Le refus de la haine

, par  Camus (Albert) , popularité : 4%

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J’ai toujours eu du mal à parler de la Résistance, j’ai rarement eu plaisir à lire ou à écouter ce qu’on en disait. Le culte du passé suppose une vocation que je n’ai pas et le temps perdu l’est tout à fait pour moi. À certains égards, je suis un homme sans mémoire. Ajoutez que le genre ancien combattant n’est pas le mien, que nous avons été gavés de sérieux et qu’enfin un peu de désinvolture fait partie d’une bonne hygiène intellectuelle. Et puis la façon dont on parle de la Résistance…

Cela dit, lisant votre étude, j’y découvrais de nouveaux motifs à l’éloignement que je sens pour cette période de notre histoire, et je me disais, en même temps, que s’il fallait vraiment parler de cette époque, je préférais qu’on en parlât comme vous le faites. Ce double sentiment s’explique assez bien. Ressuscitant certaines passions qui furent les nôtres, vous me faisiez aimer de nouveau, dans sa vérité, l’expérience de ces années et je découvrais que mon éloignement était le contraire d’un désaveu. Je suis éloigné de ce qu’on a fait de la Résistance, de ce qu’elle est devenue, mais je suis heureux qu’il lui soit rendu justice dans ce qu’elle était réellement. Car il est encore nécessaire que justice lui soit rendue. Des hommes, naturellement pacifiques par métier et par conviction, qui détestaient la guerre et se refusaient de haïr aucun peuple, ont été forcés, dans les années 40, à la guerre. Pour que quelque chose soit alors sauvé du désastre, ils n’ont pu qu’essayer de ne pas céder à la haine. Un déchirement vécu de façon si extrême mérite au moins la considération. Le résistant, vous l’avez bien compris, en voulait à l’Allemagne d’avoir répondu par le crime à ses rêves de paix et la faisait bénéficier en même temps du souvenir de ces rêves. Oui, si jamais combat fut droit, ce fut bien celui-là où l’on entrait après avoir fait la preuve qu’on ne l’avait pas voulu. Et justement, ceux qui y sont entrés ne cesseront pas de regretter ce temps où l’on pouvait se jeter tout entier dans la bataille, sans division intérieure et sans autre angoisse que celle, supportable, de la peur la plus naturelle. Il est même possible que ce sentiment, si fort, de notre droit, nous ait rendu plus difficiles les tâches et les choix de l’histoire qui devait suivre. Mais enfin les souffrances et les luttes de cette époque n’ont pas été absolument vaines pour ceux qui y ont survécu ; la nécessité même de ces épreuves était alors un enseignement et un réconfort. D’une certaine manière, on nous avait contraints à la bonne cause. Et qu’est-ce dans l’histoire qu’une bonne cause ? Celle qui se suffit à elle-même.

Mais ces luttes auraient dû comporter aussi un durable enseignement. Je crois aujourd’hui qu’il n’en a rien été. La mode, je le sais, est de refuser un aveu de déception dès qu’il s’agit d’une circonstance historique. L’histoire est un fait et si c’est un fait, il paraît que c’est un droit : l’histoire aurait toujours raison. Quant à moi, j’avouerai cependant ma déception de voir que cette expérience d’un grand désir de paix trahi, et contraint à une guerre insupportable, n’a servi à peu près de rien à la plupart de ceux qui sont censés l’avoir vécue, et en particulier aux intellectuels français. Elle n’a servi de rien aux intellectuels de la Collaboration qui n’ont vu dans la défaite de l’Allemagne qu’un malheur supplémentaire. Elle n’a servi de rien à beaucoup d’intellectuels de la Résistance qui s’acheminent aujourd’hui par le détour des mêmes sophismes vers une nouvelle collaboration. Après tout, si l’histoire ne recommence jamais, elle se répète souvent. Et personne ne s’étonnera que les faiblesses de notre société produisent, dans des circonstances différentes, les mêmes symptômes de défaillance. Nous assistons ainsi à la résurrection du curieux paradoxe dont parlait un des écrivains que vous citez : « l’alliance des pacifistes les plus ardents avec les soldats d’une société guerrière ». Et cette alliance curieuse se camoufle toujours sous l’erreur que dénonçait le même écrivain et qui consiste « à se placer dans l’avenir pour juger de l’actualité ». Le diagnostic était brillant, mais les mêmes qui le faisaient alors sont entrés à leur tour dans une semblable démence. Apparemment, la France a perdu l’estime d’une grande partie de ses intellectuels qui, de la droite à la gauche, ont été et seront prêts à la livrer au nom de leurs idéologies les plus courtes.

