Peuple de la mer

, par  Morvan (Jean-Jacques) , popularité : 5%

À des dates assez régulières s’impose pour moi l’opération « bifteck ». J’ai peu le sens de la vie quotidienne. Asocial, il me faut peu pour vivre. Mais coincé, vraiment agrippé à la gorge par le manque d’argent, je m’affole. Maintenant surtout, maintenant que je suis deux. En ce mois de décembre, cœur de l’hiver, Paris, et là-bas à cinq cents kilomètres l’amour. Mon amour aveugle que je cherche à joindre. Depuis trois mois dans le noir. Rien. Pourtant jamais le dernier soleil de l’été ne s’est couché si orgueilleux, si rouge éclatant entre deux cuisses, et la lame du froid et de l’ombre ne fouillèrent vie si crue. Jamais à la fontaine le cresson tendre cueilli en toute saison ne fut si vert Et il piquait la langue comme message de l’eau et de la terre.

C’est au cours de la dernière opération « bifteck » (dernière en date, il y en aura tellement d’autres), que je fus amené à pondre deux notes pour un grand hebdomadaire, l’une sur Cocteau et son « Clair-Obscur », l’autre où je devais errer dans « Les Yeux et la Mémoire » d’Aragon (Mets ton habit scaphandrier !).

Que le premier poème de « Clair-Obscur » porte comme titre « Foudroyer », que le dernier se nomme « Escorial », que tout au long de deux cents pages la mort soit presque toujours présente, voilà une indication. Que de toutes ces peaux mortes de serpents que furent ses livres, Cocteau se fasse un manteau de deuil et danse encore, mais le cœur n’y est plus :

Et qu’avant d’épouser la mort je m’accoutume
À faire semblant de mourir

Voilà une autre indication

C’est Maurice Sachs qui constatait que Cocteau avait mis son génie dans sa vie plutôt que dans son œuvre.

Dans « Clair-Obscur » quelque chose se déclenche. De la rencontre du poète et de la mort naît la certitude que le premier ne tient plus toutes les rênes. Déjà dans « Les Parents terribles » la mort avertissait, traquait, puis frappait. Là, elle est dans la chair du poète. Et si elle y est traitée souvent encore en personnage romantique en falbalas, avec tout ce que cela comporte de chatteries et de coquetteries, on sent toujours chez Cocteau une véritable angoisse.

Ce poète de la jeunesse, toujours tourné vers elle, et qui refusait obstinément de vieillir se sait blessé : « Soleil de mes vingt ans vous offensez mes ombres – De vos yeux indiscrets ». Pour la première fois, le temps lui échappe, et à son tour impose ses lois. Vaincu par cette vitesse qu’il a tant aimée : « Temps, j’aimerais te prendre en faute ». Jamais le monde de Cocteau n’a autant penché vers celui de la réalité, mais il pressent qu’il va s’y perdre. « Clair-Obscur » reprend tous les thèmes chers à Cocteau, et par-dessus tout celui de la jeunesse qui se suicide. Mais tout y est las de tout superficiellement. Cette recherche obsessionnelle de la liberté, d’une liberté sans racine : « J’ai quarante ans vécu dans tes molles entraves – Sournoise liberté », fait de lui presque un faux témoin, de là naît le drame, et un Cocteau ascète apparaît : « Ne suis-je pas le cri du silence à l’envers. »

Et lorsque la vérité surgit, il se perd un peu plus (Œdipe déjà se crevait les yeux, Galaad restait aveugle) : « Cette terre après tout n’était pas ma patrie – Mes papiers sont des faux. » À travers toutes les métamorphoses, il y a chez l’auteur des « Enfants terribles » une continuité poétique. Si dans « Clair-Obscur » les pirouettes se trouvent encore, si là comme ailleurs il paie la lourde rançon de son agilité, de sa versatilité, son ton est plus grave, et moins présent son désordre savamment ordonné, on y retrouve les mots juxtaposés mais non joints. Et si le meilleur voisine avec le pire, la langue est souvent belle, mélodieuse ; efficace, aux accents presque classiques. Deux ou trois, poèmes : « La Lessive », « Petite Chanson » sont des réussites, échos du meilleur « Vocabulaire ». II y est plus qu’habile, mais clairvoyant plus que jamais : « Un ange impuissant exilé du ciel. »

Et l’Arlequin triste émeut quand il écrit : « Caché, je vis caché sous un manteau de fables / Plus tenace que la poix / Et ne laisse jamais d’empreintes sur vos sables / Mon corps n’ayant aucun poids. » Il reste en mémoire que « La poésie est une calamité de naissance », que Cocteau trompeur trompé se perd dans sa nuit : « C’est du sang que je saigne – C’est de l’encre qui sort. » Pris au piège tendu par lui il sait qu’il doit : « écouter sans se trouver d’excuse sa condamnation à mort ».

