre est limitée par la demande et la demande
est limitée par sa capacité de paiement. Et cette
capacité est encore limitée du fait des produits
eux-mêmes, dont la production nous fournit notre pouvoir
d’achat. Le profit, qui est le ressort principal de notre système
monétaire, est responsable du retard qui existe entre la
production et la consommation, puisque celui qui produit —
l’ouvrier industriel ou le fermier — reçoit moins pour ce
qu’il produit que la somme qu’il doit payer en le rachetant pour son
propre usage. C’est ainsi que la demande se freine derrière
l’offre et que la production doit être arrêtée
jusqu’à ce que le surplus soit consommé, réduisant
par la suite le pouvoir d’achat à un minimum final.

Dans un système
qui abolirait l’argent et le profit qui en dérive, la demande
serait égale au rendement. La demande s’élèverait
et, avec elle, l’offre jusqu’à ce que, avec le temps, chaque
pays produise à plein rendement pour satisfaire les demandes
de ses habitants. La demande, même actuellement, est suffisante
pour les fermiers et les ouvriers industriels en complète
activité ; ce qui manque c’est l’argent. En un mot, dans
un monde sans argent où l’homme pourrait obtenir tous les
produits dont il aurait besoin, rien qu’en les réclamant, la
demande ne pourrait faire défaut.

La production
serait-elle suffisante pour équilibrer la demande énorme
que, seul, le manque d’argent empêche de se manifester
aujourd’hui ? Eh bien, je ne suis pas économiste. Je n’ai
pas de statistique à citer. Je sais seulement que des produits
pourrissent sur les arbres et dans les champs ; que des usines
restent fermées ou ne travaillent qu’à mi-rendement ;
que de vastes parties de terre restent non défrichées ;
que des minéraux de toute nature ne demandent qu’à être
extraits et qu’il y a un monde inimaginable qui nous entoure, monde
que la science pourrait explorer et utiliser.

Rien qu’aux États-Unis,
si l’on utilisait complètement les ressources du pays, il y en
aurait assez pour fournir l’équivalent d’un revenu de cinq
mille dollars par an à chaque famille. Cette somme, au moins,
est un fait statistique. Sachant cela, je m’aventure à prédire
qu’étant donné les vastes ressources de la terre à
notre disposition et l’énorme force humaine au travail, les
produits ne manqueraient pas.

Dans le système
actuel, il ne paie pas d’utiliser les ressources découvertes
ou à découvrir.

Dans un système
de libre échange des produits du travail, ces choses
prendraient leur place légitime.

Il n’y aurait pas de
surplus jusqu’à ce que tous aient obtenu ce dont ils ont
besoin pour mener une existence décente ; alors le
surplus existant serait transformé en produits de luxe pour le
grand nombre au lieu de l’être pour quelques privilégiés.
L’invention naîtra dès lors que chaque simplification
rendrait plus facile le travail qui serait pour le bénéfice
de tous et non la cause de sacrifices humains. Les machines seraient
utilisées pour fournir le loisir et non pour augmenter le
chômage.

Ceci serait la
démocratie poussée à son plus haut point et
portée à son extrême logique.

Il est tout à
fait évident qu’avec un tel système, les maux émanant
de la rapacité n’existeraient plus. Les vices, les crimes, la
violence, la corruption, la guerre même nécessairement,
disparaîtraient une fois que leur cause économique
aurait disparu ! Et ainsi, une société sans argent
où le travail s’échangerait librement contre les
produits, ne comporterait pas seulement et simplement l’abolition des
maux économiques, ce serait un monde tout à fait
nouveau, un monde meilleur, le monde qu’avec espoir nous rêvons
comme héritage pour nos enfants et leurs petits enfants.

Une Utopie ?
Peut-être. D’une façon comme d’une autre, ce ne sera pas
une tâche facile à accomplir que celle de répandre
une telle doctrine à travers le monde jusqu’à ce
qu’elle soit réalisée. C’est, une tâche qui
prendra des années, peut-être bien des siècles.

L’introduction d’un tel
système ne causerait aucun chaos dans le mécanisme
précis et pesant de la civilisation. Elle ne comporterait même
pas la maxime, ordinairement citée pour excuser les
imperfections d’autres projets utopiques, que « quelques-uns
doivent souffrir pour le bien du grand nombre ».

Personne ne souffrirait
et ne perdrait à ce changement. Même le plus riche des
hommes ne peut consommer, lui et sa famille, qu’une partie limitée
des produits du monde. Cette partie il n’aura qu’à la prendre,
lui et tous les autres. Le point sur lequel repose un tel système,
c’est qu’il ne pourrait avoir lieu sans concéder le même
droit aux autres. C’est le principe, base de toutes les grandes
philosophies et même des religions ; principe qui n’est
réalisable qu’à condition que, pour en bénéficier,
l’homme doive y adhérer de plein gré.

Il se peut que certains
trouvent, des objections à faire, même à ce
principe universel de bien-être. Ils pourraient le flétrir
en l’appelant un projet de « timbrés »,
ou en l’accusant d’être un « isme »
dangereux, même comme constituant une nette tentative de
renverser le gouvernement et de plonger la société dans
l’anarchie.

À de tels réactionnaires
je ne peux que répondre : que le progrès a
toujours été réalisé par la révolte
contre un mauvais état des choses. Je ne peux mieux faire que
de leur rappeler le discours qu’un jeune et célèbre
rebelle fit, il y a moins de deux cents ans, discours qui est devenu
une partie de nos traditions américaines. Laissez-moi
emprunter ce qui suit, à ce discours pour leur répondre :

« if this
be treason, gentlemen, make the best of it
 »

« Si ceci est
de la trahison, messieurs, faites-en votre profit. »

Edna Larkin [1]

Notes :

[1Traduction
par Jules Scarceriaux. extrait du journal Opportunity, publié
par l’Ecole publique des Arts Manuels pour Adultes de Los Angeles
(cours du soir).


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