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Iztok n°2 (septembre 1980)
Bureaucratie et autogestion
Article mis en ligne le 26 septembre 2007

par Drakulic (Slobodan)
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J’essaierai dans cet article de déceler les origines de la contradiction qui existe
en Yougoslavie entre bureaucratie et autogestion, en soulignant
l’importance que la « tradition révolutionnaire »
du socialisme absolutiste (ou aussi « bolchevisme »,
« marxisme-léninisme », « socialisme
scientifique » etc, a non seulement en Yougoslavie mais
dans le mouvement révolutionnaire en général.
Dans la dispute-conflit entre les tendances autoritaires et
libertaires dans le mouvement révolutionnaire du 19e
siècle (et surtout dans la 1re Internationale),
l’autoritarisme a prévalu, tandis que la tendance libertaire a
été réduite à un rôle marginal. On cite rarement la conséquence la plus importante du conflit dans le mouvement révolutionnaire : encore que les partis sociaux-démocrates aient continué à augmenter leurs forces numériques, la ferveur révolutionnaire diminuait progressivement. 

Il
y eut une grande exception : les Bolcheviques russes. Ils continuèrent à propager l’idée de la révolution armée, mais sous le contrôle direct du parti révolutionnaire, c’est à dire eux-mêmes. Étant persécutés par la police impériale et faisant partie de l’aile la plus autoritaire du premier marxisme, ils donnèrent une structure hiérarchique à leur organisation révolutionnaire, en ayant comme but non pas l’abolition ou la disparition de l’État. Mais la conquête du pouvoir et l’instauration de la dictature du prolétariat. Les premières conquêtes révolutionnaires furent abolies ou disparurent : c’est-à-dire le soviet et le conseil ouvrier. Et on touche ici la contradiction la plus importante du mouvement révolutionnaire autoritaire : au lieu de détruire la structure hiérarchique de la société,
il en créa une nouvelle ; au lieu de valoriser davantage les actions révolutionnaires spontanées des travailleurs, il les tronqua au nom de la révolution, de la classe ouvrière, de l’histoire et du Comité Central.
Cependant, comme elle était la seule révolution victorieuse de l’histoire, la révolution bolchevique exerça une énorme attraction sur les mouvements et sur les organisations révolutionnaires du monde entier.

Ainsi au début et durant toute la première moitié du XXe siècle, elle inspire le mouvement révolutionnaire en
général. Le rôle dominant du parti dans le mouvement et le rôle dominant de l’élite du parti dans le parti lui-même devinrent presque les caractéristiques principales de la plupart des révolutionnaires
pro-bolcheviques et des organisations de gauche. Ils n’avaient pas
pour but immédiat ni même comme but tactique l’autogestion.

Après la
seconde guerre mondiale, les Bolcheviks, ou les partis
marxistes-léninistes, prirent le pouvoir dans plusieurs états
européens y compris la Yougoslavie, en instaurant des systèmes
politiques autoritaires, et en modifiant (mais en gardant) la
structure sociale hiérarchique. La Yougoslavie se différencie
des autres pays par la façon dont le parti communiste a
conquis le pouvoir : alors que dans les Pays de l’Est de
l’Europe cela se fit en gros par l’intervention des troupes
soviétiques, en Yougoslavie ce fut l’œuvre du mouvement des
partisans contrôlé par le parti communiste. Cette
différence jouera un rôle important dans les futures
divergences entre les communistes yougoslaves et les pays de la
« sphère d’influence » soviétique.
Ainsi en Yougoslavie l’élite du parti devint le groupe social
(certains diraient la classe) dominant. Les membres du parti
devinrent progressivement la nouvelle bourgeoisie, à laquelle
s’unirent plusieurs groupes sociaux, y compris ceux qu’on appelle en
Yougoslavie la « technocratie ». Puis un
troisième groupe fit partie de la classe moyenne, formé
de petits entrepreneurs, à la suite d’une relative
libéralisation des investissements privés (mais
toujours d’une échelle limitée). La classe travailleuse — qui était officiellement définie comme la classe
dominante de la société entière — était généralement d’origine paysanne, et les paysans formaient la base de la hiérarchie sociale.