Je fis cette note dans la journée, un vendredi. Le même soir je commençais la lecture des « Yeux et la Mémoire ». Il est certain choc littéraire qui décide d’une vie : « Il faut à chaque vers découvrir l’Amérique – Pour arriver à la cheville de la nuit. » Je fus rassuré sur-le-champ, Aragon marche sous un soleil de plomb. « Le travail et l’amour changent le chant mystique – Et tout dépend vers qui s’élève l’hosanna – On boit dans le verre qu’on a. » Le verre d’Aragon n’a pas de fond. « Peut-être aveuglément naufrageur de toi-même », c’est d’un virtuose. Il y aurait beaucoup à dire sur « aveuglément ». Aragon aveugle ? C’est peut-être de sa part la seule chose qui pourrait encore étonner. Et le petit-lait continue à jaillir. La plume embaume à coup sûr, et il n’a plus à se déhancher pour venir à bout de sa tâche imbécile.

« Le train s’en va la vie aussi » – « Et je vois cette aurore et que bien l’on m’entende – L’Olympe illumine de cette aurore-là — Zatopek ou Pasteur comme à l’assaut des Andes… » (?)

Mais à ce petit jeu-là l’auteur s’essouffle, le lecteur aussi : « Car tout ramène l’homme au cœur de la bataille – Serait-ce le détour de quelque voie lactée – Serait-ce le détour de la banalité ». « Comme je m’arrêtais, simple question d’haleine » – « Rien ne passe après tout si ce n’est le passant ». Heureusement le marchand de sable passa aussi. Je fus cette nuit-là un carrefour très fréquenté. Haut lieu où soufflait l’esprit.

Dimanche après-midi. Elle est arrivée hier en stop, à deux heures du matin, petite boule ébouriffée de froid et de pluie. Nous occupons un logement prêté pour quelques jours. Nous sommes sous les toits au sixième. Toute la nuit le vent et la pluie m’ont tenu éveillé dans les marges de notre temps. J’ai repris le travail depuis quelques instants. Je n’ai transporté que les quelques livres indispensables. La pièce est petite. Un feu fait avec trois ou quatre livres policiers se meurt dans la cheminée. Elle est allongée et elle fume un peu lointaine. Un livre est ouvert près d’elle, mais elle ne lit pas. De temps en temps, elle lève les yeux et me regarde, que cherche-t-elle ? Les jours longs sans elle ? Je comprends cette panique de l’absence, cette dentelle empoisonnée et fascinante qu’on froisse sans relâche entre ses mains, et le froid de tous les petits trous vides, ses propres doigts retrouvés de chaque côté de la dentelle – éternel gag du miroir brisé. Le poste de TSF est allumé, bas. Il y a encore le vent et la pluie. Souvent n’y tenant plus, dépassé, j’éclate et je lui lis quelques vers, voulant lui faire partager ma colère et… l’inquiétude d’Aragon envers les « demains » qui d’après le Coran doivent chanter :

« Nous risquons avec eux de tomber sur un manche
Les jeunes gens c’est une autre paire de manches. »

Cinquante-sept pages d’explications accompagnent les cent soixante de pure semence. Aucune intention ne reste dans l’ombre. « Les Yeux et la Mémoire » font penser à ce repas servi au Charlot-cobaye des « Temps Modernes ». Plus rien à faire, la machine fait tout et les bras et les jambes liés « le fils de la femme » n’a plus qu’à avaler le brouet délicieux préparé dans les officines sacro-saintes.

À grand renfort d’antiseptiques, voilà des idées, des pensées en sauce inoffensive. Et voilà Déroulède, il avait du génie.

Me revient cette histoire arrivée dans l’atelier du sculpteur Lipchitz. Un charbonnier venait de lui livrer de la pierre noire et, peu pressé, tardait, tournait autour des œuvres. Dans un coin de l’atelier, il y avait une femme « ressemblante », et au centre « Le chant des voyelles », cette pièce immense que l’on peut voir au Musée d’Art Moderne. Lipchitz demanda au charbonnier quelle œuvre il emporterait s’il avait le choix. À la stupéfaction du sculpteur, il lui fut répondu : « Le chant des voyelles » : « parce que c’était attirant, parce qu’il y avait un mystère dans cette œuvre, qu’on sentait mais ne pouvait définir. Et parce que si “on” nous aide, nous devons aussi comprendre. » Que pense Aragon de ce charbonnier ? De ceux qui ne croient pas « qu’il y a un art pour eux, et un art pour nous » ? L’humiliation à la longue ne paie pas et le peuple ne la pardonne pas. Dans cette « humiliation » fabriquée, il entre de la suffisance, et ça pue. Vérité trop démontrée par ces « créateurs qui sont des philosophes honteux » dont parle Camus.

