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Témoins n°10/11 (automne-hiver 1955-1956)
L’accusateur s’accuse
Article mis en ligne le 11 octobre 2007

par Hochwälder (Fritz)
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On n’a pas oublié le
grand succès du drame « Sur la terre comme au ciel »,
de l’écrivain viennois Fritz Hochwälder. Depuis,
Hochwälder a fait jouer « Donadieu » et « 
l’Accusateur public », deux pièces dont la traduction
vient de paraître en un volume (à la Table ronde). Dans
la seconde, Fritz Hochwälder a pris pour sujet – sujet actuel
 ! – le mécanisme de la Terreur, la fatalité de la
machine, une fois qu’elle est montée, car, qu’il s’agisse
des terreurs totalitaires contemporaines ou de leur préfiguration
française préthermidorienne, rien, cette machine, ne
peut l’arrêter, l’empêcher de détruire même
ses auteurs ou ses servants. Ici, l’accusateur public, ce n’est
donc pas M. Wichinsky, mais Fouquier-Tinville. Pour suivre les deux
scènes qu’avec l’amicale autorisation de l’auteur nous
reproduisons ci-dessous, il suffit de savoir que nous sommes après
le 9 thermidor. Fouquier, bien entendu, est resté en place.
Thérésia (Madame Tallien) s’est juré d’avoir
sa tête pour abattre définitivement la Terreur (qui
jusqu’ici fonctionne encore – contre les terroristes). Mais
Fouquier, qui est au principal levier de commande, est pratiquement
inattaquable. Toutefois, la loi de prairial lui donne le pouvoir
d’établir un mandat en blanc. Soucieux de plaire à
celle dont il a flairé l’avènement à la
toute-puissance (car l’insignifiant Tallien ne compte pas),
Fouquier, sans savoir qu’il est lui-même ainsi l’instrument
de sa propre perte, établit ce mandat. Un seul obstacle encore
 : le mandat doit être signé par un juge, et tous les « 
bons » juges, depuis le 9 thermidor, ont été
liquidés. Qu’à cela ne tienne. Fouquier, qui par
amitié (tout arrive !) a sauvé l’ex-juge
Montané, le réintègre et lui demande de lui
payer sa dette de reconnaissance en lui donnant sa signature :

Fouquier-Tinville, Thérésia,
Montané

Montané : Et je dois
signer en blanc ?

Fouquier-Tinville : Oui.

Montané : Comme un aveugle
 ?

Fouquier-Tinville : Comme un
aveugle.

Montané : Pour rien au
monde (Il lui rend le papier.)

Fouquier-Tinville (avec
indifférence) : Comme tu voudras. (Il remet le mandat d’arrêt
sur son secrétaire.)

Thérésia (se lève)
 : Pour rien au monde ? Vous désirez ardemment la liberté
et vous refusez de lui frayer un chemin ? Vous prétendez
abhorrer la Terreur et vous vous récusez lâchement quand
il s’agit de l’abolir par le sang ? Croyez-vous peut-être
que l’homme dont le nom figurera sur ce papier, hésitera une
seconde quand il s’agira d’anéantir des légions
d’innocents ? Pourvu que cela lui donne le moindre avantage ! J’ai
vu, à Bordeaux, de quelles cruautés étaient
capables les créatures de la Terreur. Je sais des bateaux
chargés de ces malheureux qu’on allait noyer comme des rats.
J’ai vu de mes yeux, à Meudon, comme on fabriquait des
perruques avec les cheveux des cadavres, et comme leurs peaux
partaient à la tannerie pour qu’on en fît du cuir.
Mais vous, citoyen Montané, vous hésitez à vous
salir les mains – au moment où il s’agit de donner le coup
de grâce à la Terreur. Ne voyez-vous vraiment pas comme
les bandes de Fréron et les jacobins cachés, ces Collot
et ces Billaud se réjouissent de la longévité
d’une loi dont ils espèrent pouvoir se servir à leur
manière, un jour prochain ? Vous disiez que mon nom était
pour vous, à l’époque des persécutions, comme
un appel à l’humanité. Eh bien, j’ai honte, à
présent, d’avoir risqué ma vie pour des hommes trop
lâches ou trop faibles pour en finir avec leurs ennemis lorsque
l’occasion s’en présente. – Allez-vous-en ! Vous êtes
indigne de la liberté. Attendez tranquillement que l’on
vienne vous chercher au nom de cette Terreur que vous ménagez
actuellement avec tant de sensibilité. Allez-vous-en. (Un
temps.)

Montané
Fouquier) : Donne-moi le mandat d’arrêt.

Fouquier-Tinville (près du
bureau) : Voici.

Montané (prend la plume) :
Tant pis pour mon nom. Pourvu que le prix en soit réellement
la liberté. (Il signe.)

Fouquier-Tinville : On te
remettra ce mandat, scellé, ce soir, à l’entrée
de la Conciergerie, à dix heures précises. Tu en
donneras lecture, quel que soit le nom de l’accusé.

Montané : Quel que soit le
nom de l’accusé. Puisque c’est l’ordre de celle qui a
sauvé les persécutés de Bordeaux. Elle peut
compter sur moi.

Thérésia : Je vous
en saurai gré, citoyen Montané.

Montané : Je serai
largement récompensé si le prix de mon premier crime
est la liberté. (Il s’incline légèrement et
sort.)

