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Les Temps Nouveaux n°2 du 11 au 17 mai 1895
Art nouveau
Article mis en ligne le 2 février 2007

par Girard (André)
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 À des temps nouveaux répond un art nouveau. Car, de toutes les émanations de l’esprit humain, l’Art caractérise avec le plus de précision l’état psychologique d’une époque. Plus que la science, dont les découvertes sont parfois dues au hasard, plus que l’Histoire, dont les données manquent le plus souvent de certitude, l’héritage artistique du passé nous offre un critérium assuré pour la reconstitution évolutive des civilisations disparues.

 Aujourd’hui, des idées nouvelles germent à foison. Implacable se déroule le procès de la Société présente. Parallèlement à ces idées éclosent des sentiments nouveaux ; et l’art dont le domaine est le sentiment, se ressent de cette germination. L’Art social est né et grandit chaque jour. En toutes les branches par où se ramifient diversement les facultés sensitives de l’âme humaine, les préoccupations — philosophiques, morales ou autres, — qui tourmentent notre époque, ont apposé leur empreinte.

 En toutes ? Non, cependant. La musique, cet art pourtant jusqu’ici privilège d’une classe d’intellectuels, n’a pas encore manifesté son évolution en ce sens. Le drame lyrique, tout indiqué pour une telle initiative, stagne toujours entre la féerie purement décorative et la légende parée d’une sorte de symbolisme pessimiste et renonciateur. Retardataire, il résume sa philosophie en la subordination irrémissible des volontés humaines aux caprices de la Fatalité.

 La Fatalité ! nous en a-t-on assez rebattu les oreilles ! Nous a-t-on assez montré l’homme jouet de la Fatalité, soumis sans recours à son joug inexorable, toujours vaincu dans sa lutte pour le bonheur, par une volonté supérieure à la sienne, volonté invisible, intangible, mais réelle néanmoins et toute-puissante ! De ce duel inégal de l’homme contre l’Ange, ne sortent que désespérance et renoncement.

 Et qu’est-elle donc cette Fatalité, sinon un ensemble de causes et d’effets, déterminant nos actes, il est vrai, mais dans l’influence desquels entre une bonne part de volitions humaines ? Si la Fatalité mène l’homme, celui-ci agit sur elle en retour, et avec d’autant plus de succès qu’il concentre une volonté plus intense. Il commande ou obéit à son ennemie, suivant le degré d’énergie qu’il est susceptible de déployer.

 Or, cet abandon de soi-même aux arrêts prétendus de la Fatalité, dernier mot d’une certaine philosophie inspiratrice de notre art durant la majeure partie de ce siècle, cette défection de la volonté individuelle devant la généralité des volitions contraires, est la caractéristique d’un affaissement moral, répugnant à la lutte qui, seule, affranchit. En effet, quoique particulièrement troublé, notre siècle ne fut pas, en ce qui concerne l’accomplissement d’un mieux social, un siècle de progrès tangible.

 Au sortir du coup de force de 1789, réussi parce que le prétexte en était la réalisation d’un idéal de justice, la Bourgeoisie, parvenue au pouvoir, s’attacha à rétablir à son profit les privilèges dont elle avait souffert. Le peuple berné, mais bien plus tard désabusé, demeura longtemps déconcerté et, souffrant des mêmes maux ou à peu près qu’auparavant, il tâtonna longuement à la recherche des causes de son malaise.

 De là ces aspirations vagues vers un idéal indécis, empreintes d’un certain caractère de religiosité nébuleuse, qui fut la marque du romantisme. Élan stérile, sans point d’appui positif, ne laissant après lui que désespérance et sentiment d’inanité.

 Plus tard, abandonnant la nue où elle s’égarait pour redescendre sur la terre, l’intelligence humaine s’appliqua à étudier de près les phénomènes vitaux et leurs rapports réciproques, soit chez le même sujet, soit d’individu à individu. Analyse sèche comme une nomenclature, simple enregistrement de faits ou « documents », d’où toute conclusion est encore absente, sauf encore ce renoncement pessimiste, cette malédiction de la vie, due, en raison du manque de coordination dans les données à l’ignorance des causes primordiales et, par conséquent, du remède. Cet état d’esprit inspira le naturalisme.

 Enfin, les documents sont réunis en grand nombre, en assez grand nombre, pour qu’apparaissent leurs relations, pour que se formulent des propositions se déduisant les unes des autres, et dont l’ensemble est suffisant pour constituer une science. Le but de la vie se précise et se révèle grandiose, dans un idéal de solidarité universelle.

 Alors, un art nouveau surgit, non plus pessimiste maintenant, mais plein d’une foi profonde en l’avenir meilleur ; on l’a nommé l’Art social.

 Cet idéal d’une humanité libérée, dont les éléments sont fortement pénétrés du sentiment de leur individualité, ne relevant que de leur volonté et de leur conscience, assujettis bénévolement à une loi morale sans sanction inutile puisque, grâce à la fusion de l’intérêt privé dans l’intérêt général, nul, sauf négligeable exception, ne serait incité au mal, — cet idéal d’une société harmoniquement constituée par le libre jeu des initiatives individuelles concourant au bien commun, lui apparaît le terme et le but de l’évolution humaine.

 Autrement beau, certes, et d’une réalisation plus vraisemblable que le vague espoir d’une récompense posthume, problématique compensation des souffrances de la vie, cet idéal de proche en proche révélé, passionne les générations présentes.

 L’art musical, ai-je dit en commençant, est jusqu’ici demeuré à l’écart. Pour qu’il apporte à cette évolution son puissant concours, je combattrai ici.

André Girard (Max Buhr)

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