Parodiant un journal parisien qui sur la première page de ses numéros donne un portrait de l’homme de la semaine suivi d’une phrase – d’un grand classique de préférence – on pourrait sous la photo d’Aragon coller cette phrase de Michaux : « Où est votre dignité de roseau pensant ? »

Devant ces yeux atteints de strabisme convergent souvent je décrochais.

À la radio, il y a eu un morceau de musique, je ne me souviens plus de ce que c’était. Mais elle aimait et m’avait demandé l’autorisation de monter le poste. Ça ne me dérangeait pas, je crois même que la mélodie m’entraînait et faisait vague avec mes pensées, les poussant contre le rivage déchiqueté. Je n’entendais plus la musique, mais dans ce que je ressentais elle était aux côtés de la colère, du sentiment de l’absurde, de la honte, et je me traitais de châtré parce que je lisais, parce que pour vivre, pour faire mon travail, je devais aller au bout de ces « yeux » et de cette « mémoire ».

Même le « rendu », le « métier » si chers aux réalistes sociaux y essuient quelques méchants coups. Les vers ont parfois des grâces éléphantesques :

« Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle – Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici… » Pour « Traité du Style » in memoriam.

Pris par certains, à juste titre d’ailleurs, pour l’un des écrivains les plus doués, les plus brillants, l’auteur du « Paysan de Paris » a le visage même d’une forme de suicide, la seule inacceptable. Cette course à l’abrutissement, cette putasserie – « je lui crois une nature un peu femme », disait Victor Craste – cette surenchère à la flatterie sont répugnants. Et qu’on ne vienne pas me dire qu’il rentre là-dedans une part de jeu. Canulard ? je ne le crois pas, et de toute façon les temps de ces pirouettes intellectuelles, de ces mumuses chères à quelques Nerefenes sont un peu caducs.

C’est dans Lautréamont que j’ai relu voici quelques jours cette exécution : « Il y a des écrivains ravalés, dangereux loustics, farceurs au quarteron, sombres mystificateurs, véritables aliénés qui mériteraient de peupler Bicêtre. Leurs têtes crétinisantes, d’où une tuile a été enlevée, créent des fantômes gigantesques qui descendent au lieu de monter. Exercice scabreux, gymnastique spécieuse. Passez donc, grotesque muscade. S’il vous plaît, retirez-vous de ma présence, fabricateurs à la douzaine de rébus défendus, dans lesquels je n’apercevais pas auparavant du premier coup comme aujourd’hui le joint de la solution frivole. Cas pathologique d’un égoïsme formidable. Automates fantastiques : indiquez-vous du doigt, l’un à l’autre mes enfants, l’épithète qui les remet à leur place. »

« Assis ou non dans ses rêves modiques. » : « Nous aurons le repos que le travail procure. » Car : « Je me souviens pour moi la vie est un théâtre. » Et, « Le sac lourd à l’échine et le cœur dévasté – Cet impossible choix d’être et d’avoir été. »

La lecture achevée, j’avais l’âme neuve d’Alice au pays des Merveilles : « Vous direz que les mots éperdument me grisent – Et que j’y crois goûter le vin de l’infini. » Mais c’était la sagesse, mais c’était la fraternité. Et nous irons nous redisant sans cesse les deux derniers vers des « Yeux et la Mémoire ». « Tais-toi l’atome et toi canon cesse ta toux – Partout cessez le feu cessez le feu partout. » Ah mais !

