Polémique j.-M. Domenach — Albert Camus

, par  Camus (Albert), Domenach (J.-M.) , popularité : 3%

Une lettre respectueuse de M. J.-M. Domenach


En publiant dans notre précédent cahier, sous le titre « Le refus de la haine » le texte écrit par Albert Camus pour servir de préface à l’ouvrage de Konrad Bieber « L’Allemagne vue par les écrivains de la résistance française », nous relevions dans une note que le compte rendu de ce livre donné par la revue « Esprit » s’était curieusement abstenu d’en nommer le préfacier. C’est cette note qui nous a valu de recevoir de M. J.-M. Domenach, directeur d’« Esprit », la lettre suivante :

Monsieur,

Vous avez joint à la publication des pages de Camus une petite note qui concerne « Esprit » et moi-même :

« Nous ne pouvons pas nous empêcher de relever que la revue « Esprit », parlant de l’ouvrage de Bieber, s’est pudiquement abstenue de signaler qu’Albert Camus en avait écrit la préface. Omission peut-être involontaire, à moins que ce ne soit là un exemple de plus de la restriction mentale dont leur observance néo-stalinienne ou nouvelle gauche a bien dû contraindre nos chrétiens progressistes à prendre dévotement le pli. »

Mais si, vous pouviez très bien vous empêcher de gâcher dès le départ l’impression plutôt bonne que produisait sur votre lecteur un si beau titre « Le refus de la haine », en y accolant l’expression d’une petite méchanceté inutile. Jadis la droite menaçait les écrivains qui n’étaient pas du bon côté, maintenant elle les psychanalyse ; et nous avons la joie de trouver notre inconscient disséqué par MM. Aron, de Rougemont, Thierry Maulnier, par vous-même, hélas ! et vous le faites dans des termes tels que j’ai cru – avant qu’on ne m’ait détrompé – avoir affaire à l’un de ces cléricaux intégristes qui sont nos plus sûrs ennemis.

Vraiment, Monsieur, il vous en faut peu pour nous condamner. Un compte rendu de livre ne peut-il omettre la préface sans avoir à en répondre devant le tribunal de votre vérité ? C’est du livre qu’on doit parler, et non de celui qui parle du livre, fût-il Camus… En l’occurrence, je me justifierai pourtant, je vous éclaircirai sur ce silence, parce que – vous avez raison – il était volontaire : c’est par respect du sujet, et par respect du préfacier que j’avais préféré me taire.

Que Camus
poursuive sa dispute avec Sartre dans « les Temps modernes » ou à « la NNRF », cela intéresse, et nous en parlerons. Mais qu’il ait choisi pour cela une espèce de mémorial de la Résistance, qu’il ait fait précéder ces lignes pieuses d’une perfidie contre son ennemi, qu’il ait couvert cette attaque d’une réflexion aussi sublime et d’un titre aussi apaisant, voilà ce qui m’a scandalisé. On ne va pas vider ses querelles devant la porte des cimetières. Camus, préfaçant cet ouvrage, parlait au nom de ce qu’il avait été, au nom du plus grand des écrivains de la Résistance, c’est-à-dire pour nous tous, de choses qui appartiennent à nous tous, – car ces mots, ces idées, ces amis, ces ennemis qu’on ne voulait pas défigurer, sont nôtres, quels qu’aient été plus tard les éloignements.

Or j’ai vu ce rayonnant éloge de la Résistance en ce qu’elle eut de plus pur – son refus de la haine raciale et nationale – s’abaisser soudain à une attaque personnelle et ce « refus de la haine » tourner en rancune. La Collaboration, nous l’avons connue et combattue ensemble, et il n’appartient à aucun d’entre nous de se servir des mots communs pour les retourner contre ses anciens camarades. Aucun d’entre nous n’a le droit d’appeler « résistants » ou « collaborateurs » d’aujourd’hui ou de demain ceux qu’il lui plaît d’appeler ainsi.

