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Témoins n°10/11 (automne-hiver 1955-1956)
Lectures
Kronstadt et l’anarchisme
Article mis en ligne le 11 octobre 2007

par Prudhommeaux (André)
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En marge
du livre de Voline sur « la Révolution inconnue »

L’histoire
héroïque et tragique des marins de Kronstadt peut être
envisagée sous deux angles très différents et, à
vrai dire, diamétralement opposés. Celui de la
dictature communiste, et celui de l’émancipation humaine
(dont l’anarchisme est la forme la plus complète, de même
que la dictature communiste est la forme la plus totale d’oppression
connue jusqu’à ce jour).

 * * *

Sous
l’angle de la dictature communiste, Kronstadt, forteresse
révolutionnaire, constituait en 1917 un élément
de destruction des partis libéraux, paysans et
socialistes-démocratiques (qui dominaient dans la
Constituante) et un facteur décisif dans la dualité de
pouvoir qui s’établit entre les Soviets d’ouvriers et
soldats et le gouvernement « petit bourgeois » de
Kérinsky. Mais le Parti communiste, en octobre 1917, mit fin à
cette dualité de pouvoir, d’une part en renversant le
gouvernement petit-bourgeois, et de l’autre en asservissant les
soviets ouvriers – à la faveur de la neutralisation
réciproque.

La
révolte de Kronstadt, de même que la chevauchée
makhnoviste, se situa en définitive comme un combat imposé
par la dictature communiste à ses anciens alliés de
1917, et poussé par elle jusqu’à la liquidation
totale de ces mêmes alliés. Naturellement, les calomnies
lancées contre les marins de la Baltique et les paysans
ukrainiens furent empruntées à la démagogie
jacobine et communiste bien connue : « agents de la réaction
 », « agents de l’étranger », « 
traîtres à la patrie et à la révolution ».
Inutile de « disculper » les victimes de la tyrannie
rouge : on n’a pas à s’excuser de combattre, même
par les armes, l’oppression sous sa forme la plus virulente et la
plus destructrice ; on n’a pas à s’excuser d’être
anticommuniste, pas plus que d’être antifasciste ou
antihitlérien.

 * * *

Du point
de vue libertaire, Kronstadt marquait un réveil de conscience
de la part des éléments qui avaient cru voir dans le
bolchevisme un élément « socialement progressif
 », un « acheminement historique vers l’affranchissement
du travail », et qui furent amenés par les faits à
comprendre que le bolchevisme était exactement le contraire de
tout cela.

On ne
peut nier que Kronstadt ait présenté et défendu
des revendications auxquelles les anarchistes ne peuvent qu’applaudir
et qui conservent toute leur valeur dans les pays du rideau de fer :

  1.  
    Le
    vote secret, avec pleine liberté de parole et d’expression
    pour toutes les tendances au sein des organisations telles que
    syndicats, communes et coopératives.
  2. L’exclusion des partis politiques, c’est-à-dire des
    formations qui suppriment le libre jeu des tendances et leur
    substituent la captation organisée des suffrages et des
    fonctions.
  3. La
    séparation entre tout parti et l’État (ou, ce qui
    revient au même, entre toute Église et l’État),
    donc du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, n’est pas autre
    chose que la véritable laïcité.
  4. La
    pleine liberté rendue aux paysans et aux artisans d’utiliser
    terres, bétail, instruments et locaux en leur possession, sans
    exploitation du travail d’autrui.
  5. Enfin
    la recommandation d’épargner le sang humain et de traiter
    les adversaires présumés comme des individus
    susceptibles de s’émanciper et non pas comme de simples
    instruments de l’appareil d’oppression sociale en voie de
    liquidation, élève la commune de Kronstadt à une
    hauteur morale rarement atteinte par les révolutions du passé.

 * * *

Un
dernier mot, en réponse à ceux qui considèrent
encore l’anarchisme comme la finalité immanente au
communisme, et les anarchistes comme les francs-tireurs ou la pointe
d’avant-garde dans un combat où les communistes sont le gros
de l’armée. On a prétendu que Lénine et
Trotsky au lieu de traiter les marins de Kronstadt (selon leur propre
expression) comme du gibier ou de la vermine – auraient pu
s’entendre avec eux pour consolider le système communiste ;
ils auraient pu ainsi, ajoute-t-on, s’épargner le retour en
arrière vers la NEP.

C’est
là un point de vue que je connais bien pour l’avoir partagé
pendant les années 1920 avec des révolutionnaires de
bonne foi. Je pense qu’il est insoutenable aujourd’hui, et cela
pour deux raisons essentielles. D’abord, nous savons aujourd’hui
que la NEP, seule, a permis au peuple russe d’échapper à
la mort par la famine et à la désorganisation
économique la plus totale ; la période 1921-1928 est
encore, dans la mémoire des travailleurs russes, celle des
vaches grasses, de la paix intérieure et de la prospérité
croissante, entre deux périodes de terreur et de famines
épouvantables. Ensuite, il faut reconnaître que les
libertés relatives octroyées par la NEP étaient
effectivement une concession faite aux revendications populaires dont
Kronstadt se faisait le porte-voix [1].

Ces
revendications, la dictature bolchevique ne pouvait les accueillir
sous une pression extérieure, sans prononcer sa propre
déchéance et sa propre liquidation : elle devait, pour
se maintenir intacte tout en échappant à une situation
économique désespérée, commencer par
massacrer jusqu’au dernier les hommes qui exigeaient des réformes,
avant de réaliser d’en haut une partie de ces réformes
par une décision « souveraine » du pouvoir absolu.
C’est ainsi que tous les tournants bolcheviks depuis 1917 se sont
accompagnés d’une purge impitoyable des éléments
qui avaient demandé un changement d’orientation : avant
d’adopter leur politique, la dictature les a liquidés. C’est
le procédé inverse qu’utilisent les régimes
parlementaires qui disposent d’équipes de rechange et les
conservent soigneusement pour satisfaire, en apparence au moins, à
toutes les fluctuations de l’opinion. Un régime
parlementaire eût sans doute proposé à « 
ceux de Kronstadt » de participer, par l’intermédiaire
de leurs délégués, à une nouvelle
assemblée législative et à un nouveau ministère
 ; un régime despotique n’avait d’autre ressource que de
les tuer pour s’emparer ensuite de la partie politiquement
utilisable de leur « programme ».

A.
Prudhommeaux

Notes :

[1Il en a été de
même, depuis lors des concessions faites par l’administration
russe des pays satellites, après les journées de juin
1953 en Allemagne et en Tchécoslovaquie.


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