La position des
paysans mérite une attention particulière : bien qu’ils possèdent la plupart des terres cultivables du pays et produisent la plus grande partie des produits agricoles nécessaires au reste de la société, ils furent longtemps considérés comme des marginaux sociaux, un héritage des siècles passés à éliminer le plus vite possible. Dans le même temps, la production agricole socialisée n’était pas et n’est pas capable de produire assez de nourriture pour toute la population et plus grave encore, la société n’a pas su socialiser l’agriculture parce qu’elle n’a pas réussi à intégrer l’inévitable excès de main d’œuvre dans l’industrie, les services sociaux et l’état. C’est ainsi que de vastes zones agricoles (surtout dans les régions montagneuses et côtières du pays) ne furent pas en mesure de nourrir leur propre population. En augmentation constante, et ce fut le début d’un énorme exode de chômeurs
vers les grandes villes et vers les pays étrangers de l’ouest.
Il en résulta une grave pénurie de produits agricoles
typiques des zones devenues touristiques (comme sur presque toute la
côte) et des zones semi-désertiques et inhabitées
(comme la plupart des montagnes). La classe paysanne constitue près
d’un tiers de la population globale du pays, sans cependant jamais
s’intégrer complètement du point de vue socio-culturel.
L’assimi1ation de ce groupe social dans le système
autogestionnaire est encore un problème en suspens. La seule
possibilité immédiate, dans ce sens, ne se trouve pas
dans le secteur productif, mais plutôt dans le système
socio-politique, où il existe encore des résistances de
la part des classes moyennes et des groupes dominants eux-mêmes,
et même au niveau premier de l’échelle sociale - et
qu’on peut considérer comme important - celui de la commune,
qui est le premier élément de l’organisation
socio-politique dont le pouvoir économique et politique est
dans une certaine mesure important. Au dessus de ce niveau, l’état
et la bureaucratie du parti découragent par leurs décisions
toute tentative sérieuse de mettre en pratique les notions de
l’autogestion, et ce faisant ils défendent le monopole de leur
pouvoir.

L’élite du
parti s’est ainsi trouvée dans une position contradictoire :
celle d’être en même temps un groupe social (ou classe)
dominant et l’avant-garde révolutionnaire. Ce qui veut dire
que comme groupe social privilégié, elle doit défendre
ses intérêts économiques, sociaux, politiques et
culturels ; dans le même temps, comme avant-garde
révolutionnaire ; elle doit combattre les privilèges
et les intérêts particuliers de toute nature des
différents groupes sociaux. Elle est donc à la fois
alliée et ennemie d’elle-même. Comme avant-garde
révolutionnaire, elle doit chercher à améliorer
les conditions de vie des ouvriers et des paysans, mais en tant que
groupe privilégié, les circonstances (qui sont le fruit
de sa ligne de conduite antérieure) l’obligent à se
désintéresser des problèmes qui ne sont pas les
siens, et souvent à aller ouvertement contre les intérêts
des travailleurs. Ainsi, elle devient également alliée,
et en même temps aussi ennemie de la classe ouvrière. En
préconisant l’autogestion, elle tend à donner toujours
plus de pouvoir aux travailleurs, mais elle doit également
empêcher qu’ils n’arrivent à concurrencer les groupes
sociaux privilégiés, parmi lesquels elle se trouve
elle-même. C’est pourquoi elle a toujours indispensablement
besoin de trouver quelque chose à présenter comme
ennemi de l’autogestion et de la révolution en général.
Si elle arrive à faire croire qu’un autre groupe freine le
développement du système autogestionnaire, l’élite
au pouvoir se trouve automatiquement du côté des classes
laborieuses et du peuple. De temps en temps, par conséquent,
elle mène une bataille contre les prétendus ennemis des
travailleurs, réels ou fictifs, s’assurant ainsi un rôle
fondamental dans le processus révolutionnaire. Cela se
traduit, cependant par une éternelle guerre de défense
et la révolution ne s’avère victorieuse que lorsque (ou
parce que) elle réussit à éviter la défaite,
ou à faire un petit pas en avant, de type essentiellement
social-démocrate, en promouvant des réformes dans un
secteur quelconque de la vie sociale.

