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Témoins n°10/11 (automne-hiver 1955-1956)
Un témoignage : le prix de notre indiférence
Article mis en ligne le 11 octobre 2007

par Bloch-Michel (Jean)
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Dès l’instant que l’on
se trouve en pays conquis, comme l’étaient les Allemands en
France, et les Français en Indochine, la règle veut que
rien ne vous y soit compté de ce qu’on fait en sa faveur,
mais que toute injustice vous y soit reprochée sans indulgence
et sans pardon possible.

À ce genre d’arguments,
la réponse des hommes sincères, sinon cyniques, est que
notre empire est la condition de notre prospérité. Je
suis persuadé que cela est faux… Et quand notre prospérité
serait à ce prix, je sais que je ne serais pas le seul à
lui préférer une pauvreté plus honorable.

Mais ce qui me semble le plus
grave dans tout cela, c’est que nous ayons si facilement toléré
qu’on nous entraînât dans une guerre dont nous
n’admettions ni les motifs ni la fin. En fait, et tant qu’il n’a
pas été évident que cette guerre fût un
danger même pour ceux qui ne la faisaient pas, nous en avons
appris le déclenchement et nous en avons suivi les
vicissitudes avec une entière indifférence. Il en était
de même, d’ailleurs, pour la guerre de Corée. Car s’il
nous arrivait, selon le camp que nous avions choisi, de trembler
quand l’un des deux adversaires reculait et de nous réjouir
s’il avançait, personne ne songeait vraiment à mettre
en berne tous les jours en souvenir des Coréens, pour qui la
fortune était égale : toujours mauvaise. Il faut donc
avouer que nous avons consenti que s’accomplissent en notre nom ce
que nombre d’entre nous considèrent comme des crimes. Nous
l’avons accepté ou nous avons voulu l’ignorer. Bref, nous
avons été indifférents. Voilà donc le
signe de cette époque, et nous en sommes, non moins que les
autres marqués.

_

Pourtant nous devrions connaître
le prix de notre indifférence. Il n’est pas si loin, le
temps où l’on nous y encourageait, disant qu’elle seule
pouvait assurer notre sécurité. Et, bien que le
souvenir s’en efface dans notre mémoire encombrée
d’images plus récentes et pour nous plus violentes,
rappelons-nous le temps où le peuple espagnol combattait pour
sa liberté. Tous les problèmes qu’il nous a fallu
ensuite résoudre pour nous-mêmes se posèrent
alors. La guerre d’Espagne a partagé les hommes en
collaborateurs opportunistes et résistants. Peu nombreux sont
ceux qui, par la suite, ont eu le désir ou l’occasion de
changer de camp. Pour la première fois aussi nous nous sommes
aperçus qu’il est difficile, une fois le choix décidé,
de s’aveugler avec assez de force pour poursuivre l’action
entreprise.

Il était facile, dès
les premiers jours – surtout les premiers jours – de reconnaître
où se trouvait la justice et où l’oppression. Je ne
crois pas que nous puissions jamais rencontrer une cause plus pure et
plus intacte que celle de la République espagnole au début
de la guerre civile. Pourtant, dès ce moment, nous devions
choisir entre la guerre et la paix. On nous disait qu’intervenir
pour les républicains, c’était précipiter
l’Europe dans la guerre. Puisque Mussolini et Hitler n’avaient
pas attendu pour aider Franco, il devait y avoir quelque chose de
logique dans cet avertissement. La non-intervention fut donc une de
ces hypocrisies comme le pacifisme le plus sincère en inspire
parfois à la politique. Car une fois cette position prise, on
ne pouvait la soutenir qu’en s’aveuglant sur ses conséquences
et sur le mensonge qu’elle était devenue.

En même temps, le camp que
nous avions choisi perdait de sa pureté, la répression
contre les anarchistes et les procédés utilisés
par le parti communiste dans les rangs des républicains
instauraient une tyrannie chez les défenseurs de la liberté.
Justifier de telles mesures était facile : en temps de guerre,
le besoin d’un ordre politique est tel qu’il faut parfois lui
sacrifier les raisons mêmes pour lesquelles on se bat. Cela
prouve seulement que la liberté ne peut naître de la
guerre. Mais le combat changeait de visage. Il devenait celui d’un
peuple utilisé, qu’il le veuille ou non, pour les besoins
d’un système et d’un parti. La cause du peuple espagnol y
conservait sa pureté. Elle demeure encore aujourd’hui la
même qu’au premier jour. Mais ce n’étaient plus
seulement le peuple espagnol et sa liberté qui étaient
en cause. Car les hommes furent vite trahis et nous pûmes
assister à ce spectacle, qui nous est coutumier, d’une
révolution dont les premiers héros sont les premières
victimes. Les anarchistes furent sacrifiés aux besoins de
l’ordre, en même temps qu’aux exigences d’un parti qui
n’avait pour force, en Espagne du moins, que de représenter
un ordre.

Le plus grave est que l’Espagne
a été deux fois trahie par nous : lorsque nous avons
refusé d’apporter une aide aux partisans de la liberté
que ses ennemis avaient entrepris d’asservir, et lorsque, ceux-ci
une fois vaincus, nous avons consenti que l’Espagne demeurât
seule sous l’oppression.

Et maintenant, le silence s’est
fait sur elle. À quelques pas de nous, un dictateur ridicule
fusille encore chaque jour des hommes qui, pour la plupart, étaient
venus en France nous aider, il y a quelques années, à
vaincre nos ennemis communs. Tout cela se passe dans le silence,
comme il en est pour les massacres accomplis en notre nom à
Madagascar, au Maroc ou en Tunisie. Ce silence organisé par
nos maîtres n’existe pourtant que par notre consentement. Il
est utile à notre tranquillité et nous en connaissons,
depuis longtemps, la pratique et les vertus. Et nous ne sommes pas
les seuls.

Nous n’avons pas cru les
Allemands lorsqu’ils nous dirent qu’ils ignoraient les camps de
concentration. Je suis sûr qu’ils étaient, pour la
plupart, véridiques. Qui donc, en France, du temps où
il existait encore, savait ce qui se passait au bagne de Cayenne ?
Parfois, un honnête homme, fourvoyé parmi les
garde-chiourme, s’indignait au spectacle de cette entreprise
d’assassinat. Il revenait, écrivait un livre ou des
articles. C’était l’occasion de quelques remous, puis le
pays retombait dans sa torpeur et apprenait, sans frémir,
qu’un nouveau convoi s’était embarqué à
l’île de Ré. Est-ce donc parce que les camps étaient
plus près d’eux que tous les Allemands devaient en être
avertis ? Il leur suffisait, comme à nous, d’être bien
décidés à ne rien entendre pour que les cris des
martyrs n’atteignissent pas leurs oreilles.

Comme les Allemands avaient fait
le silence sur Auschwitz, Dachau et Buchenwald, comme nous l’avons
fait sur Cayenne, nous le faisons sur l’Espagne, et mieux encore
sur Madagascar et le cap Bon. Rien n’est encore perdu, cependant,
puisqu’un tel silence, j’ai encore le droit aujourd’hui de le
troubler. Mais il ne faut pas se faire d’illusions. Si nous
continuons à nous taire, comme se taisaient avant nous les
Allemands, il nous arrivera un jour ce qui leur est arrivé :
on nous fera sortir de notre silence, mais pour nous faire hurler, en
cadence et au commandement.

Jean Bloch-Michel

(« Journal du désordre
 »)


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