Je m’étonne en outre d’une telle assurance historique, chez un homme qui commence par rejeter les droits que l’Histoire aurait sur nous. Tout d’un coup, le voilà qui la requiert comme l’exécutrice dévouée de ses condamnations ou de ses absolutions (car le tribunal de Camus ne semble pas connaître le sursis) : « Beaucoup d’intellectuels de la Résistance s’acheminent aujourd’hui […] vers une nouvelle collaboration »… « Je sais que l’attitude (d’un certain nombre de Français) devant une nouvelle occupation, pour être démunie de hargne, n’en sera pas moins déterminée. » Ainsi Sartre – et beaucoup d’autres – seront collaborateurs, tandis que Camus et ses amis seront résistants. Il le sait, cela suffit. Mais bien mieux : de cette gloire future dont il a déjà la certitude, Camus déduit la valeur présente de ceux qu’il sauve : « Selon moi, c’est en cela (par cette future résistance) qu’eux du moins restent fidèles à l’esprit de la résistance. » Et voilà notre homme chargé de préfacer des textes d’anciens résistants, qui s’institue maître de la fidélité, non pas au nom d’une histoire passée, mais d’un futur que son arbitraire détermine. Camus se laisse emporter au point d’oublier la phrase sur laquelle il ironisait quelques lignes auparavant : « se placer dans l’avenir pour juger de l’actualité » ; il oublie et ses condamnations du sens de l’histoire et sa propre philosophie de la liberté, il s’érige lui-même en sens de l’histoire. Du passé et du futur réunis dans sa main, il écrase ceux qu’il déteste, après leur avoir retiré la liberté même de choisir à l’instant décisif, d’être autres que ce que sa haine prétend qu’ils seront. Cela ne répond pas à l’idée que je m’étais faite d’un homme qui porta longtemps avec lui les plus hautes idées de la Résistance, et qui maintenant, comme un vulgaire stalinien, s’approprie les souvenirs communs et en bombarde l’adversaire.

Pudeur des mots… Camus l’écrit admirablement. Ils furent pesés devant la mort. C’est pour cela, justement pour cela que notre résistance ou notre collaboration ne peuvent être manipulées comme des hypothèses. Comment peut-il savoir, Camus, que lui et ses amis resteront fidèles ? Serions-nous capables une seconde fois d’affronter la torture, la déportation, la peur permanente ? Qui osera répondre pour soi ? J’admire qu’en plus on réponde pour les autres.

Comprenez-vous maintenant pour quelles raisons j’ai préféré passer cette préface sous silence, plutôt que d’ajouter quelques mots à cette pénible controverse ? Vous pouvez le comprendre puisque vous vivez aussi de quelques amitiés, de quelques souvenirs communs dont je sens la résonance dans le reste de votre cahier. Dans ce texte, Camus fait une opération sur la Résistance, et c’est intolérable. Il prend appui sur le plus pur de ce passé, et, de la hauteur où il se lance ainsi, condamne des hommes qui font partie de ce passé.

J’aurais envie aussi de dire qu’il les condamne pour de mauvaises raisons. Mais, ne partageant pas beaucoup de positions de Sartre, je n’ai pas qualité pour le défendre. Dans la mesure cependant où ce texte nous vise aussi (certaines de ses inflexions me le laissent croire), je ne me défendrai pas contre l’infamie d’une accusation de « collaboration » : qui « livre la France » aujourd’hui, c’est un débat que j’aimerais poursuivre avec Camus, en dehors de l’intimidation. Reconnaissez en tout cas que la situation est paradoxale : nous autres, accusés de nous plier à l’Histoire, d’y adorer le droit du fait, nous sommes debout depuis quelque temps contre des fatalités qu’il devient de plus en plus difficile de contenir. Le réarmement allemand, la terreur en Afrique du Nord… Nous en appelons à Camus. Il préserve sa dignité. Mais alors, qu’il la garde soigneusement, qu’il se tienne loin, très loin, qu’il attende pour juger, et qu’il se dispense enfin de faire notre horoscope.

Publiez cette lettre si vous voulez. Mais si vous ne la publiez pas, je fais appel à votre conscience pour ne pas renouveler les petites calomnies du genre de celle qui vous vaut cette trop longue réponse.