Les
classes moyennes jouent un rôle intéressant et important
dans ce processus parce qu’elles sont socialement et culturellement
privilégiées, mais substanciellement privées du
pouvoir politique de décision. D’un côté elles
sont menacées par les revendications des travailleurs, de
l’autre elles sont dépendantes de l’élite au pouvoir.
Les classes moyennes sont un groupe social assez diversifié :
privé d’intérêts communs dans la sphère du
social, formé essentiellement par l’intelligentsia, par de
petits et moyens bureaucrates, de petits entrepreneurs privés,
de « technocrates », de techniciens et de
travailleurs hautement spécialisés. Il en résulte
que c’est un groupe statique plus qu’un élément social
dans le vrai sens du terme. Selon les expressions idéologiques
de la classe dominante, tous ces groupes apparaissent tout à
tour comme des alliés ou des ennemis de la classe ouvrière.
Les petits propriétaires sont donc tantôt qualifiés
d’ « entrepreneurs privés » ou
« d’avancées de la société
bourgeoise », selon qu’on veut les faire rentrer dans la
catégorie neutre ou celle d’adversaires. Les représentants
de l’intelligentsia technique, à leur tour, sont définis
comme « experts » ou « technocrates »
selon le rôle qu’ils doivent assumer dans les projets de la
classe dominante à un moment historique précis. Les
petits et moyens bureaucrates, au contraire, sont toujours critiques
mais jamais clairement classifiés ou marqués comme
groupe social. Dans le domaine des intellectuels, enfin, on distingue
toujours deux catégories : celle des « honnêtes »
et celle des « gêneurs », des
« extrémistes » aux « critiques
non constructives », etc. Les techniciens et les ouvriers
hautement qualifiés sont exclus de ce rituel, parce qu’ils
font partie de la classe travailleuse, mais également et aussi
de la classe privi1égiée. Si la bureaucratie n’existait
pas, l’élite au pouvoir devrait tout bonnement l’inventer,
puisque c’est le bouc émissaire de toute société
bureaucratique. C’est la cause des échecs, des retards dans
l’application des « mesures » prises par
l’élite dominante pour résoudre tel ou tel problème,
particulier ou général, de la société.
Elle est coupable de dilapider l’argent pour ses besoins personnels,
et d’en laisser peu ou pas pour la réalisation des différents
projets d’utilité publique. Elle est aussi responsable du
naufrage de toute tentative d’introduction de formes d’autogestion
nouvelles et meilleures dans les différents sous-systèmes
sociaux. Nous devrions tous nous unir contre elle et la combattre
pour défendre les « fruits de la révolution »
et pour en faire mûrir d’autres encore. Et cependant personne
n’a jamais réussi à dire ce qu’est exactement la
bureaucratie, qui la compose, que fait-elle, comment a-t-elle pu
devenir aussi puissante et invincible et surtout comment est-il
possible de la vaincre. En résumé, nous constatons que
les bureaucrates sont généralement des individus
jouissant de privilèges importants qui compensent largement le
désagrément de servir continuellement d’ennemi du
peuple et de la révolution. Nous découvrons également
qu’il est impossible de les combattre et encore moins de les vaincre,
parce qu’ils sont toujours protégés et non pas par tel
ou tel personne ou groupe, mais par le système lui-même.
Nous voyons enfin qu’eux aussi, malgré tous leurs privilèges,
sont impuissants s’ils ne reçoivent pas des directives « d’en
haut ». On peut brièvement en arriver à la
conclusion que, aux plus hauts niveaux, la bureaucratie ne se
distingue pas de l’élite au pouvoir et se mêle à
elle, en s’en détachant de temps en temps. Les bureaucrates ne
sont que les alter ego, le mister Hyde de ceux qui sont aux postes de
responsabilité : aimés et hais, défendus et
insultés. achetés et vendus, usés et abusés
par leurs patrons.

L’ « intelligentsia
technique », autrement dit la « technocratie »
est un autre groupe social intéressant et contradictoire, qui
porte atteinte aux conquêtes des luttes ouvrières, à
la révolution. Généralement situés dans
l’industrie, les technocrates y jouent un grand rôle au niveau
des décisions. Leur pouvoir de décision est plus élevé
que leur pouvoir numérique et cela grâce aux normes
légales qui imposent une discipline dans la gestion des
entreprises. Les décisions finales sur toutes les questions
qui concernent la gestion de l’entreprise devrait revenir de droit à
tous ceux qui font partie de la vie de l’entreprise. Mais en réalité
le choix retombe toujours sur une des deux ou trois solutions
proposées par les technocrates, toujours présents en
force dans toutes les commissions les plus importantes qui s’occupent
des problèmes fondamentaux, comme la planification,
l’organisation de la production, le marketing et la distribution des
revenus. Pour ce qui a trait en particulier à ce dernier
point, toute tentative de répartition égalitaire est
fermement découragée par le parti. les syndicats et les
autres organisations « socio-politiques » et
aussitôt qualifiée d’ « ouravnilovka »
(c’est à dire tendance au nivellement) [1].

