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Témoins n°12/13 (printemps-été 1956)
Des changements sociaux en Espagne
Article mis en ligne le 12 octobre 2007

par Porqueras (Ramón)
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Si les dictateurs, en général,
réussissent à fausser l’évolution politique
normale des peuples, cela est encore plus vrai pour le franquisme.
L’Espagne actuelle est sensiblement différente de celle de
1936. Tout d’abord : une influence communiste, jadis inexistante ;
un anarcho-syndicalisme en proie à des problèmes
doctrinaires et organiques, qui seront difficiles à résoudre ; un républicanisme historique, dépassé dans le
temps et dans l’espace, qui représente le carlisme de la
gauche ; un parti socialiste avec des cadres dirigeants très
diminués par les morts et les expulsions, étant, en
Espagne, aux prises avec un communisme agissant, un nationalisme
catalan sans représentation politique valable ; un
catholicisme qui essaie de plonger dans la « question
sociale » et qui se donne comme dirigeant Monseigneur Herrera,
de triste mémoire ; une partie du « syndicat des
vainqueurs » qui vient de découvrir que la Phalange a
échoué, et que, peut-être, les « rouges » étaient autre chose que des gangs de tueurs à
gages.

Mais en plus de ces faits ou,
pour mieux dire, de ces manifestations, il y a eu, et il y a des
changements profonds qui altèrent même certaines couches
de la société espagnole.

Certains de ces faits sont un
produit direct du régime ; d’autres ont été
encouragés directement ou non ; et, d’autres encore ont
surgi à rebours des désirs et des prévisions de
Franco et de son entourage. Un des « enfants chéris » de Franco et de son ex-ministre Suances (un des rares
Espagnols qui tutoient le dictateur) est l’industrialisation de
l’Espagne. En plus des résultats spécifiquement
économiques ou financiers de cette expérience, il faut
envisager le passage au prolétariat industriel des masses
paysannes. On a pu assister (on assiste encore) à la création
de noyaux prolétariens, très puissants quelquefois. Ces
nouvelles couches ouvrières, encore sans expérience
syndicale, peuvent, là où elles ont été
créées, changer le rapport des forces traditionnelles.
Vers quoi ces nouveaux ouvriers dirigeront-ils demain leurs espoirs ?
Continueront-ils à perpétuer le dualisme syndical
UGT-CNT (c’est-à-dire, syndicalisme socialisant et
syndicalisme anarcho-révolutionnaire) ? Quelle sera la
part des syndicats chrétiens et des communistes ? Ont-ils déjà
– dans l’ensemble – pris position ?

On ne doit pas confondre ce
problème avec l’augmentation massive (par exemple en
Catalogne) de l’immigration des hommes du sud, immigration
encouragée à un certain moment par les autorités
locales des provinces d’origine (qui accordaient des facilités
à ceux qui partaient), essayant ainsi d’enrayer
l’épouvantable misère des régions soumises à
leur juridiction. En Catalogne, le problème social est assez
simple : des vagues d’immigrants sont venues augmenter le nombre
d’ouvriers non spécialisés dans une région à
forte tradition de lutte ouvrière organisée. (Le
prolétariat barcelonais déclencha la grève
générale pour protester contre la dissolution de ses
organismes de lutte ; 60 000 ouvriers manifestèrent en
demandant « Association ou mort ». Ils gagnèrent).

Sur le plan social, le problème
est sensiblement le même que celui posé pendant la
troisième décennie de ce siècle. Trois grands
ouvrages publics étaient mis en chantier : le métropolitain,
les égouts et l’Exposition internationale de 1929. La
bourgeoisie catalane réussit, par cette importation de
main-d’œuvre, à enrayer, au début, les progrès
du syndicalisme ouvrier, les nouveaux venus acceptant de travailler
dans des conditions au-dessous de celles acquises par le prolétariat
autochtone. Mais la situation changea très vite : les
immigrants s’incorporèrent à la lutte syndicale,
arrivant bientôt à former l’avant-garde de
l’anarcho-syndicalisme, et son quartier général – La Terrasse – devint l’épouvantail des bourgeois
barcelonais. On peut s’attendre à une issue pareille, étant
donné la similitude des données du problème.

