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L’ère nouvelle n°3 (juillet 1901)
Bourreaux !
Article mis en ligne le 14 octobre 2007

par Roth (Jean)
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 [1]

C’est
à Poitiers, rue de la Visitation. Dans cette rue, l’une en
face de l’autre, deux maisons, hautes et blanches de façade.
Elles ont ce je ne sais quoi de familial et de vertueux qu’on ne
trouve guère plus que dans les rues étroites et
silencieuses de nos petites et vieilles villes de province.

Dans
l’une il habite, lui. Lui, c’est un personnage. Il fut autrefois
sous-préfet. Il pourrait être beaucoup plus aujourd’hui,
s’il avait voulu. Mais il a démissionné pour venir
vivre tranquillement entre sa femme, car il est marié, et sa
fille, car il est père. Il est riche et, naturellement, fort
considéré. Il a de très nombreuses et brillantes
relations. Très souvent, la maison s’ouvre, car il reçoit
beaucoup. On est, chez lui, presque toujours en fête, et chez
lui accourt tout ce que l’aristocratie du lieu a de mieux nommé
et de plus huppé. Il est très pieux aussi, appartient
aux comités d’une foule d’œuvres charitables et religieuses ;
il a son banc à l’église, assiste régulièrement
aux offices. Bref, c’est ce que l’ordre moral, le bien nommé,
a de meilleur dans l’endroit.

Dans
la maison d’en face, vit sa mère. Elle est vieille, elle est
veuve. Je n’aime pas beaucoup, pour dire le vrai, sa physionomie
fermée, inquiète, falote et légèrement
chafouine. À tout prendre, cependant, et à première
vue, ce n’est pas physionomie de méchante. Jusqu’à ces
derniers jours, elle n’avait, pour son service, qu’une vieille
domestique, à peu près de son âge, qui vient de
mourir. Sans doute, on était fort satisfait de ses soins,
puisqu’on s’est entremis, mère et fils, il y a cinq ans, si
j’ai bonne mémoire, pour lui faire obtenir, en récompense,
de ses services fidèles et désintéressés,
une médaille de la Société d’Encouragement au
bien.

La
dame est fort riche ; elle a terres et châteaux ;
elle est de noble origine, confite en dévotions, pas mal avare
et vit presque en recluse. Elle est comme enveloppée de
mystère. En ville, on a pour elle et pour ce mystère,
respect grand et touchante sympathie. Cela tient, sans doute, à
sa situation de fortune, à son âge, à la dignité
aussi avec laquelle elle a porté sou deuil de veuve ; or,
je l’ai dit, il y a longtemps, très longtemps qu’elle a perdu
son mari, doyen de la Faculté des lettres, qui lui a laissé
le soin et la charge d’élever deux enfants en bas âge,
lui, dont j’ai déjà parlé, et puis… elle.

Lui,
c’est le fils pieux et fidèle. La maison de la vieille dame ne
s’ouvre presque que pour lui ; mais, pour lui, elle s’ouvre tous
les jours ou à peu près. Elle…, elle est
malade, malade depuis vingt-cinq ans. Très rares sont ceux qui
se souviennent encore d’elle. Plus rares sont ceux qui en parlent. La
maladie est étrange, mystérieuse. Elle est de celles
qui, que, dont… ; vous comprenez ! Chut ! Il n’en
faut parler que très bas, avec beaucoup de réserve et
la plus ardente discrétion, et même du tout point, car
ce sera bien mieux encore. Cette maladie, voyez-vous, c’est le
malheur de la famille qui ne s’en console pas. Pensez donc ! Des
gens si bien ! Méritaient-ils bien cela ? Mais que
voulez-vous ? C’est la vies. En tout cas, c’est beau de voir
semblable épreuve supportée avec si belle patience, si
grand courage, parfaite soumission, si rare vaillance. Vraiment,
c’est en édification à toute la partie pieuse de la
population et même à celle qui ne l’est point ! Car
rien de plus noble, n’est-ce pas, et de plus respectable que cette
fierté un peu sauvage qui cache la plaie toujours à vif
et saignante de l’inguérissable douleur.