Et puis sur les ondes il y a eu un bulletin d’information, suivi d’un appel à la population en faveur des marins bretons perdus en mer, soixante-quatre pour cette seule tempête et elle n’était pas finie. Quel drôle de pays. Inconscience ? Dignité perdue ? Peuple mort d’un monde mort. À chaque catastrophe la même chanson. L’appel du ministre intéressé, l’appel, l’aumône. Il faut que l’aide vienne d’en bas. En haut on ne peut plus, on nage dans une telle gadoue. Avec encore à la bouche le goût fade de la tragédie bouffonne de l’abbé Pierre « le lys dans la gadoue ». Les quêtes, Dien Bien Phu, Orléansville, les marins perdus, les inondations, les 500 000 francs du Saint-Père « Monsieur Tout Blanc dans vos châteaux en Italie », le chèque de Monsieur Chaplin. Je voyais les côtes bretonnes. Mer et granit. Combat de serpents, long, cruel. Mais la terre a la gueule la plus grande. Elle digéra une fois encore. Ciel gris couché, marins noyés, les filets bleus de Concarneau. Le grand combat de l’homme silencieux contre les vagues sans cesse recommencées. Combat absurde. Une légende bretonne donne à Ankou (la mort) les traits habituels du squelette féminin (pourquoi suis-je sûr de cette féminité ?) avec sa faux et sa charrette fantôme. Mais la faux s’attaque aux mâts des navires, longs épis perdus, les coquelicots s’arrachent avec.

C’est pendant cette quête radiophonique que toutes ces données : le chant d’arbre mort de Cocteau, le suicide sans grandeur d’Aragon, la peau de soixante-quatre hommes de la mer se tressèrent. C’est là qu’elles se mêlèrent pour moi en un drôle de nougat, indigeste comme celui des fêtes foraines, vert putain et rose bonbon. Les dents déjà dans cette friandise de foire, j’ai tenté d’esquisser ce « tilt » qui s’inscrit en lettres rouges dans le coin à droite près des « pin-ups ». Les « 20 F » je les ai mis dans l’appareil à sous, j’avais cinq billes. Mais le jeu est truqué ou alors je remue trop, mais ça a fait « tilt » comme souvent.

La mer a tout envahi, et ses hommes. Ici dans la chambre, elle commande et impose son rythme. Je me souviens qu’il y a quelques mois j’avais été frappé par un essai de Pierre Dumayet trouvé dans un ancien numéro de la revue « Les Lettres » sur Henri Michaux et la mer. Pour l’auteur de « La Nuit remue », héritier direct du « Je te salue vieil océan » d’Isidore Ducasse, la mer est « la répétition d’un peu d’eau, la répétition considérable… » « Et l’eau est bien la chose la plus nulle, la plus inconsistante qui soit. » Pour Michaux, elle plaît au faible parce que sa faiblesse n’est rien à côté de la sienne, et elle reste clouée à son lit, un peu de sable l’arrête : « On regarde les vagues dans les yeux… On sait qu’elles ont honte elles aussi. »

Peuple de la mer, monde marin, inquiet et sûr, solide et liquide. Homme lié à la mer, comme elle attaché à son lit. C’est dans ce lit entre les quatre rivages, que la vie se tient toute, les joies, les peines et les colères. Immense et pourtant borné : « Avez-vous vu, dit Michaux, avez-vous vu maintenant ? Eh bien, quand on a vu ça, on a vu ce qui comptait, on peut jeter ses yeux, on n’en a plus besoin. » Échec de la mer ? Sensation de vide ? Pâte du monde, refus et acceptation ? Échec de l’homme ? « Vraie vérité » toujours cherchée, toujours échappée ? Mais sous les pieds de l’homme, il faut la sensation de quelque chose d’aimé et de respecté, de craint, de connu et d’ignoré, de rythme nourricier, sinon point de salut. La mer est cela, on dit de ses hommes qu’ils ont le pied marin. Peuple de la mer.

Les vingt-cinq années qui viennent de s’écouler ont été fatales dans notre Europe occidentale plus qu’ailleurs à la notion de peuple attachée à la notion de patrie. Pâte tellement brassée, trouée par tous les vents. Il faut une force primaire, « triomphante », il faut ce « plancher » dont on parlait plus haut pour qu’une communauté existe. En Europe occidentale, je ne vois que l’Espagne qui soit un peuple. Peuple de la mer, peuple d’Espagne, aussi vrais l’un que l’autre. Certaines choses profondes communes aux deux les font se ressembler. Ils gardent en eux quelques cailloux de dignité qui sont les pierres à feu de tout temps voulu et vécu, grandeur et simplicité.

À vous, cher Samson, si vous le voulez bien, plus particulièrement les lignes qui suivent.

À votre passage à Paris, en septembre, nous nous étions retrouvés à la terrasse d’un café place Saint-Michel. Le « Départ » ou le « Terminus » ? Bah, ça dépend du sens de la marche ! Je vous avais parlé d’une idée que je caressais depuis deux ans. J’ai l’Espagne enfoncée dans la chair comme une épine noire, et ça s’infecte.

