Rimbault et la désintégration

, par  Samson (Jean-Paul) , popularité : 5%

à propos du livre d’Etiemble : « Le mythe de Rimbaud », tome I, Genèse du Mythe (Gallimard).

« J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. »

S’inscrivant en faux contre la thèse de Valéry : « si une pièce ne contient que “poésie”, elle n’est pas construite ; elle n’est pas poème », Etiemble, et il ne fait pas de doute que c’est lui qui met dans le mille, avant de citer le texte des « Illuminations » qu’on vient de relire ici, écrivait : « Quatrain, Fleurs, Aube, Parade, Being Beauteous, qui sont… des poèmes, ne contiennent que poésie ; quatre vers suffisent, dix lignes, une phrase… » (« Rimbaud », par Etiemble et Y. Gauclère, édition de 1950).

Cette « phrase » (« Phrases » est le titre du chapitre où elle figure), peut-être devinera-t-on tout de suite que, si j’ai tenu à la mettre en tête des présentes lignes, c’est pour avertir que l’équation posée par leur titre, « Rimbaud ou la désintégration », n’implique pas chez moi l’intention, que je trouverais grotesque, de déclencher contre Rimbaud une attaque dans le genre de celle naguère lancée par Roger Caillois parlant, à propos de la « trinité » Rimbaud-Lauréamont-Mallarmé, de « (cette) confrérie taciturne d’Alchimistes solennels » dont il nous invitait à « dissiper la nuée » qui l’entoure.

Ce sont d’autres nuées auxquelles s’en prend Etiemble, et c’est sur un autre plan que se situe l’« attaque » – mon Dieu, il faut bien avouer que c’en est une, au moins contre le rimbaldisme – que j’oserai, timidement, esquisser tout à l’heure.

Les nuées contre lesquelles Etiemble part en guerre dans la « Genèse du Mythe », ce sont les innombrables interprétations plus ou moins délirantes, plutôt plus que moins, qu’hagiographes, biographes et critiques (?) n’ont cessé de donner de l’œuvre et de la personne de Rimbaud, depuis les faussaires en bigoterie (Isabelle, P. Berrichon, Claudel) jusqu’aux docteurs ès kabbalisme (Renéville) et – au moins un temps, mais aujourd’hui l’on se méfie en haut lieu – aux exégètes staliniens de la poésie engagée. L’énorme volume, 530 pages in-octavo, est tout simplement une bibliographie, et en même temps, vu le dérèglement (autrement généralisé que celui des sens) de nos modernes jugeottes, un sottisier. Dans une espèce de prière d’insérer, Etiemble en dit lui-même : « Les bibliographies, d’ordinaire, ça ne se lit pas. Il m’a donc semblé piquant d’en écrire une, et de la vouloir amusante. » Et l’invraisemblable, c’est qu’il a réussi. Ce diable de bouquin, qu’on peut prendre par n’importe quel bout, on n’arrive pas à le quitter. La palme du marrant y revient sans hésitation possible à l’orgie d’insanités suscitées par le faux de « La Chasse spirituelle ». À quel point d’hystérie, il n’y a pas d’autre mot, les querelles autour de Rimbaud peuvent amener tels esprits graves et même capables de sympathie humaine, c’est ce que prouve trop bien, entre autres, certaine lettre adressée par Maurice Nadeau à une dame qui, à bien juste titre, ne partageait pas ses étonnantes illusions sur l’authenticité de « La Chasse » : « Pucelle ; putain, ou demi-vierge ? En tout cas vous devez avoir une sacrée sale gueule. » En vérité, on croit rêver. Et là-dessus la dame en question de publier sa photo, en précisant qu’elle est « mariée, mère d’un enfant et bientôt de deux ». Ô pays de Voltaire !… Mais trêve de rigolade. L’intérêt profond de cette immense enquête est de nous faire saisir sur le vif ce qu’il y a de gogo dans l’esprit contemporain. Maladie d’autant plus grave qu’elle est loin d’être seulement littéraire. Nazisme, stalinisme, et tant d’autres -ismes encore, l’homme moderne, faute d’un vrai centre, d’une vraie pensée ou d’une vraie mystique (car si les mythes sont à déboulonner, les valeurs auxquelles on croit, – et nous rejoignons ici une discussion déjà soulevée dans les précédents numéros de « Témoins » –, c’est bien autre chose), oui, faute de savoir où il en est, l’homme moderne ne demande qu’à croire à n’importe quoi. Or, mieux qu’on ne l’a jamais fait en quelque domaine que ce fût, le livre d’Etiemble nous le montre et démontre à propos de Rimbaud, ou plus exactement des contrefaçons qui ont fini par occuper sa place dans la plupart des consciences. Méthode s’il en fut salutaire, et que l’on voudrait voir appliquée à tous les autres mythes, historiques et sociaux par exemple, dont nos pauvres cervelles risquent de plus en plus d’être finalement obnubilées.

Cela dit, qui concerne le mythe de Rimbaud (et ce livre-ci d’Etiemble ne prétend pas traiter d’autre chose), la vraie, la seule question reste encore à résoudre, celle même du sens authentique de l’œuvre et de sa portée pour nous qui, sans que cela signifie grand-chose sinon simplement l’écoulement irréversible du temps, venons de franchir la date du centenaire. Au fait si ; cette date nous invite à nous demander avec un surcroît d’insistance jusqu’à quel point ce double héritage – l’œuvre et l’exemple de Rimbaud – il nous faut aujourd’hui l’accepter purement et simplement, – ou sous bénéfice d’inventaire ?

