Correspondance

lundi 20 août 2007
par  Leval (Gaston)

C’est avec toute la joie sérieuse que l’on éprouve à lire un texte sincère et exprimant une pensée authentiquement pensée jusqu’au bout que j’ai pris connaissance de cette lettre de notre camarade Gaston Leval. Veuillent les lecteurs de « Témoins » la lire en toute objectivité :
Le 27. 8. [19]54.

Mon cher Samson,

Tout à fait d’accord avec ta note « Bon sens oblige » [1]. Je ne crois pas être suspect de nationalisme ou de patriotisme inconscient ou subconscient, et la vie de persécutions que j’ai menée pour ne pas avoir endossé l’uniforme militaire ni fait la « guerre du droit » en 1914-18 suffit, je crois, à le prouver. Mais en 1914-1918 il s’agissait de reconquérir, ou de défendre l’Alsace-Lorraine, et de payer, ou de toucher, quelques milliards d’indemnité de guerre. Il s’agit aujourd’hui d’infiniment plus, et les positions traditionnelles ne sont plus valables, comme elles ne l’étaient pas, que nous le voulions ou non, en 1939-1944. Quelles que fussent alors les tares de la démocratie, du capitalisme, du parlementarisme libéral et bourgeois, tout individu n’ayant pas perdu le sens de la mesure ne pouvait soutenir qu’entre cela et le nazisme il n’y avait pas une différence énorme (suffisante pour que les persécutés par l’hitlérisme aient cherché refuge dans ces régimes « pourris », alors que ceux qui ne voulaient pas distinguer se gardaient bien, et moi le premier, de passer la frontière en sens inverse).

Si nous comptons le nombre des massacrés par le régime qui sévit en URSS, on peut affirmer que les perspectives offertes à l’humanité sont encore pires qu’avec l’hitlérisme. Résoudre le problème de la paix universelle par la paix sociale, comme, selon notre ami Proix [2], cela a été fait à la récente conférence du Cercle Zimmerwald, c’est se payer de mots. Nous avons vu, pendant la révolution espagnole, les communistes assassiner nos camarades, détruire « manu militari » nos collectivités, et l’état-major, aux mains des Russes, non seulement priver nos forces se battant au front d’artillerie, de routes, d’avions afin de les faire exterminer par les fascistes, mais les envoyer à l’attaque contre des troupes infiniment supérieures en nombre, qui les encerclaient et les décimaient. À croire qu’ils s’étaient mis d’accord avec l’état-major d’en face…

Nous savons ce qu’il est advenu de l’insurrection des ouvriers et des marins de Cronstadt. Et bien d’autres expériences s’échelonnent au cours de trente-sept ans. Tout cela nous permet d’affirmer qu’en l’état actuel des choses, si une révolution syndicaliste révolutionnaire, ou libertaire, triomphait en Europe occidentale, l’invasion totalitaire russo-mongolo-marxiste aurait tôt fait de l’écraser. Car ces gens-là –, cela remonte à Marx – ont plus de haine contre nous que contre les capitalistes, et nous serions incapables, militairement, de leur faire face.

La paix universelle par la paix sociale… c’est donc apparemment dire beaucoup, et pratiquement ne rien dire du tout.

C’est d’autre part fausser le problème que le poser dans les termes que nous avons lus : « USA ou URSS : le mouvement ouvrier doit-il choisir ? » Il ne s’agit pas de choisir pour les USA ni pour l’URSS. Il s’agit de choisir pour les plus grandes possibilités de liberté, d’avenir et de développement révolutionnaires. Si cela coïncide avec les intérêts d’un des deux blocs, ce n’est pas notre faute, ni une raison pour renoncer à une certaine marche parallèle que l’histoire nous impose. Ce n’est pas pour défendre la république bourgeoise qu’avec les républicains, les socialistes, les autonomistes basques et catalans nous nous sommes battus contre Franco. Nos camarades espagnols, qui avaient pourtant subi des répressions féroces des gouvernements de gauche et de droite, ont tout de même compris, par bon sens élémentaire, que pour l’avenir humain le fascisme représentait un danger autrement grand. Et ils n’ont pas renoncé à faire face à l’assaut totalitaire parce qu’à côté d’eux se trouvaient des adversaires beaucoup moins à craindre.