Avec mes sentiments malgré tout cordiaux et confiants

J.-M. Domenach

(Avez-vous lu notre compte rendu du livre de Brupbacher ? Pourquoi ne pas l’avoir « relevé » aussi ?)

* * * *


Cette lettre appelait évidemment une réponse. On la trouvera plus loin dans notre rubrique « Correspondance ». Mais nous tenons à soumettre dès ici même au lecteur le beau texte que, lecture faite de l’épître du directeur d’« Esprit » que nous lui avions communiquée, nous a adressé Camus qui, ainsi qu’on va le voir, y procède à la plus sobre, à la plus mesurée, mais aussi à la plus décisive mise au point :

Réponse à Domenach par Albert Camus


Mon cher Samson,

Mais oui, publiez la lettre de Domenach, elle est significative. Quant à moi, je vais essayer de résumer en quelques points ce que j’ai à dire.

1° Je ne crois pas plus que vous au respect dont Domenach proteste à mon égard. D’abord parce que c’est un sentiment que je n’ai jamais réclamé de personne et ensuite parce qu’il s’agit d’un respect que mes contradicteurs progressistes n’ont jamais évoqué que pour mieux m’injurier ensuite. « Sauf votre respect, vous êtes un flic, un faux témoin et un perfide… » Décidément ce respect est tactique et j’aimerais mieux que mes critiques soient moins respectueux et mieux embouchés.

2° Le seul point où j’aurai du mérite à ne pas répondre à Domenach comme il le mérite concerne l’utilisation que j’aurais faite de la Résistance pour vider une querelle personnelle avec Sartre (vous savez que j’ai répondu récemment au même argument qui me venait, coïncidence curieuse, de « l’Observateur »). J’ai dit en effet dans ma préface, quoique sous une autre forme, ce que j’avais déjà dit à Sartre. Mais c’est que je continue de penser que cette contestation entre la gauche libre et la gauche progressiste est le problème essentiel de notre mouvement. Si je ne puis l’aborder sans être accusé de liquider des querelles littéraires, je ne vois pas d’autre solution pour moi que le silence, qu’aussitôt, d’ailleurs Domenach et ses amis me reprocheraient. Heureusement, ce chantage ne m’impressionne pas. Sartre n’est pas un ennemi, je n’ai pas eu avec lui de querelle littéraire ; il a été seulement mon adversaire sur un point que j’estime capital pour nous tous. J’estime aussi, il est vrai, qu’il n’a pas été un adversaire loyal, mais ceci ne regarde que moi. La contestation qui nous a opposés nous dépasse tous au contraire et je continuerai de la soutenir contre Sartre encore, s’il le faut, et contre nos progressistes en général. Car c’est bien des intellectuels progressistes que j’ai parlé dans ma préface ; si Sartre s’y trouve, Domenach aussi. Celui-ci pense si peu d’ailleurs qu’il s’agit d’une querelle de personne qu’il a reconnu (à des « inflexions », paraît-il !) que mon affirmation le concernait aussi. Elle le concerne, en effet, et le drame qu’elle traduit est celui où nous sommes tous plongés, sans considération de personnes. Après cela la « perfidie » dont il a osé parler (et qui m’a donné, je l’avoue, un véritable haut le corps, à la lecture, avant de me faire rire) apparaît pour ce qu’elle est : la calomnie calculée d’un intellectuel qui n’a ni la force ni la volonté de répondre aux questions qu’on lui pose directement.

3° Mais si j’ai le droit de poursuivre cette contestation, est-il vrai que j’ai mal choisi la place où je l’ai fait ? Il me faut d’abord donner un démenti à Domenach. Le livre de Bieber n’est nullement un mémorial (quel vocabulaire !) ni un recueil de textes d’anciens résistants. C’est une thèse universitaire sur la littérature française de la Résistance. Je ne me trouvais donc pas à la porte d’un cimetière, comme dit Domenach avec une éloquence qui m’enchante et nous rajeunit. Je le laisse tout à fait libre, sans doute, de voir dans la Résistance un cimetière où l’on ne saurait parler qu’à voix basse et médaille au sein. Mais elle est pour moi, au contraire, une expérience toujours vivante, un moment privilégié de la longue lutte, toujours en cours, pour la libération des hommes. C’est à cette lutte, et à ses militants assassinés par les tyrannies de droite et de gauche, que je réserve le peu de piété dont je suis capable. Mais je ne suis pas fidèle à n’importe quoi et, justement, je mets trop haut la Résistance pour accepter qu’elle soit le pudique paravent d’obscénités historiques.