Dans son précédent ouvrage déjà mentionné, le « Rimbaud » écrit en collaboration avec Yassu Gauclère, Etiemble a certainement raison quand il affirme que le message de Rimbaud n’est ni chrétien (Berrichon, Claudel, etc.) ni chrétien-non-chrétien (P.-J. Jouve) ni révolutionnaire (Rimbaud voulut non point la fin de l’ordre établi, mais bel et bien la fin du monde) ; et il a également raison lorsque, se fiant uniquement à la seule critique valable, la critique interne, celle des textes, il ne consent à voir dans la plus haute poésie de Rimbaud qu’un apprentissage et une maîtrise de « voyant », ce que Valéry appela l’« incohérence harmonique », ou encore, en termes ressortissant au domaine formel, cette « irritation volontaire de la fonction du langage », « point extrême, paroxystique », après lequel « il ne pouvait plus faire que ce qu’il a fait, – fuir ».

Seulement si, comme le dit encore Etiemble, la poésie, pour Rimbaud, après avoir été une fin, est devenue un commencement, le commencement (je brûle les étapes) d’une conversion à une sorte de technocratie (à vous, mon cher Rounault !), à une technocratie qui s’est traduite dans son cas (un mot qu’Etiemble n’aime guère) par la pratique du vol (les primes touchées avant les désertions), du chantage (Verlaine), du métier de négrier – drôle de « devoir » à se choisir –, nous faudra-t-il faire notre profit de cette leçon-là ?

Je sais : vous quittez la poésie, va-t-on me dire, et vous allez, au bout du compte, moraliser comme les Berrichon et consorts.

Pas du tout. Je ne quitte aucunement la poésie de Rimbaud. On nous a assez dit sa haine de l’humain. Or, sa poésie, c’est, dans la mesure précisément où elle est souveraine, la même chose.

D’accord : « Rimbaud a su découvrir les “pierres précieuses qui se cachaient”, un peu au hasard, par le monde ; il a su aussi les débarrasser de leur gangue, et les sertir, absolument pures, sur une monture invisible. » (Etiemble et Gauclère, id.)

Mais si vrai que cela soit, je me refuse, quant à moi, à voir seulement dans Rimbaud une récidive, encore que plus mariole, des « Emaux et Camées ». Sans doute, on a déjà écrit pas mal d’âneries, au nom de la psychanalyse, sur les textes de Rimbaud. Et cependant, une interprétation seulement picturale et pittoresque, comme celle d’Etiemble, de ces « visions », ne saurait remplacer, si quelque jour on savait dignement l’entreprendre, leur lecture à la lumière de la psychologie des profondeurs. Non plus qu’un examen sérieux de ces mêmes textes ne devrait pouvoir se passer – que l’on songe à tant de pages centrées sur les drames de nos cités en délire – d’une autre « analyse », bien différente, entreprise en fonction d’une non moins autre psychologie, au reste encore à peine constituée (sauf sous sa forme naïve, dite marxiste), – celle des intuitions sociales qu’impliquent si souvent (et d’ailleurs généralement de façon inconsciente) les œuvres des vrais et grands poètes, en ce sens-là vraiment visionnaires.

Sous cette surface écrite (et non écrite : l’écrit comporte des silences), oui sous cette surface (Etiemble m’accordera qu’une bonne critique des textes n’exige pas de lire un texte seulement en lui-même, mais aussi en fonction de celui qui l’écrit), il y a la machine à créer, ou, pour employer une expression sartrienne exceptionnellement heureuse, il y a la situation du poète. Or, que voyons-nous ? Refus (vis-à-vis de soi-même) de la sodomie (malgré le bien-fondé de la constatation, Rimbaud lui oppose, écrit Etiemble, « une indignation qui ne trompe pas »), refus de l’humain, appel de la fin de tout, puis volonté d’évasion par la voyance, – ce que Rimbaud lui-même appela « s’encrapuler » et qu’il faut traduire par déshumanisation méthodique (et prestigieuse !).

En vérité, Rimbaud, c’est « la bombe » avant la lettre : avant celle de la matière, la désintégration de l’esprit.

Comme on comprend dès lors ce relent de nihilisme de toute une certaine poésie moderne qui s’essouffle à le continuer.

Certes, l’effort « paroxystique », pour parler encore avec Valéry, de sa recherche lui a permis d’inventer ou de découvrir, et à nous de connaître, une poésie « qui ne triche pas », une poésie qui n’est que poésie. Et pourtant, ainsi ramené à lui seul, un tel art (il ne demande d’ailleurs pas mieux) apparaît désintégré.

Il ne demande pas mieux, mais l’« inventeur », en partant pour le désert, et le trafic (hélas !), l’a finalement désavoué : une désintégration de plus, en somme ; une sorte de réaction en chaîne…

Plus fidèle à Rimbaud que Rimbaud lui-même, puisse la poésie vivante d’aujourd’hui, ou d’un plus ou moins proche avenir, lui rendre meilleure justice, et plus féconde ; je veux dire : puisse-t-elle oser, non point oublier, ni renier cet art incomparable et si frénétiquement accompli qu’il n’est plus que réduit à soi, désintégré, coupé de l’homme et du monde, mais au contraire en retenir, sans plus de vaine et déformante idolâtrie, la haute leçon fulgurante, et, si quelque jour la force en était accordée à de nouveaux chercheurs, le réintégrer à l’humain.

J. P. S.