Cette. tendance est
bien entendu considérée comme négative et est
fortement critiquée puisqu’elle rend impossible une
rétribution du personnel « adaptée au
travail fourni ». On oublie encore volontiers que les
ouvriers, pris comme groupe, touchent une prime qui en rapport au
travail fourni (quel qu’il soit) est toujours inférieure à
celle des « technocrates » et des
« bureaucrates », en dépit de ce que la
contribution de ces deux dernières catégories au
bien-être de la société soit très
inférieure à celle des ouvriers. Il est juste de
rappeler ici que, encore que les membres de l’élite dominante
aient souvent critiqué cet aspect et pose le problème
sans jamais cependant lui donner une solution, mon opinion à
ce propos est que l’élite au pouvoir en justifiant la faillite
pratique de l’autogestion (ou plus exactement : l’échec
de la tentative d’introduction de l’autogestion toujours plus
rapidement et toujours plus en profondeur dans la vie sociale
quotidienne), invente et défend le mythe de la
« bureaucratie », de la « technocratie »
et de la « technobureaucratie ». Celles-ci sont
considérées comme les obstacles les plus importants
auxquels se heurte le développement ultérieur de
l’autogestion. mais en attendant elles ne modifient en rien ou
presque les privilèges sociaux, économiques et
culturels des différents groupes sociaux. De cette manière,
ces groupes sociaux servent à masquer le rôle et la
position sociale de l’élite dominante.

L’intelligentsia est
également un groupe social privilégié, que ce
soit du point de vue socio-économique que du point de vue
culturel, car elle fait partie des classes moyennes, ses membres sont
présents dans tous les groupes sociaux que nous avons
mentionnés, mais ils disposent aussi d’un terrain d’action
spécifique dans la sphère sociale : celle des
mass-media et des institutions scientifiques et de formation.
L’intelligentsia contrôle donc la production intellectuelle
d’une société dans laquelle l’idéologie revêt
un rôle extrêmement important à tous les niveaux.
Étant donné ce pouvoir, l’intelligentsia est soumise à
son tour à un contrôle lourd et sévère de
l’élite, qui à la fois la méprise et la porte
aux nues pour son travail, jugé naturellement au point de vue
de la classe dominante. Le contrôle est particulièrement
rigoureux dans le domaine des mass-media et le secteur culturel aux
niveaux les plus élémentaires ; il l’est moins, en
revanche, aux niveaux les plus élevés (par exemple dans
les universités). Dans ce sens les institutions scientifiques
sont relativement libres, mais si elles « n’uti1isent pas
correctement » cette liberté, elles peuvent être
privées de ressources financières vitales.

Il y a une très
grande différence entre l’intelligentsia de type technique et
celle de type humaniste ou social : la première ne
rencontre pratiquement pas d’obstacles dans son travail (sauf
évidemment des problèmes « objectifs »
comme le manque réel de fonds) alors que les deux autres
n’obtiennent que ce qu’elles méritent (et cela du point de vue
de l’élite). Ces dernières années il y a eu une
reprise de la tendance à limiter le nombre des étudiants
dans les disciplines sociales et humanistes sous le prétexte
que la société a peu besoin de cadres politiques ayant
cette formation. Il est intéressant de remarquer que les
philosophes et les sociologues rentrent dans cette catégorie,
de même qu’il n’est pas inutile de souligner que des membres de
ces branches formaient la partie principale de ce que l’on pourrait
appeler le groupe des « dissidents ». Enfin on
peut observer une chute brusque d’intérêt par rapport à
ces deux professions, tant de la part de la société que
des étudiants, surtout depuis la défaite du mouvement
anti-autoritaire des étudiants, entre la fin des années
60 et le début des années 70. Cela aurait dû
amener (surtout les marxistes) à la conclusion indubitable que
la société n’avait plus besoin de critiques, ce qui
voulait dire que les classes dirigeantes ne voulaient pas être
gênées par des critiques « extrémistes »
ou « non constructives ». Cependant, comme la
société n’est pas en mesure de déclarer qu’elle
n’a plus besoin de philosophes ni de sociologues, elle cherche à
souligner du moins leur faible uti1ité. L’intérêt
des étudiants pour ces matières est exceptionnellement
élevé, si on les compare à celui envers des
professions fort lucratives comme celles liées au droit
(« bureaucratiques ») et à l’économie
(« technocratique »). Il s’est donc créé
un clivage profond entre les aspirations des jeunes et les intérêts
de l’élite sociale dominante.

Cette dernière
n’hésite pas à reconnaître que l’autogestion
constitue un pas en avant vraiment révolutionnaire. Mais en
même temps elle se rend compte que c’est aussi un pas vers la
revendication politique d’une partie des privilèges qui sont
actuellement le monopole exclusif des classes moyennes. L’élite
dominante protège les privilèges de ces classes, mais
elle en réprime les ambitions politiques. Dans le premier cas
elle contredit les intérêts de la majorité des
travailleurs ; dans le second elle entre en conflit avec une partie
des classes moyennes. En d’autres termes, elle joue avec les deux
groupes sociaux comme le chat avec la souris. Je pense avoir dit
assez clairement qu’à mon avis aucun des groupes sociaux
évoqués jusqu’à présent (sauf l’élite
du parti) ne détient le pouvoir politique. Voilà le
seul privilège que l’élite ne partage avec personne.