Après tout, n’est-ce pas le seul moyen de conserver son sens à notre action d’alors ? Si je refuse la politique des intellectuels progressistes, c’est du même mouvement, sinon pour les mêmes raisons, que j’ai refusé celle des intellectuels de la Collaboration. Les alibis du réalisme et de l’efficacité risquent, selon moi, de nous mener aujourd’hui à une nouvelle démission qui enlèverait leur valeur à nos arguments contre l’ancienne. Pour continuer d’être contre celle-ci, il nous faut lutter de toutes nos forces contre celle qui se prépare. C’est ce que je voulais dire en écrivant que là était la vraie fidélité à la Résistance. Et ce faisant, contrairement à ce que dit Domenach, c’est au nom d’une expérience déjà vécue que je parlais, et non d’un avenir, sur lequel je reviendrai. Qu’il s’en persuade et qu’il se contente de réfléchir à la valeur de mes arguments.

Je reconnais qu’il était brutal de dire que, comme les intellectuels de droite, par fureur de réalisme et d’efficacité, ont vidé de son contenu leur nationalisme, les intellectuels progressistes risquent aussi, du même mouvement, de trahir leur propre socialisme et que, dans les deux cas, fascinés par la force d’une nation étrangère qui prétend réaliser leur idéal, nos intellectuels sont tentés de montrer à cette nation des complaisances incessantes. Cela était brutal, mais on ne peut jeter l’alarme à voix feutrée.

Mon autre raison pour parler sans égard, mon cher Samson, et je la dirai pour vous, non pour Domenach qui me respecte trop pour me comprendre, est que cette pensée a été pour moi, pendant ces dernières années, un malheur incessant. Car je suis né dans une famille, la gauche, où je mourrai, mais dont il m’est difficile de ne pas voir la déchéance. J’en suis responsable aussi, en même temps que d’autres. Simplement, il y a toujours eu en moi une résistance à l’entraînement général et j’ai toujours voulu que le grand esprit de libération et de justice qui a fait la grandeur et la véritable efficacité du mouvement règne à nouveau parmi nous. C’est pourquoi j’écris dans la passion, et sans fard, ce que j’ai à dire sur ce sujet.

C’était en tout cas ce qu’il fallait discuter. Si Domenach estimait que je me trompais, il lui était possible de contester mon point de vue. Personne, après tout, ne le forçait à parler du livre de Bieber, mais on ne pouvait manquer d’être un peu surpris que le faisant, il ne signalât même pas la préface, fût-ce, selon l’usage des revues, dans un souci d’exactitude bibliographique. Mais non, on enterre tout sous le respect, la pudeur, les cérémonies commémoratives, on se tait en un mot. Mais vous remarquez cette anomalie, vous la signalez en posant la question, et cela suffit pour que ce grand silence respectueux soit suivi de ce torrent de vulgarités. Vraiment, c’était trop se taire et c’est trop parler.

