Les poings de ma mère

vendredi 24 août 2007
par  Desnoues (Lucienne)

Bien que le gel tout-feu-tout-flamme
Raidisse encor le raidillon
Et bien que le septentrion
Ouvre son couteau à dix lames,
En avant, la petite dame !
 
Quand elle a bouclé sa maison
Et qu’elle empoigne sa brouette
– Et fonçons contre la grimpette,
Et fonçons contre la saison ! –
Ses poings sont deux petits bisons.
 
C’est mes aurochs des préhistoires,
Mes deux petites têtes noires
Fixant, droit dans les yeux, l’Hiver.
C’est deux petits frères convers,
Front bas, mais clos sur quelle gloire,
 
Des gindres qui ne geignent pas
Dans le chaud levain des lessives,
L’éternel pétrin des repas,
Et toutes ces pâtes poussives
Qu’il faut fouler jusqu’au trépas,
 
Dans l’épais ferment des étables,
Flancs à bourrer, pis à pousser,
Et tant de regrets à tasser,
À renfoncer dans le passé,
Mes deux petits tueurs de diables.
 
Tous les héros de notre sang
Dans ces deux poings-là se résument.
Tous les tâcherons que nous fûmes
Je les touche en vous caressant.
Mes deux bourrus, mes deux enclumes.
 
Toutes les forces d’un terroir
Dans tes petits poings font orage.
J’entends gronder des charroyages
Et broncher, suffocant et noir,
Un demi-siècle de fourrage.
 
Mes souvenirs, mon lait, mon pain,
Carabosse et Chaperon-Rouge,
Mes dieux fâchés, mes vieux copains,
Mes assommeurs de gros lapins
Et mes boxeurs d’édredon rouge,
 
Mes saints locaux, en pierre, en bois,
Patrons des ronds-points, des orées,
Porteurs de grils, porteurs de croix,
Défigurés par les grands froids,
Mon humble Légende Dorée,
 
Mes Jésus rustauds que je berce,
Que je réchauffe longuement,
Mes Bienheureux dans les tourments,
Sainte-Engelure et Sainte-Gerce,
Mes deux petits piliers romans,
 
Soutenez à jamais mon âme,
Mes deux petites Notre-Dame !
Racinez à jamais mon art,
Mes deux souches, mes deux fayards,
Mes deux petits ormes-tétards.
 
Je veux vous faire des couronnes
Avec les simples des grands bois,
Le lis et le laurier des rois,
Les tout ténus muguets bien droits,
Le vaste dahlia d’automne.
 
À vous les nobles cires blanches
Et tous les baumes des jasmins,
Petits poings, mes nains surhumains,
Quand vous redevenez des mains
Dans l’eau magique du dimanche.
Bruxelles, décembre 1954
Lucienne Desnoues