Celui-ci porte plus spécialement
sur le nationalisme catalan et aurait un aspect politique plus que
social. La Catalogne offre certaines caractéristiques très
particulières, qui peuvent être profondément
modifiées par une immigration semblable. Parmi ces
caractéristiques : La persistance de sa langue, qui a conservé
la même frontière linguistique qu’au Moyen âge,
malgré les persécutions séculaires ; persistance
très liée à l’existence et à la
justification du nationalisme politique ; la macrocéphalie du
pays, qui fait que la moitié de la population totale (quelque
3 millions) s’entasse dans une ville, Barcelone (plus d’un
million et demi d’habitants) ; la très faible natalité
des Catalans (plus faible même que celle de la France d’avant
guerre). L’on comprend tout de suite que cette masse d’immigrants
peut modifier très fortement les couches profondes du pays. On
assiste à un renversement de la proportion des habitants de
langue catalane et de ceux de langue castillane. Les immigrants ayant
une très forte natalité, les statistiques font prévoir
que dans dix ans les usagers de la langue castillane seront
majoritaires (en Catalogne) ; situation jamais vue.

Les apports massifs (par
immigration ou par naissance) accroissent encore l’hypertrophie
barcelonaise, rendant encore plus difficile l’équilibre
social, économique, politique, entre les villes, et surtout la
capitale de la province, et l’arrière-pays.

Il est à prévoir,
première conséquence politique de cette situation
(favorisée par le franquisme, mais surtout par les
monstrueuses conditions de vie qui sévissent toujours en
Andalousie, Estramadure, Murcie et certaines parties de la Castille),
une radicalisation du nationalisme catalan, qui glissera sur la pente
du racisme (il commence déjà à le faire).
D’autant plus qu’il n’aura plus affaire à une minorité
non catalane, mais à une majorité installée dans
le pays.

Il n’y a qu’un facteur
positif dans ce problème, qui peut sinon aider à sa
solution du moins le minimiser : le surprenant pouvoir de la
Catalogne, qui fait que les immigrants sont vite assimilés
(même au point de vue linguistique). Il arrive même que
certains de ceux-ci militent dans les groupes catalanistes, voire
jusque dans les sections extrémistes.

Je ne connais pas les aspects de
la situation en pays basque. Il se peut qu’elle soit encore plus
grave, du fait que la langue y est en recul depuis déjà
quelques siècles.

Un autre phénomène
sociologique lourd de conséquences futures, est, d’une part,
la prolétarisation d’une grande partie de la petite
bourgeoisie catalane (la seule en Espagne qui eût de
l’importance) et, de l’autre, l’ascension d’un petit nombre
de petits-bourgeois aux rangs de la grande bourgeoisie.

D’un autre caractère est
l’intégration dans l’armée d’une grande quantité
de sous-officiers provenant des Milices universitaires, et qui, pour
la plupart (au moins en Catalogne), font preuve d’une farouche
opposition au régime. Cet élément nouveau
n’aurait de conséquences que dans le cas où le régime
devrait faire une épreuve de force, et on pourrait s’attendre
à une prise de position anti-régime de la part de
larges secteurs d’officiers subalternes.

Pour finir, un événement
que l’on peut placer sans hésitation parmi ceux que le
régime n’a pas désirés. C’est l’abandon du
Maroc, et il est trop tôt pour essayer de voir quelles en
seront les conséquences et si elles agiront directement sur
l’avenir du régime. En tout cas, ce fait nous a permis de
voir un représentant qualifié du nationalisme catalan
se refuser à prendre publiquement position pour l’indépendance
du Maroc, parce que, selon lui, on ne devait pas, même si
Franco se trouvait au pouvoir, poignarder la patrie dans le dos !

Ramon Porqueras


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