4° Mais venons-en au grand reproche qu’on me fait d’avoir, en parlant de collaboration et de fidélité, préjugé de l’avenir. En fait, c’est ici que le débat a une chance de devenir sérieux. Conseillons d’abord à Domenach de mieux lire : j’ai seulement dit que l’attitude de nos intellectuels progressistes les « acheminait » à cette collaboration, de même que j’ai dit que d’autres, présentement, s’y refusaient d’avance. Qui peut répondre de l’avenir ? me répond Domenach. J’ai cru rêver, en vérité. Quoi ? on m’accuse, reprenant un argument falsifié des « Temps modernes », de refuser les droits que l’histoire aurait sur nous [1], on me rejette dans l’univers irréel du rêveur, et l’on s’indigne en même temps que je puisse parler d’une promesse envers l’avenir ? Que sont donc ces serviteurs de l’histoire qui s’effarouchent des paris historiques ? Si nous devons prendre notre place dans les luttes du temps, contracter un engagement, faut-il donc qu’il se fasse au jour le jour ? Et, dans ce cas, en quoi ce bel engagement diffère-t-il de l’opportunisme le plus hypocrite et le plus timoré ? Mais non, il est bien évident que l’engagement dans l’histoire consiste aussi à prendre un risque envers l’avenir et si Domenach me refuse ce droit, c’est qu’il refuse le risque, et la logique de ses actes et de ses écrits. Pour démontrer que je me trompe en supposant que la collaboration actuelle avec le parti communiste peut amener la collaboration avec la Russie elle-même, il ne suffit pas de me dire, avec la sagesse des nations, que l’avenir est imprévisible. Oui ou non, si demain un régime de démocratie populaire s’installait en France sous la protection de l’Armée rouge, les intellectuels progressistes, et Domenach en particulier, seraient-ils pour ou seraient-ils contre ? Répondre qu’on ne sait pas, qu’on ne peut pas savoir, que tout peut changer, que sûrement on n’en arrivera pas là, n’est qu’une façon de fuir l’histoire, justement. On se définit en effet dans l’histoire à la fois par rapport au présent et à des événements possibles, dont le germe est contenu dans le présent.

Quand je reproche au communisme du XXe siècle de tout juger en fonction d’un avenir, c’est que ce dernier est représenté comme définitif et que cette fin heureuse de l’histoire autorise alors tous les excès. L’avenir en histoire, quand on le suppute, c’est seulement une réunion de possibles et, pour définir une attitude, il faut considérer un à un ces possibles. L’avenir historique ne justifie donc aucun dogmatisme, mais il exige un risque. Il y a autant d’irréalité à considérer l’avenir comme d’avance défini et borné qu’à ne pas essayer de lui donner par le risque et la promesse une définition vivable. Et lorsque je démontrais, il n’y a pas si longtemps, que la pensée progressiste était purement irréelle, je ne m’attendais pas à ce que Domenach m’en fournît une si bonne preuve.

L’hypothèse que je fais, en tout cas, n’est pas absurde. Elle fait partie, demandez-le à la Tchécoslovaquie, des événements possibles. Sans doute, elle n’est pas la seule et on peut imaginer aussi l’empire américain d’Europe. Rien ne nous empêche de nous définir aussi par rapport à cette autre hypothèse : je l’ai fait dans ma préface. Mais, je le répète, il faut se définir par rapport à tous les possibles, poser en quelque sorte les limites en deçà desquelles on définit son engagement et son choix. Si on ne le fait pas, alors c’est que sous des dehors de pureté révolutionnaire et de pieuse philanthropie, on a choisi d’avance l’opportunisme et l’irresponsabilité, bien plus gravement encore que ceux qui restent dans leur maison de campagne et ne donnent, eux, de leçons à personne.

Je me suis défini autant que je l’ai pu par rapport à cette limite, et, comme d’autres, j’ai pris mon risque. Personnellement, j’aimerais mieux, à vrai dire, rester tranquille et écrire mes livres dans la paix. Mais je ne vois pas comment un intellectuel, aujourd’hui, pourrait justifier ses privilèges, autrement que dans les risques partagés de la lutte pour la libération du travail et de la culture. J’ai donc répondu à la question dont je parlais plus haut et dit que j’étais contre. Et que je ne serai jamais pour un régime qui tyrannise à la fois le travail, par la suppression des libertés syndicales, et la culture, par l’asservissement de l’esprit.