La différence
qui se trouve entre les niveaux normatifs et pratiques de la vie
sociale est énorme. L’élite dominante laisse intacte la
structure de classe de la société en conservant tels
quels les privilèges qu’elle a et ceux des classes moyennes en
se servant du mythe, en même temps épouvantail, de
l’autogestion (le pouvoir des travailleurs).

L’autogestion
n’est prise au sérieux que par les travailleurs et les classes
moyennes inférieures (autres que celles qui font partie de
l’intelligentsia), c’est à dire par ceux qui aspirent à
améliorer leur position à l’intérieur de la
société, ou à porter en avant activement, dans
la pratique, le processus révolutionnaire. Ainsi l’autogestion
est développée et freinée par le même
groupe social qui poursuit rigoureusement ses intérêts,
en attaquant les privilèges des classes moyennes par
l’autogestion, et en freinant l’autogestion pour maintenir la
hiérarchie sociale. Les travailleurs sont encouragés à
attaquer les serviteurs de l’élite dominante, servant ainsi
eux-mêmes d’instrument pour la conservation du système
dans lequel ils ont le rang de travailleurs ; et où
paradoxalement apparaît une possibilité d’abolir une
société de patrons, de serviteurs et de prolétaires,
du moins si les travailleurs prenaient l’autogestion (trop) au
sérieux.

En conclusion :
l’élite dominante est identique à la bureaucratie au
niveau élevé et est la classe qui guide la société.
Elle exploite les classes moyennes qui défendent leurs
intérêts, servent de tampon et calment l’action des
masses non privilégiées. En même temps, elle
exploite également les classes sociales non-privilégiées
qui en luttant pour leurs droits par l’autogestion la préservent
des ambitions parfois trop fortes des classes moyennes. C’est une
situation politique précaire qui présente toujours deux
issues possibles : une voie vers la société
libertaire, une autre vers le totalitarisme. Il est curieux que les
partisans de l’autogestion ne soient pas libertaires ni
anti-autoritaires. Ils cherchent finalement à retrouver
exclusivement dans la tradition marxiste-léniniste les racines
de l’autogestion, et évidemment on ne peut en attendre de bons
résultats. Les origines libertaires de l’autogestion sont
presque complètement ignorées, du moins, c’est ce qu’il
semble.

Enfin nous devons
poser le problème de la consistance réelle et de la
valeur de l’autogestion en Yougoslavie. Existe-t-elle réellement ?
La réponse est positive puisqu’il y a des gens prêts et
capables de lutter pour l’appliquer ; négative puisqu’elle
n’est pas appliquée. Mais elle existe plus au niveau de la
base, dans les usines et les institutions, que dans les communes, les
Républiques ou la Fédération ; plus dans
les secteurs politiquement moins « sensibles »
que dans d’autres : plus dans les secteurs économiquement,
culturellement et politiquement plus développés ;
finalement je veux espérer aujourd’hui plus qu’hier et demain
plus qu’aujourd’hui.

Slobodan
Drakulic
(traduit
de l’italien, A. RIVISTA ANARCHICA novembre 1979)

Notes :

[1Note du traducteur :
« Ouravnilovka » : mot russe traduit
ordinairement par « égalitarisme mal fondé,
injustifié ; nivellement de salaire ». En
fait, pour comprendre exactement, on peut se reporter à un
manuel d’ « Économie Politique » ed.
soviétique 1954, mais toujours en usage, qui définit
ainsi le mot : « l’ouravnilovka est un signe de
vision petite-bourgeoise du socialisme comme nivellement général
des besoins, des conditions de vie, de goûts et de
consommation ». Dans l’adaptation française de
P.Nikitine « principes d’économie politique »,
ce passage est supprimé et seules apparaissent les points de
l’émulation socialiste, qu’on pourrait résumer avec
Staline : « on ne peut tolérer qu’un ouvrier
d’un laminoir sidérurgique gagne autant qu’un balayeur. On ne
peut tolérer qu’un chauffeur dans les chemins de fer gagne
autant qu’un copiste. Marx et Lénine disent que la différence
entre le travail qualifié et le non qualifié existera
encore dans le système socialiste, et même après
la suppression des classes(…) » (nouvelle situation,
nouvelles tâches pour l’organisation de l’économie »
26-06-1931).


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