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La Lanterne Noire N°11 (juillet 1978)
Objections à l’anarchisme
Article mis en ligne le 1er octobre 2007

par Zemliak (Martin)
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Il est courant que chaque théorie, chaque organisation, chaque « …isme », défende sa vision, en réfutant toute critique. Mais il est aussi bon de faire un bilan des attaques et de savoir y répondre, ou même de savoir tenir compte de leur plus ou moins grande justesse.

Il me semble qu’on peut diviser les critiques en trois groupes : historique, sociologique et économique (au sens large du terme).

À vrai dire, faire appel à l’histoire pour nier une idéologie, c’est supposer que cette idéologie ne peut ni évoluer ni s’adapter dans le futur, ce qui est bien hardi et sectaire, si l’on pense à toutes les prévisions sur la chute du capitalisme depuis Marx et Bakounine, ce qui revient à dire que la plupart des anarchistes et des marxistes partagent cette croyance en la fixité de l’attitude de « l’ennemi ».

Et de même, bien des anarchistes et des marxistes se sont lancés mutuellement des accusations de nullité de leurs théories d’après les exemples historiques de telle ou telle situation.

Il est vrai que cela clarifie les positions. Des questions comme : « Y-a-t-il une différence entre léninisme, trotskisme et stalinisme ? Comment est apparu et a disparu le stalinisme ? Y-a-t-il exploitation des travailleurs en Chine ? » permettent de définir pas mal de choses. Encore que bien souvent l’interlocuteur peut se qualifier de marxiste anti-autoritaire type Panekoek et Castoriadis et se soucier fort peu de ses point communs avec l’anarchisme, de même que ses maîtres à penser, du reste.

De même les questions « L’anarchisme est-il la création de communes qui progressivement feront tomber le capitalisme ? L’anarchisme prône-t-il les attentats parce qu’il est incapable d’avoir une position de classe parmi les travailleurs ? Pourquoi les anarchistes ont-ils participé au gouvernement pendant la guerre d’Espagne ? » permettent de dégager un anarchisme non pacifiste, social, avec une implantation parmi les travailleurs et anti-compromis politiques (dans mon cas et celui de pas mal de camarades de la FA et de l’OCL).

Mais l’argumentation négative liée à l’histoire permet de souligner certaines positions :

« La révolution russe (de 1905), cette même Révolution qui constitue la première expérience historique de la grève générale, non seulement n’est pas une réhabilitation de l’anarchisme, mais encore équivaut à une liquidation historique de l’anarchisme » (Rosa Luxembourg, Grève de masse, parti et syndicats).

« C’est une évidence d’affirmer que l’anarchisme, comme courant idéologique politique du mouvement ouvrier, est liquidé. » El Viejo Topo revue de Barcelone, n° 2, novembre 1976.

On peut lier ces stupidités avec les explications marxistes de la vigueur de l’anarchisme espagnol, tout aussi obtuses (voir L’Autogestion dans l’Espagne Révolutionnaire de Mintz) et les affirmations de Marx et Engels sur les nationalismes slaves qui sont réactionnaires et pourriture dans leur vision de séparation de l’Allemagne (voir Les marxistes et la question nationale, Haupt-Lowy-Weill).

On peut objecter que Marx fut traité de juif, avec des défauts de juif, par Bakounine ; que Kropotkine s’oppose aux allemands en soi comme réactionnaires. Mais les anarchistes ont ouvertement critiqué ces travers, alors que les marxistes (au pouvoir) et les marxistes (dans les différents PC) idôlatrent les écrits des maîtres.

Et dans les deux cas, soit l’affirmation nationaliste, soit la condamnation historique, le même argument est utilisé : si X a été mauvais une fois, il le sera la deuxième ; si X est du même parti ou du même pays que Z qui est méchant, X est méchant. Cette amalgame est infecte.

Le deuxième groupe de critique unit les marxistes et les capitalistes (des bourgeois jusqu’au fascistes) qui définissent les anarchistes, respectivement, comme des petits-bourgeois ou des lumpen (« canaille » en termes plus clairs) et criminels ou déments.

« …à part ces quelques groupes “révolutionnaires” quel est proprement le rôle joué par l’anarchisme dans la Révolution Russe ? Il est devenu l’enseigne des voleurs et de pillards vulgaires ; (…), l’enseigne idéologique de la canaille contre révolutionnaire » (Rosa Luxembourg, op. Cit.)

« Comme manifestation du révolutionnarisme petit-bourgeois l’anarchisme a également exercé une certaine influence sur le mouvement ouvrier, surtout dans sa phase initiale. » (Kolpinski, épilogue de Marx, Engels, Lenin acerca del anarquismo y del anarco sindicalismo, Moscou, p. 333, 1973).

Cette abondance de qualificatifs tombe dans l’absurde : les anarchistes seraient donc à la fois des voleurs, unis à des ouvriers et à des petits-bourgeois, tout en étant anormaux selon les bourgeois.

Une étude des professions des 141 anarchistes russes emprisonnés en URSS, citée dans La répression de l’anarchisme en Russie soviétique (1923) sur 181 camarades donne : 67,36% de travailleurs (58,15% d’ouvriers et 9,21% de paysans) et 15,60% de cadres et 17,02% d’étudiants et de professeurs et professions libérales. Pour le mouvement bulgare en 1948, sur 20 anarchistes emprisonnés par les communistes, on a 45% d’ouvriers, 25% de cadres et 30% d’étudiants et professions libérales. Quant au mouvement espagnol de 1870 à 1960, on peut dire qu’il était à 90% ouvrier et paysan, voire 95%, le reste étant cadres et intellectuels. Depuis, la proportion de membres de l’intelligentsia est plus forte, de même que leur nombre est plus fort dans l’Espagne actuelle.