Là-dessus Domenach me morigène, et sur quel ton, décidément ! Qui peut répondre, dit-il, des réactions sous les tortures (tiens, on torturera donc !) ? Mais ici personne ne pense aux tortures, je ne suis pas si ambitieux ! L’engagement dont je parle est plus modeste : Un non pour commencer, et la décision de s’y tenir autant qu’on le pourra. Certes, je sais notre faiblesse commune. Vous avez observé vous-même que je n’ignorais pas qu’aucun de nous ne peut répondre de ce qu’il fera. Faut-il donc pour autant renoncer à toute promesse, donc à toute action ? Quand nos intellectuels progressistes visitent officiellement la Pologne ou la Russie, peuvent-ils répondre de ce qu’ils feraient le jour où la police soviétique viendrait frapper leurs amis ? Quand « Esprit » publie ce qu’il a publié, et dont nous nous souvenons encore, sur les révoltes ouvrières d’Allemagne et de Tchécoslovaquie, en juin 1953, ses rédacteurs peuvent-ils répondre de maintenir une si confortable position quand ce serait le tour des ouvriers français d’opposer leurs poitrines aux tanks du progrès ? Ils ne le peuvent pas, personne ne le peut, et pourtant ils voyagent et écrivent, ils s’engagent autrement dit, même s’ils refusent les conséquences de leurs actes. Mais cet engagement souffreteux nage dans la mauvaise foi à partir du moment où, sans cesser de servir une cause, nos progressistes prétendent nous enlever le droit d’évaluer les conséquences de leur attitude, ou de prendre nos propres engagements. S’ils ont choisi, qu’ils le disent ; s’ils n’ont pas choisi, qu’ils n’agissent pas comme s’ils l’avaient fait, et surtout qu’ils ne jugent pas de trop haut ceux qui, non sans peine, essaient de donner un contenu à leur fidélité. Sans ces peines et ces fidélités, l’histoire, leur fameuse histoire, qu’ils définissent modestement le lieu où ils se trouvent, ne serait après tout qu’une aventure de chiens couchants.

5° J’ai eu aussi le tort de parler pour d’autres, paraît-il. Hélas, ce sont les mêmes qui, hier, me reprochaient ma solitude et qui aujourd’hui ne veulent pas que j’écrive « nous ». Je continuerai pourtant de dire « nous » et vous savez bien pourquoi, mon cher Samson. C’est qu’il est aujourd’hui en Europe une communauté d’hommes qui, sans rien concéder à l’idéologie bourgeoise, veulent conserver à l’avenir un sens qui ne soit pas dégradé. Entre les deux pensées provinciales, étriquées et boudeuses, qui s’affrontent aujourd’hui, et opposent avec une obstination chagrine leur liberté sans contenu et leur justice sans vérité, cette communauté cherche à formuler, et y réussit de plus en plus, un espoir qui soit digne de l’Europe. Cet espoir est justifié, selon moi, et nous commençons de sortir de la sclérose où la double décadence de la société bourgeoise et de la société révolutionnaire nous avait jetés. Pourtant, ce n’est même pas de cette communauté, quoique pensant à elle, que j’ai parlé ; mais seulement pour ceux de mes amis les plus proches dont je connais la détermination, et qui croient qu’il n’est pas nécessaire de généraliser la servitude pour arriver à la justice. Ils le croient, le disent, et tâcheront d’être fidèles à cette foi que je partage avec eux. Si nous ne sommes pas fidèles, nous tâcherons au moins de nous pardonner à nous-mêmes. Mais nous ne pourrions pas nous pardonner de céder aujourd’hui, en prévision de faiblesses possibles, à 1’unique faiblesse impossible à des intellectuels responsables : ne pas lutter, sans restrictions, contre l’abus des mots et du pouvoir.

Voilà en tout cas la réponse que vous me demandez, mon cher Samson. J’ai longtemps hésité à la faire, fatigué d’avoir toujours à redresser les mêmes affirmations abusives, les mêmes attaques personnelles, et le même sophisme interminable, comme si nos progressistes, à eux tous, ne disposaient jamais que du même sabre ébréché qu’ils se repassent dans des batailles sans danger. Et puis j’ai relu la lettre de Domenach. Et, décidément, tant de confusion, et si agressive, un usage si constant de la restriction mentale, méritent qu’on réponde et qu’on essaie au moins de dissiper quelques-uns des nuages dont s’entoure aujourd’hui la pensée qui se croit toujours de gauche.

À vous, fraternellement,

Albert Camus

[1Alors que j’ai seulement écrit, répétons-le pour la centième fois, qu’on ne peut ni se soustraire à l’histoire de son temps ni en faire une valeur absolue, autrement dit qu’entre la démission et l’opportunisme, il y a encore la place d’une action.