La Presse Anarchiste
Slogan du site
Descriptif du site
Iztok n°2 (septembre 1980)
La question macédonienne
Article mis en ligne le 27 septembre 2007

par Dimitrov, Iztok
Visites : 789 - Popularité :
9%
logo imprimer
Depuis plus d’un siècle cette question envenime les rapports entre la Grèce, la Bulgarie et la Serbie — aujourd’hui Yougoslavie —, après avoir concerné également la Turquie. Des centaines de livres tendancieux ont été publiés, et une bonne partie d’un point de vue marxiste soit pour falsifier l’histoire en faveur de la Yougoslavie, soit pour falsifier l’histoire au profit de la Bulgarie.

En ce sens, on peut dire que le nationalisme macédonien est une illustration des conflits actuels dans les pays marxistes léninistes : minorité chinoise au Vietnam provoquant la guerre sino-vietnamienne, droit historique russe ou chinois et incidents frontaliers sino-soviétiques ; sans oublier les problèmes latents : minorité roumaine en URSS, minorité hongroise en Roumanie, minorité musulmane en URSS, etc., ce qui peut entraîner des incidents dont les cas des Juifs et des Allemands d’URSS ne sont qu’un début anodin.

Cette incapacité du marxisme est liée à sa vision du nationalisme, comme reflet du développement économique capitaliste. Ainsi Marx s’est prononcé totalement contre le nationalisme tchèque, hongrois, serbe etc, en des termes proches de ceux d’Hitler, nationalisme qui « affaiblirait la puissance de l’Allemagne », considérée comme proche de la révolution [1]. Engels résume sa position indirectement sur la Macédoine en disant : « Aussi intéressants que soient les Slaves des Balkans, etc, ils peuvent aller au diable dès que leur effort de libération entre en conflit avec l’intérêt du prolétariat. » [2]

Comme les libertaires, et Bakounine en particulier, considéraient avec plus de sympathie l’émancipation nationale et la lutte contre les oppresseurs étrangers (en essayant d’aller plus loin vers une démocratie plus complète), c’est tout naturellement qu’il y eut des liens idéologiques et pratiques des Serbes et des Bulgares avec Bakounine. L’idée de la libre fédération des peuples fut très tôt propagée dans les Balkans et en particulier en Bulgarie, où Khristo Botev défendait l’idée d’une confédération des Slaves du sud (Yougoslave) contre les prétentions impérialistes allemandes et russes entre Serbes et Bulgares (article « Yugoslavia », 17-08-1871). Khristo Botev, par ses écrits et son action révolutionnaires, est considéré comme un des « apôtres » de l’indépendance bulgare, mais sa pensée (marquée par Bakounine) est cachée au profit de son œuvre poétique.

C’est de l’indépendance bulgare en 1878 que naît la question macédonienne : une partie du pays, le nord, est indépendant des Turcs, le sud appelée Roumélie est administrée par les Turcs, une troisième partie historiquement slave et peuplée de Slaves reste turque : elle comprend la Macédoine (de l’Albanie actuelle à Melnik d’ouest en est, de Vrania à Salonique du nord au sud) et la Thrace (en gros la partie actuelle de la Turquie autour d’Edirne).

La Roumanie passa assez rapidement à la Bulgarie avec la guerre de 1885, non sans que la Serbie n’attaque à cette occasion la Bulgarie jugeant que l’expansion bulgare était dangereuse. Les impérialistes russes et austro-hongrois gelèrent la situation en imposant une paix aux deux pays. Et en théorie jusqu’en 1912 il y eut un statu-quo. En fait la Bulgarie préparait l’annexion ou « libération » de la Macédoine, avec l’aide des Macédoniens, LES UNS ET LES AUTRES NE SE TROUVANT AUCUNE DIFFERENCE. Mais cette vision était discutée par la Serbie désirant un débouché sur la mer Egée, et par la Grèce considérant la région de Salonique comme historiquement grecque, et même la Roumanie se réservait des droits du fait qu’une ethnie de la Macédoine est apparentée à la Roumanie (Koutsovalaques).

La Macédoine est en effet formée de Slaves-orthodoxes ou Kusulmans, de Gitans, de Turcs et des minorités grecques, juives albanaises et des bergers itinérants allant de Roumanie en Grèce. Ainsi chaque pays était en droit de considérer la Macédoine comme sienne : la Bulgarie parce que les habitants en grande majorité se considéraient bulgares ; la Serbie parce que les habitants étaient slaves, donc serbes ; la Turquie parce que depuis le XVe siècle elle y régnait ; la Grèce parce que Philippe de Macédoine fut le père du plus grand général de la Grèce antique Alexandre le Grand.