Bien que je sache qu’il s’agit d’une vérité partielle et que je connaisse d’autres intellectuels dont la seule existence aide à vivre et à lutter, bien qu’enfin je n’ignore pas qu’une nation n’est pas faite que d’intellectuels, cette constatation est une de celles qui m’éloignent des souvenirs de cette époque. Mais elle explique en même temps le sentiment de reconnaissance que j’ai eu à vous lire. Vous n’avez pas essayé d’expliquer que la résistance justifie que l’on salue l’armée russe de 1954 ou qu’on exalte la bombe H ; vous n’avez pas choisi parmi les victimes ou tiré prétexte du sacrifice de tant d’hommes pour hurler de nouvelles haines. Vous avez mis en valeur au contraire ce qui fut notre vérité essentielle, à savoir que la Résistance s’est la plupart du temps passée de la haine. Du même coup, vous avez rendu un peu moins vaine notre action d’alors. Après tout, si, comme vous le démontrez, les écrivains de la Résistance ont pu transmettre une partie au moins de cette vérité, ils n’ont pas perdu tout à fait leur peine. Je n’ai jamais mis très haut l’action des écrivains (et d’abord la mienne) pendant la Résistance. En particulier, elle ne souffre aucune comparaison avec l’action de ceux qui ont pris les armes. Mais si les écrivains n’ont pas fait beaucoup pour la Résistance, nous dirons au contraire, après vous avoir lu, que la Résistance a fait beaucoup pour eux : elle leur a enseigné le prix des mots. Vous soulignez à juste titre leur effort d’exactitude, leur recherche de nuances qui s’accordent mal avec les nécessités de l’action et du combat, et vous trouvez quelques explications à ce phénomène. Je vous en signale une, toute simple. Risquer sa vie, si peu que ce soit, pour faire imprimer un article, c’est apprendre le vrai poids des mots. Dans un métier où la règle est de louer sans conséquence et d’insulter impunément, cela fait une grande nouveauté. Et l’écrivain, découvrant soudain que les mots sont chargés, est porté à les employer avec mesure : le danger rend classique. Cela est vrai que seuls ceux qui n’ont rien risqué ont sur ce sujet abusé des mots. Au contraire, la plus grande œuvre née de la Résistance a été celle d’un homme à qui je regrette que vous ne donniez pas toute sa place, bien au-dessus des autres, et qui, lui, a pris les armes en même temps qu’il écrivait. Ses mots bien huilés, merveilleusement rayonnants, n’ont dès lors pas eu besoin de la colère ni de la haine pour chanter la beauté au milieu des ténèbres. L’Allemagne nazie n’a pas eu de combattant plus déterminé ni d’ennemi plus généreux qu’un grand poète français, René Char, dans l’œuvre de qui vous trouverez aujourd’hui comme demain le miroir fidèle d’une vertu libre et fière dont le souvenir nous soutient encore.

C’est à cause d’hommes et d’œuvres semblables que l’oubli systématique que j’entretiens en moi sur ces sujets a pour vrai nom fidélité, c’est à cause d’eux et d’elles que je ne renie aucun des mots que j’écrivais alors et que vous rapportez. Je suis content au contraire d’avoir pris une part, si mince soit-elle, de cette aventure, en m’efforçant de ne rien haïr du peuple que nous combattions.

Je ne prétends à rien d’exemplaire et je suis bien loin de toute vertu (quelqu’un frémit en moi quand vous écrivez que je suis un homme de justice. Je suis un homme sans justice et que cette infirmité tourmente, voilà tout). Mais je voudrais pourtant rester fidèle à ce qui fut l’effort principal de cette résistance, déjà oubliée et toujours vivante chez certains silencieux. Dans une nation dont les périodiques pour une moitié insultent régulièrement la nation américaine et pour l’autre moitié le peuple russe, je voudrais bien ne pas ajouter un seul mot de haine à ce torrent d’imprécations. Les rêves allemands m’ennuyaient et j’étais, et suis d’avis, qu’il faut les contenir. Mais je dois à Nietzsche une partie de ce que je suis, comme à Tolstoï et à Melville. Haïr leurs peuples serait me nier et me réfuter moi-même. Les combattre s’ils oppriment le mien, est une tout autre affaire. Je sais qu’un certain nombre de Français pensent ainsi et que leur attitude devant une nouvelle Occupation, pour être démunie de hargne, n’en sera pas moins déterminée. Selon moi, c’est en cela qu’eux du moins restent fidèles à l’esprit de la Résistance.

Mais l’Occident a mieux à faire qu’à se déchirer en guerres ou en polémiques. Une création l’attend qu’il est seul, contrairement, à tout ce qui s’écrit aujourd’hui, à pouvoir édifier, car il est seul à fournir les ferments et les hommes d’inquiétude dont aucune création, historique ou artistique, ne peut se passer. Ces ferments, vous avez eu le talent et la perspicacité de les trouver dans un moment de l’histoire d’Europe où il était à la fois paradoxal et significatif qu’ils se manifestent. Ce faisant, vous n’avez pas seulement aidé à rendre justice à un récent passé, mais encore à préparer cet avenir auquel tous ensemble, et chacun à part, nous travaillons désormais.

Albert Camus

[1Préface à « L’Allemagne vue par les écrivains de la Résistance française », par Konrad Bieber (E. Droz, Genève). – Nous ne pouvons nous empêcher de relever que la revue « Esprit », parlant de l’ouvrage de Bieber, s’est pudiquement abstenue de signaler qu’Albert Camus en avait écrit la préface. Omission peut-être involontaire, à moins que ce ne soit là un exemple de plus de la restriction mentale dont leur observance néo-stalinienne ou nouvelle gauche a bien dû contraindre nos chrétiens progressistes à prendre dévotement le pli.