Fouquier-Tinville, Thérésia

Fouquier-Tinville (plie la
feuille que Montané vient de signer et la donne à
Thérésia) : Voilà votre ennemi anéanti.
Mais si déjà il méditait la contre-attaque ?

Thérésia : Il ne se
doute de rien.

Fouquier-Tinville : En êtes-vous
si sûre que cela ?

Thérésia :
Absolument.

Fouquier-Tinville : Quelle tête
il fera lorsque son sort se révélera à lui
subitement ! Un tel spectacle est l’une des choses les plus
curieuses que l’on puisse voir. Inoubliable pour qui l’a vu.

Thérésia : Cela
vous est arrivé souvent d’assister à de tels
spectacles ?

Fouquier-Tinville : Des douzaines
de fois. Si je pense à Legris, par exemple, je ne peux pas
m’empêcher de rire : il ne voulait pas y croire. Embarqué
sur la charrette, il ne se lassait pas de nous crier : « C’est
une erreur ! C’est une erreur ! »

Thérésia : Aucune
de ces victimes n’a essayé de vous résister ?

Fouquier-Tinville : Comment cela
 ?

Thérésia : En se
débattant ?

Fouquier-Tinville : Entouré
de gendarmes qui vous brandissent leurs piques au nez, ce n’est
guère possible. Le moindre mouvement imprudent, et vous
arrivez place de la Révolution à l’état de
cadavre, comme Valazé.

Thérésia : Et s’il
commence à parler ?

Fouquier-Tinville : N’ayez
crainte : il ne dira mot.

Thérésia : S’il
nie ?

Fouquier-Tinville : Un homme muet
ne saurait nier. Et puisqu’il est coupable, il ne peut être
question de nier. Un coupable est toujours coupable. Nier ! Nous
irions loin si nous admettions cela !

Thérésia : Une
seule parole pourtant…

Fouquier-Tinville : … lui
serait coupée infailliblement. Avant qu’il ne saisisse
exactement ce qui se passe, Sanson le prend en charge devant la porte
et en fait son affaire. Arrivé à la Conciergerie, il
pourra crier tant qu’il voudra ; on en a l’habitude.

Thérésia : Sa
personne, son rang, tout cela pourrait tout de même jouer.

Fouquier-Tinville : Plus à
la Conciergerie. Les Girondins ont eu beau se mettre en colère.
Personne n’y a fait attention. Personne n’a répondu aux
cris des victimes de Danton, personne n’a répondu aux cris
de Danton. Le cochon Hébert a failli crever de peur. Tous les
ennemis de Robespierre sont passés par là, en attendant
que Robespierre y passât lui-même. L’indifférence
de notre personnel est restée immuable. La routine fait bien
des choses.

Thérésia :
(commence subitement à trembler).

Fouquier-Tinville : Qu’avez-vous
donc ?

Thérésia : (le
regarde fixement).

Fouquier-Tinville : Voici une
chaise. Je vous prie, asseyez-vous. Reposez-vous. Un verre d’eau ?

Thérésia (se laisse
tomber sur sa chaise) : Je vous suis reconnaissante.

Fouquier-Tinville (apporte de son
secrétaire un carafon et un verre, donne à boire à
Thérésia).

Thérésia (boit) :
Merci. Cela se passe.

Fouquier-Tinville (après
avoir rapporté carafon et verre) : Il ne faut pas faiblir
maintenant. La machine tourne, nous ne pouvons plus l’arrêter.
Cet homme tombera. Vous l’avez ainsi voulu vous-même. Il
serait désormais dangereux pour vous de changer d’avis.

Thérésia : Ce
n’était rien. Une faiblesse qui passe.

Fouquier-Tinville : Vous ne vous
imaginez pas à quel point j’avais envie parfois de
m’évanouir. C’est un excellent moyen de se défaire
de toute responsabilité, de devenir en un clin d’œil un
homme bon. Hélas ! c’est un luxe que je n’ai jamais pu me
payer. Si je perds mon assurance, c’en est fini de moi. C’est le
métier qui veut cela.

Thérésia : Si vous
perdez votre assurance, c’en est fini de vous ?

Fouquier-Tinville : Oh, j’en ai
tellement assez, assez, assez ! Mais quand on est engagé dans
ces histoires-là, il n’y a plus moyen de reculer. Et on
s’enlise de plus en plus. Il faut continuer tout droit, sans
regarder à gauche, sans regarder à droite. Sans poser
de questions. Sans donner de réponses. Sans scrupules ni
remords. Tout cela est bon pour le reste de l’humanité, pour
ceux qui ont la vie plus facile. Si vous croyez que cela fait
plaisir, de passer pour le champion de la cruauté – que cela
donne de la satisfaction de se sentir vomi par ceux-là mêmes
qui se servent de vous –, de n’avoir pas le droit de penser à
la pitié, à la charité, au droit, à la
justice… Ah ! la cruauté est devenue bien commune depuis
quelque temps, l’humanité progresse à pas de géant
– cela ne lui réussit pas dans tous les domaines.

Thérésia : (se
lève).

Fouquier-Tinville (lui offre son
bras).

Thérésia
(l’accepte) : Peut-on vivre – tout à fait en dehors de la
charité ?

Fouquier-Tinville : On peut tout
en ce monde. Seulement, certaines choses se paient bien cher. J’ai
payé moi – et me voilà au bord de la faillite.

Fritz Hochwälder

(Traduit de l’allemand par
Richard Thieberger)


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