Je vous disais l’envie que j’avais de réunir des textes des grands frères, de ceux qui ont vu Madrid « sourire avec du plomb dans les entrailles » [1], et puis à leurs côtés les voix des autres, ceux de ma génération, ceux pour qui l’Espagne fut le premier écho de la guerre. Écho ou coup de crosse contre la porte, le fait que là c’était le départ, et la course n’est pas finie. À ce livre, à cette amertume et à cet espoir partagés, j’espère arriver. Je voudrais que Camus et Char soient les premières voix, et José Herrera Peteré, et d’autres, et puis nous qui avons aux environs de trente ans. Je voudrais que quelques voix isolées se réunissent en faisceau. Témoignage que l’Espagne est vivante.

J’ai la certitude que comme la mort a imposé son alphabet là-bas, c’est là-bas qu’il faudra la vaincre. À ce sentiment est mêlé un sens magique, « exorcisme » presque. Espagne trahie, monde trahi. Espagne vendue, assassinée. Je vous disais cela Samson et vous m’avez répondu (vous pensiez à « Témoins », certainement) : « Un numéro sur l’Espagne, ça date » [2]. Oui, peut-être, de vingt ans, l’âge de notre grande lâcheté, il y en a d’autres. Je n’étais pas d’accord, je ne le suis pas et ne le serai jamais. L’antimilitarisme, le cri contre les tortures, les camps, les déportations, ça n’est pas neuf non plus, et pourtant vous, d’autres et moi nous crions. L’Espagne est un immense camp de concentration, et si depuis quelques mois on peut y mâcher du chewing-gum, ça ne change rien, – si la certitude s’impose de la dernière trahison, Franco à l’Unesco et puis à l’ONU.

De la façon dont les choses se présentent. De la façon dont l’engrenage nous guette, l’adaptation pour exister devient presque impossible si l’on veut garder aux creux des mains les deux cailloux pour l’étincelle. Entre le désespoir de Cocteau isolé à jamais et le faux témoignage d’Aragon je ne choisis pas. On ne choisit pas entre la peste et le choléra disait Jules Guesde, je crois.

À corps perdu, je vais ailleurs, pour quelques bouées dans un chenal que surveille la mort. Pour vivre cette phrase de John Dos Passos : « Tant qu’il y a une classe inférieure j’en suis, tant qu’il y a une classe criminelle j’en suis, tant qu’il y a une âme en prison, je ne suis pas libre. »

Et puis tant pis pour tous les « 
tilts ».

Jean Jacques Morvan

[1Antonio Machado.

[2Je n’ai pas pu dire cela. La preuve : si je l’avais dit, et dit comme ça, Morvan, je l’espère bien, m’aurait cassé la figure. Ce qui « date » – j’ai horreur de ce mot – ce n’est pas évidemment, hélas ! la tragédie plus que jamais douloureuse de l’Espagne, mais les idéologies, même les nôtres, pour lesquelles on s’est battu. Si, dans l’entretien que Morvan rapporte, j’ai pu penser et dire qu’un cahier de revue destiné à réaffirmer les « dogmes », fût-ce ceux-là même de l’antidogmatisme libertaire, ne parlerait plus au présent, ce n’était pas, Morvan doit s’en douter, pour prêcher la cause de je ne sais quel détachement, de l’oubli, d’une basse infidélité à nos frères espagnols, tués ou survivants. Peut-être, en cette trop brève rencontre de septembre, ai-je simplement voulu – oui, c’est certainement cela – en appeler à la conscience, que nous nous devons à nous-mêmes et aussi aux victimes, que tous les problèmes doivent être posés à nouveau. « Table rase », comme précisément je m’en explique ailleurs dans ce « Carnet » : table rase, non point de nos valeurs, mais de nos « opinions ». Ça n’est pas moi qui invente cela, mais c’est le testament, par exemple, d’un Brupbacher, comme c’est aussi la leçon qui se dégage de l’actuelle méditation d’un Silone. Pieusement ressasser un catéchisme, fût-il libertaire, ce n’est pas servir la liberté, la liberté libertaire moins que toute autre. Et c’est sans doute à ce danger-là que j’ai pensé en émettant, il se peut bien, une réserve quant à l’idée d’un numéro sur l’Espagne. Cher Morvan, ce n’est pas cela, je le vois maintenant, que vous aviez en tête et au cœur. Moi aussi, direz-vous, j’aurais pu m’en douter. Bien sûr. Un cahier tel que vous le proposez ? D’enthousiasme, – et le plus vite possible. (S.)