Les efforts réels d’implantation dans la population furent uniquement fait par les Bulgares : dès 1895 des troubles éclatèrent contre les Turcs en Macédoine, avec deux organisations clandestines, celle de Mikhailovski et celle de Gotse Deltchev. Une insurrection fut lancée par les Macédoniens de l’intérieur et de l’extérieur en Macédoine et en Thrace le 2 août 1903, le jour de la Saint Elie — « Ilin Den » ou « Ilindisko Vastanie » (l’insurrection de la Saint Elie). Les anarchistes y eurent une participation importante avec les attentats préparatoires d’avril 1903 à Salonique, non pas contre les Turcs mais contre les capitaux étrangers en Turquie. Durant trois jours (les 28, 29 et 30 avril 1903), la ville fut paralysée par le dynamitage de l’usine à gaz (éclairage public), de la Banque Ottomane, du cargo français « Guadalquivir » et de nombreux bâtiments publics. Ce fut l’action d’un groupe de huit anarcho-communistes [3]. L’insurrection en elle-même est lancé par le groupe socialiste de Gotse Deltchev (qui lui avait été tué dans une action armée le 4 mai) et avec la participation des anarchistes, comme Mikhail Guerdjikov, chef d’une colonne qui s’illustra particulièrement.

Pendant trois mois, ce fut une guerre contre les Turcs. Mais malgré le patriotisme, le sang qui coule, la monarchie bulgare ne bouge pas : la bourgeoisie n’admet pas une insurrection socialiste (précisons que c’est une minorité, car les socialistes sont majoritairement réformistes comme dans toute l’Europe). Malgré à peu près 2000 hommes armés, la création de communes organisées révolutionnairement — Strandja et Krouchevo —, l’armée turque de 3000 hommes d’abord désorganisée et ensuite renforcée reprend ses positions en Thrace et en Macédoine. 4300 personnes sont mortes, et plus de 76000 cherchent refuge en Bulgarie.

LES MACÉDONIENS SE SENTENT MAINTENANT POLITIQUEMENT DIFFÉRENTS DES BULGARES, MÊME SI LA LANGUE ET LES TRADITIONS SONT IDENTIQUES. En 1912-1913, les Bulgares, les Serbes et les Grecs attaquent les Turcs, et gagnent la guerre. Mais ne se mettant pas d’accord sur quel pays occuperait la Macédoine, la Serbie et la Grèce attaquent la Bulgarie qui est vaincue. La Roumanie ayant également attaquée la Bulgarie, ce pays perd une province du nord qui passe à la Roumanie (la Dobrudja) ; la Thrace reste turque et la Macédoine passait en grande partie à la Serbie, sauf la partie littorale (Salonique et Kavala) à la Grèce. La Bulgarie en obtient une petite partie, la vallée de la Strouma, qu’elle possède toujours.

La guerre de 14-18 ayant suivi celle de 1912-13, la Macédoine ne subit son nouveau statut non turc pleinement qu’à partir de 1919. Pour les Grecs — et ils n’ont pas varié jusqu’à aujourd’hui — il n’y a pas de slaves, tous les habitants sont des Grecs, les minorités ont peu de droits et les Macédoniens aucun. Pour les Serbes, les Macédoniens, trop influencés par la Bulgarie, devaient être « serbisés » de force. Cette situation favorisa l’activité clandestine des organisations macédoniennes manipulées par le gouvernement bulgare pour créer des difficultés aux Serbes et aux Grecs.

Avec la 2e guerre mondiale, la Bulgarie traditionnellement pro-allemande envahit une partie de la Yougoslavie en 1942 et de la Grèce, c’est à dire LES TERRES « HISTORIQUEMENT » BULGARES : la Macédoine de la frontière albanaise à Salonique et Kavala. Mais en Grèce, une partie des slaves avaient été chassés et des grecs s’y trouvaient, et en Yougoslavie la résistance anti-fasciste des partisans de Tito luttait contre les Bulgares alliés aux nazis. En 1944, avec la victoire des titistes et les troupes soviétiques en Bulgarie, les Bulgares évacuèrent leurs troupes de Yougoslavie et de Grèce.

Tout les Balkans étant marxistes-léninistes sauf la Grèce, mais avec une armée communiste en Grèce appuyée par la Bulgarie et la Yougoslavie, on pouvait penser que la solution de la Confédération de type bakouniniste, que même Lénine avait reprise à propos des Balkans [4], allait l’emporter. Or non seulement ce fut Hitler qui régla la question de la Dobrudja entre la Roumanie et la Bulgarie, mais la Yougoslavie communiste et la Bulgarie communiste ne purent se mettre d’accord sur la question macédonienne.