Tout
à coup, scandale inouï, stupéfiant ! La
maison mystérieuse, mystérieusement close, c’est une
prison ; dans la prison, une geôle longue de quatre
mètres, large de trois. Pas d’air, pas de lumière ;
l’unique fenêtre est étroitement calfeutrée. Sur
le sol, un grabat sordide. Des ordures partout, épluchures,
immondices, des choses qu’on ne peut dire. Sur le grabat, une forme
humaine, un monstre. C’est la malade : elle est nue ; pour
se cacher, elle n’a qu’un lambeau de couverture. Elle est couverte
d’ordures, de vermine, de vers grouillants. Elle a cinquante-deux
ans. Il y en a vingt-cinq qu’elle vit là, emmurée
vivante par sa mère, par son frère, squelette
épouvantable ! Les yeux vagues et perdus voient encore,
mais ne regardent plus ; la langue s’est désaccoutumée
de la parole ; et dans son cerveau inerte des images passent
tout à coup, qui ne répondent plus à rien,
d’humains qui ont fait irruption dans son enfer, sans qu’elle puisse
se douter seulement que ce sont des sauveurs.

Et
il y a vingt-cinq ans qu’elle les attendait, ces sauveurs ! Ah !
qui nous dira jamais les tortures de ces vingt-cinq ans ? Qui
nous dira la froide cruauté des tortionnaires qui ont inventé
et prolongé ce martyre ? C’est à peine si l’on ose
imaginer quoi que ce soit, tant, dès qu’on essaie, on sent sa
raison emportée comme par un vertige de folie. Vingt-cinq
ans ! vingt-cinq ans de faim, de soif, de saleté
impossible à décrire ; vingt-cinq ans de solitude,
de larmes, de désespoir ! Vingt-cinq de supplications
vaines et d’inutiles prières. Car elle a dû prier,
n’est-ce pas ? et supplier, se traîner à deux
genoux, les mains tendues, le visage inondé de larmes, quand
ils venaient eux, la mère et le frère ; elle a dû
demander pourquoi, elle a dû… Oh ! ces scènes
qu’on soupçonne, qu’on entrevoit, qu’on devine, cette férocité
glaciale qui repoussait toujours ; et puis, quand la porte
s’était refermée, ces rages de désespérance,
ces blasphèmes, ces exécrations, cette mort lente d’une
vivante dans sa tombe.

Saurons-nous
jamais ? Peut-être ; car, grâce aux soins qui
lui sont prodigués, la pauvre demoiselle revient à la
raison avec des étonnements, des extases infinies des moindres
choses : une fleur, du linge blanc, un mot affectueux ;
peut-être encore parce que, paraît-il, elle avait couvert
les murs de sa tombe d’inscriptions où elle exhalait ses
plaintes si désolées. Et eux, le frère et la
mère, que nous ont-ils dit pour expliquer, pour excuser ?
Qu’elle était folle ? C’est à voir ; mais, en
vérité, où serait l’excuse ? N’aurait-il
pas fallu la soigner d’autant mieux qu’elle ne pouvait plus le faire
elle-même ? Et vraiment, qu’est-ce donc que ce monstre à
face humaine qui, lorsqu’on lui demande s’il ne voyait rien quand il
allait voir sa sœur, vous répond : « Vous
savez bien que je suis myope ! » et qui lorsqu’on
reprend : « Mais alors vous deviez sentir »,
riposte avec un redoublement de cynisme « Vous savez bien
que je n’ai plus de nez » !

Si
j’ai raconté cette épouvantable histoire, ce n’est pas
pour le plaisir. Du plaisir, je n’en ai éprouvé aucun,
mais de l’horreur, du dégoût, de la souffrance, de la
peur aussi, et beaucoup. De la peur, non point à la pensée
qu’un jour ou l’autre, il pourrait m’en arriver autant ; mais de
la peur à la pensée qu’un jour ou l’autre, j’en
pourrais faire autant, par suite de je ne sais quelle aberration. Car
enfin voilà une mère, un frère comme les autres,
en apparence. Ils sont de bonne réputation : ils sont
riches, ils sont pieux, ils sont… Et puis… ?

Aussi,
ce que je voudrais savoir, grand Dieu ! c’est comment une de tes
créatures peut descendre si bas ; c’est ce qu’il y a donc
en nous de mal, d’avilissement, pour qu’un homme, une femme, un
frère, une mère, en puissent venir là. Je
voudrais le savoir pour moi-même pour apprendre à me
garder de toute chose de ce genre : je voudrais le savoir pour
les autres pour leur apprendre à se garder eux aussi.

Sans
doute, il y au bagne des assassins moins coupables que les misérables
de la rue de la Visitation. Mais une pensée me poursuit que je
ne puis écarter, une pensée de l’apôtre Jean :
« Quiconque hait son frère, a-t-il écrit
quelque part, est un meurtrier ». Et des meurtriers comme
cela, ô mon Dieu ! qu’il doit y en avoir !

Jean
Roth

Notes :

[1Article
paru d’abord dans le Signal, et quelque peu modifié avec
l’autorisation de l’auteur (N.D.L.R.)


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