Le troisième et dernier groupe de critiques est plus sérieux puisqu’il touche le fonctionnement interne des groupes anarchistes et la cohérence des analyses sociales.

« Si la “doctrine” des anarchistes traduit une vérité, il va de soi qu’elle s’ouvrira absolument un chemin et ralliera la masse autour d elle ». (Staline Anarchisme ou Socialisme 1905).

Bien des évenements ont justifié ce jugement du génial Staline, mais les répressions militaire et policière ont aussi été plus fortes que les travailleurs, anarchistes, conseillistes, anti-autoritaires.

Ces défaites faisaient dire à Lénine en 1901 que l’anarchisme n’avait écrit que des « phrases creuses contre l’exploitation », que c’était « un fiasco complet » (Ed. russe, nouvelle, t. 5, p. 377, 378). Cette opinion est également partagée par les capitalistes, mais la continuité de l’exploitation et des luttes des travailleurs montrent que la critique anarchiste est toujours authentique.

« Les meilleurs d’entre nous, si leurs idées ne devaient plus passer par le creuset du peuple pour être mises à exécution, et s’ils devenaient maîtres de cet engin formidable ― le gouvernement ― qui leur permît d’en agir à leur fantaisie, deviendraient dans huit jours bons à poignarder. » Cette opinion prémonitoire de Kropotkine de 1880-82, Paroles d’un révolté (p. 254) ; répond par avance à l’autoritarisme dans l’anarchisme comme dans la Plateforme d’Archinov de 1927 ou la participation gouvernementale durant la guerre d’Espagne de 1936-1939.

Il reste que, de nombreuses objections sont adressées à l’anarchisme en tant que système social.

D’un point de vue économique trois obstacles sont mis en évidence : il n’y aurait pas assez de matières premières, et donc de possibilités de créer autant d’objets qu’il y a d’habitants ni non plus assez de nourriture pour tous ; la complexité de l’économie est telle de nos jours que seuls des organismes de gestion centrale sont applicables ; « les petites communes sont impossibles dans l’industrie lourde qui utilise des milliers de personnes. Et sans les machines de l’industrie lourde, l’humanité reviendrait à une situation semi barbare ». (Bolchaya Savetskaya Entsiclopedia, 1926, p. 638).

D’un point de vue psychologique, l’homme est méchant par nature et il y aura toujours des conflits (sans police, il y aura des crimes ; sans différenciation de salaires et contremaîtres, les gens ne travailleront pas) et une classe supérieure est une obligation sociale.

D’un point de vue politique, la révolution mondiale, seule condition réelle du communisme, relève d’un « acte de foi » (position d’un camarade de Belgique), elle est impossible, vu les armes aux mains des classes possédantes.

Nous ne sommes pas convaincus pour les raisons suivantes.

Je ne sais pas si la révolution mondiale est pour demain ou dans une semaine. Et sans être pessimiste, je ne la vois guère avant quelques années. Je ne pense pas non plus qu’un secteur géographique, même ayant un certain nombre de matières premières, puisse établir le communisme libertaire à l’intérieur de ses frontières tout en commerçant avec les capitalistes. Car l’existence de ce bastion anarchiste entraînerait les masses des pays exploités à vouloir l’anarchisme et l’écrasement soit de l’anarchisme soit du capitalisme serait une nécessité. Et pour le moment, le capitalisme semble plus fort. Faire des concessions de type léniniste (acceptation d’un secteur de l’impérialisme, commerce avec le capitalisme) ne ferait que tuer la révolution. Donc la révolution devra être mondiale et les motifs de mécontentement ne manquent pas dans tous les pays.

Le point de vue psychologique est contredit par des constatations quotidiennes d’une certaine générosité, tout aussi présente que la méchanceté, pourtant encouragée par le morale de la réussite personnelle et de l’écrasement des autres par le fric et le pouvoir. Mai 1968 et le « Métro, boulot, dodo » exprimaient parfaitement cette saturation de la morale assimilée à la supériorité.

Économiquement, il est certain que le niveau de vie actuel en Occident est artificiel et loufoque (alimentation trop carnée, gadgets dont la durée et la mécanique sont réduites pour vendre plus). Mais un ouvrage comme celui d’Adret Travailler deux heures par jour montre quels changements on obtiendrait dans le système capitaliste. Or nous voulons redistribuer le travail selon les besoins réels, ce qui augmentera la production utile. Et nous voulons utiliser des énergies indépendantes des gisements, dans la mesure du possible, comme le vent, le soleil, les marées, etc.

Quant à l’alimentation, en dépit des famines, le problème des pays riches est le stockage de la nourriture : beurre, blé, viandes, etc. Là aussi, une redistribution ― même si le caviar ne suffit pas pour tous ― est possible, avec une utilisation des terres cultivables, et non encore cultivées.

Quant à la gestion, les ordinateurs et leurs ramifications au niveau de la police sont un bon exemple d’organisation anarchiste. Chaque commissariat et chaque gendarmerie ont, ou vont avoir accès, grâce aux terminaux, à l’ordinateur central de Paris et, en même temps, chaque commissariat peut fournir des renseignements à l’ordinateur. Ainsi chaque région ou entreprise pourrait disposer de toutes les données économiques et planifier, en harmonisant les orientations avec les autres régions ou entreprises.

Cette évocation est certes sommaire, mais elle est surtout destinée aux camarades pour proposer un schéma global. La discussion reste ouverte aux nouvelles objections et aux critiques du texte.

M.Z.


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