Il est indéniable que les deux pays adoptèrent l’attitude impérialiste des bourgeoisies passées : pour les communistes bulgares, les Macédoniens sont bulgares puisqu’ils parlent bulgare ; pour les communistes yougoslaves, les Macédoniens ne sont pas bulgares puisqu’ils sont en Yougoslavie. À cela s’est ajouté la rupture Tito-Staline et donc le fait que la Bulgarie, comme la Hongrie, est très intéressée à la récupération d’une partie de la population et du territoire yougoslaves.

Vu l’impossibilité de « serbiser » les Macédoniens sans les envoyer dans les bras des Bulgares et donc de Staline, Tito a rusé en créant une ENTITÉ MACÉDONIENNE : « l’idiome macédonien, qui est au fond un dialecte bulgare, est proclamé une langue slave traditionnelle. » [5] Les livres bulgares ont même été interdits et l’enseignement de la langue a accentué l’emploi de mots soit serbes soit formés différemment du bulgare pour créer une différence. Toute l’histoire a été revue de façon puérile pour « inventer » un particularisme macédonien par rapport à la Bulgarie. Ainsi la revue culturelle communiste « Europe » a publié récemment un numéro sur la Macédoine et un autre sur la Bulgarie où une chronologie historique indique les mêmes faits différemment : 1838 « première imprimerie macédonienne » (p.146), « première imprimerie bulgare » (p.176), 1861 « les frères Miladinov publient des chansons populaires » (p.147), « chansons populaires bulgares » (p.177), etc.

Du côté bulgare, la Macédoine est bulgare : « Il n’y a pas de données témoignant de l’existence d’une nationalité macédonienne ni de système étatique macédonien à l’époque du Moyen-Age, ni de l’existence d’une nation macédonienne à l’époque de la renaissance » [6]. Et d’accuser la Yougoslavie de vouloir s’attribuer la zone macédonienne de la Strouma.

Côté yougoslave, il est répondu que les Bulgares en ne reconnaissant pas l’identité macédonienne ont des intentions annexionnistes par rapport à la Macédoine, qui a été proclamée république en 1944 comme la Serbie, la Croatie, la Bosnie, le Montenegro et la Slovénie.

Il semble que la Macédoine suive la voie historique de l’Alsace : province française de langue et culture allemande, d’où des annexions successives, avec la naissance d’une culture autonome s’opposant aux impérialismes allemand et français. Il y aurait aussi bien pu y avoir une solution de type une même langue et plusieurs nations (France, Belgique, Suisse ou Mexique Guatemala, etc.) ou des langues presque identiques et plusieurs nations (flamand de Belgique et hollandais des Pays-Bas ; norvégien et danois ; turkmène, kazak, etc. en URSS et turc officiel en Turquie). Mais la stupidité des classes dirigeantes capitalistes et marxistes-léninistes de Yougoslavie et de Bulgarie est en train de séparer un peuple identique.

Mais à l’image du brave soldat Schveik en Tchécoslovaquie opposant son apparente stupidité aux différents pouvoirs étrangers, les Macédoniens se retrouvent en famille (parfois de trois nationalités différentes : bulgare, yougoslave et grecque), avec l’espoir obstiné d’arriver à être eux-mêmes, d’où parfois un certain « racisme » anti-serbe et anti-bulgare renforcé par les échanges récents dus au tourisme (surtout depuis les années 70) de Yougoslavie vers la Bulgarie et la Grèce (au point que même les Grecs apprennent le Serbo-Croate et les Macédoniens grecs osent reparler macédonien).

Le développement économique bulgare est clairement en crise aux yeux de la population depuis au moins 1976. La Macédoine est une des républiques les plus pauvres, réservoir de main d’œuvre pour les autres républiques et l’émigration en Allemagne Fédérale. La faillite économique et idéologique du modèle marxiste-léniniste peut donner lieu à une nouvelle élaboration par la base de l’idée de « Confédération des slaves du sud ».

Dimitrov – Iztok (Article écrit pour la revue libertaire basque Askatasuna de Bilbao.) 

Notes :

[1Cf Georges Ribeil « Marx/Bakounine,
socialisme autoritaire ou socialisme libertaire » tome I

[2Lettre à Bernstein, 22-25/02/1882, cité
par G. Haupt et Cl. Weill dans « Économie et
Société », X-1974, p. 1471

[3Cf G. Balkanski « Libération
nationale et Révolution sociale », 1969, en
bulgare.

[4« La signification sociale des
victoires serbo-bulgares », Pravda n° 162,
07/XI/1912

[5Ante Ciliga, « La Yougoslavie sous
la menace intérieure et extérieure », 1951,
p. 69

[6Déclaration du Ministère des
Affaires Étrangères bulgares, 24/07/1978


Mots-clés associés

Dans la même rubrique

Évènements à venir

Pas d'évènements à venir


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.89
Version Escal-V4 disponible pour SPIP3.2