Je connais de nombreux camarades qui se sont posé le problème de conscience suivant : « Ai-je le droit de combattre l’armée en Occident, si de l’autre côté du rideau de fer on n’a pas le droit de le faire ? Cela n’est-il pas favoriser le bloc qui a déjà raflé près de la moitié de l’Europe ? » Tout antimilitariste que je sois, et sachant ce que représente la domination moscovo-marxiste, je me suis aussi posé la même question. Et on ne répond pas à de tels problèmes, dont dépend peut-être le sort du monde – que sera-t-il si le régime russe actuel s’étend sur la planète ? – avec des déclarations de principes. La position équidistante entre les deux blocs est applaudie, encouragée, provoquée, exploitée par le bloc oriental. Cela seul devrait susciter la méfiance de ceux qui ne veulent faire le jeu ni de l’un ni de l’autre. Cela ne veut pas dire non plus qu’on doive crier vive les USA ! ou, comme Louzon, demander l’américanisation planétaire. Mais cela non plus ne doit pas signifier, en combattant plus encore les USA que l’URSS – et j’assiste à Paris à ce spectacle qui semble faire partie de je ne sais quel snobisme antiaméricain dont les répercussions sont à sens unique – que nous devions renoncer à lutter, d’abord, contre l’adversaire qui ferait disparaître physiquement, et intégralement, par l’extermination massive et systématique, tous ceux qui, membres de partis, ou sans parti, syndicalistes, libertaires, etc., ne voudraient pas abdiquer leur mode de penser, et applaudir, sans réticences visibles, au mode de penser, à la politique économique, sociale, nationale et internationale des nouveaux maîtres.

Il est des périodes de l’histoire où il semble que les gens, ou certaines classes, certains peuples, certaines nations ont le goût du suicide. C’est ce qui se produit pour l’organisation de l’Europe occidentale. Je voudrais qu’elle soit socialiste et libertaire. Mais puisque les socialistes et les libertaires n’ont pas su la concevoir pratiquement, ni en lancer l’idée, avec un programme de réalisation qui corresponde à leur idéal, qu’elle se fasse, même imparfaitement. Penser « européen » c’est déjà beaucoup surtout quand ce sont des gens situés loin derrière nous, sur le plan théorique, qui y parviennent. Et ce n’est pas parce que des adversaires font une chose bonne en soi que nous devons repousser leur entreprise, à laquelle nous sommes incapables d’opposer dans l’immédiat, et même, hélas, à lointaine échéance, quelque chose de mieux.

Ce n’est pas parce que les USA sont partisans d’une Europe unifiée que nous devons crier : « À bas l’Europe unifiée ! » Les USA ont admis pendant la dernière guerre l’objection de conscience. Allons-nous crier : À bas l’objection de conscience ! ? Avec de tels raisonnements nous pouvons répondre aux camarades ennemis de l’unification européenne actuelle qu’ils se rencontrent non seulement avec les communistes, patriotes et impérialistes russes, mais avec les gaullistes, superpatriotes et nationalistes français, avec les petits bourgeois radicaux traditionnellement « antiboches », et avec les maurassiens de « la France seule ».

Considérons donc ces problèmes avec objectivité et sans habiletés polémiques qui faussent la vérité. En URSS et dans tous les pays satellites, il n’y a plus de socialistes non conformistes, il n’y a plus un syndicaliste, révolutionnaire, anarchiste ou réformiste, il n’y a plus un homme non conformiste pouvant exprimer sa pensée ; il n’y a plus d’avenir que bureaucratique, étatique ; dictatorial et pharaonique. Aux USA un MacCarthy peut être combattu par la presse, au Parlement, par les partis d’opposition qui s’apprêtent à reprendre le pouvoir. Peut-on, d’abord, comparer les agissements de ce MacCarthy et les brimades dont sont victimes quelques dizaines de personnes à – je dois me répéter – l’extermination de millions de personnes ? Ou aux procès de Moscou ? Et qui donc en URSS a pu protester contre ces procès monstrueux ?

Faire notre jeu ! Si l’on nous dit que cela fait le jeu de certains autres, nous répondrons que le jeu des autres fait en partie le nôtre, puisqu’il nous permet d’être et de nous manifester. La réciproque n’existe pas, ne peut exister.

Excuse, mon cher Samson ! cette lettre qui a débordé, dans son argumentation, les considérations essentielles de ta note.

Et crois en ma bonne amitié.

Gaston Leval

[1Voir « Témoins », n° 6.

[2Voir « Témoins » n° 6.