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La Vie Ouvrière n°3 (5 novembre 1909)
Les soudeurs bretons
Article mis en ligne le 20 août 2007

par Merrheim (Alphonse)
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Depuis quelques années,
la sardine manquait sur les côtes bretonnes. Tous les ans,
journalistes et patrons faisaient régulièrement appel à
la pitié publique pour les pêcheurs de sardines et les
soudeurs de boîtes.

À
les en croire, tous les maux provenaient de ce petit poisson qui
s’obstinait à fuir notre littoral breton.

Cette année, la
sardine abonde. Depuis 1900, me disait un pêcheur de
Douarnenez, jamais nous n’en avions tant vu. Aux foyers des pêcheurs,
comme à ceux des soudeurs, ce devrait donc être la joie.
Chacun devrait pouvoir, cette année, manger à sa faim.
Hélas ! c’est plus que jamais la misère. Le
soudeur est chassé des usines par la machine. Quant au
pêcheur, la sardine étant abondante, le négociant
ne veut l’acheter qu’à des prix dérisoires, alors que
la rogue [1] est chère.

Articles sensationnels,
interviews patronales, appels émus du passé,
qu’étiez-vous donc ? Rien qu’un amas d’hypocrisies
puisque, aujourd’hui où la sardine abonde, c’est la misère
aussi atroce qu’au temps où elle manquait.

La patience des pêcheurs
et des soudeurs a été grande ; mais leur
résignation décroît d’année en année.
Les derniers événements de Concarneau et de Douarnenez
montrent que la situation s’aggrave. Pour un peu, à
Douarnenez, nous aurions vu massacrer des hommes, des femmes, des
enfants coupables de vouloir manger du pain… rien que du pain en
travaillant.

Délégué
tout dernièrement à la fameuse entrevue de Quimper, à
laquelle M. Viviani avait convoqué délégués
patrons et délégués ouvriers, j’ai voulu
chercher à connaître cette situation si douloureuse des
ouvriers soudeurs. J’ai interrogé les délégués
ouvriers. Et je ne crois pouvoir mieux commencer cette étude
qu’en transcrivant fidèlement leurs réponses.

§§§

À
Guilvinec, me dirent les délégués, nous
sommes 90 soudeurs à la main, tous syndiqués. À
cause de notre misère, la cotisation syndicale est de un franc
par an. Nous produisons en moyenne 800 boîtes par jour, quand
nous travaillons ; 700 seulement, quand nous tombons sur des
séries de boîtes rouillées. On nous les paie,
chez Joseph Chanterelle, le 1/4-24 et au-dessus, 1 fr. 25 le
cent. Le négociant nous retient le dixième de notre
salaire, qui nous est remboursé à la fin de la
campagne, en garantie de notre contrat. Tous les mois, on nous
retient 0 fr. 20 par boîte « couleuse »,
c’est-à-dire mal soudée.

Les conditions de
travail sont les mêmes à la Maison Carnaud, sauf que la
fermeture des 1/4-24 est payée 1 fr. 50 le cent.

Depuis quelques années,
la moyenne annuelle de nos salaires n’a pas dépassé
trois cents francs.

À
Loktudy, toutes les boîtes sont fournies par la Maison
Carnaud. Aussi le délégué et ses camarades
rendent-ils cette maison responsable de leur misère. La
fermeture des boîtes est payée 1 fr. 50 le cent.
Cinq cents femmes sont occupées, les unes aux conserves de
légumes, les autres à la sardine.

Les sardinières
ou « friteuses » travaillent, en pleine saison,
de quinze à vingt heures par jour et il manque régulièrement
des femmes pour ce travail. Elles sont payées pour étriper,
laver et mettre sur les grilles, à raison de 1 fr. 50 le
mille de sardines. En travaillant vingt heures, elles peuvent
préparer 3.000 sardines, ce qui leur fait un salaire de 0 fr.
225 de l’heure.

Les femmes qui sont
occupées aux conserves de petits pois, travaillent, pendant la
saison, de seize à dix-sept heures par jour. Elles sont payées
à raison de 12 centimes et demi l’heure.

Là, la machine à
sertir fonctionne. La Maison Salle en possède 6 ; la
Maison Delory, 3 ; la Société Brestoise, 2.

Les ouvriers et les
femmes occupés aux machines travaillent une moyenne de quinze
heures. Le salaire des hommes est de 90 francs par mois. Celui des
femmes, de 0 fr. 125 l’heure. Les enfants, dont la besogne
consiste à porter les boîtes à l’ébullition
et de là dans les magasins, travaillent douze heures par jour
et gagnent 0 fr. 75 par jour.

Chaque machine occupe un
ouvrier, une femme et un enfant. La machine produit, sertit en
moyenne 1.500 boîtes à l’heure. Pour quinze heures, cela
fait 22.500 boîtes dont la fermeture coûte au patron :
3 fr. pour l’ouvrier payé au mois ; 1 fr. 90
pour l’ouvrière et 0 fr. 75 pour l’enfant ; au
total, 5 fr. 65 [2].

Notre salaire annuel
n’atteint pas 300 francs.

À
Saint-Guénolé, nos conditions de travail, me
déclara le délégué, sont identiques. Les
femmes, surtout, sont exploitées. Ainsi, la semaine dernière
(dernière semaine d’août 1909), les « friteuses »
travaillèrent les sept jours, de 6 heures du matin à
minuit, avec à peine une heure et demie d’arrêt dans la
journée. Le samedi, on leur remit, à chacune, 16
francs !

Elles avaient travaillé
seize heures et demie par jour. Faites le compte. Cela leur fait 115
heures et demie de travail pour 16 francs. Soit à peu près
0 fr. 14 de l’heure.

Le délégué
d’Audierne me répondit : « Je ne puis
mieux vous exposer notre situation qu’en vous citant ce simple fait :
j’ai un loyer de 65 francs par an et il y a trois ans que je n’ai pu
le payer. Que vous dire de plus ? Le syndicat existe. Seulement,
impossible de payer les cotisations ; nous n’avons pas d’argent.

Le délégué
de Concarneau est encore sous le coup de la colère
causée par l’introduction des machines.

— Vous voulez exposer
notre situation ? Eh bien, dites que sur 600 soudeurs, nous
sommes 450 syndiqués. Nous payons 6 fr. 20 de cotisation
par an. Quand la saison bat son plein, les 38 usines de Concarneau
occupent dans les 2.900 femmes, c’est-à-dire toutes celles qui
sont disponibles et peuvent travailler. Il en vient d’un peu partout
et les négociants ne peuvent en trouver davantage.

Aussi, les négociants
les retiennent-ils le plus longtemps possible à l’usine. Quand
la pêche donne, il n’est pas rare de les voir commencer à
quatre heures du matin pour ne terminer que le lendemain à
cinq heures du matin.

Quand le poisson vient à
terre, on leur accorde à peine un quart d’heure pour manger.
Celles qui ont des enfants se les font apporter à l’usine pour
leur donner le sein. L’été, elles gagnent 1 fr. 25
le mille de sardines. Quelques maisons font le « sprat »
l’hiver, et on leur donne alors 1 franc par caisse de cent boîtes
soudées.

En général,
chaque maison fabrique l’hiver les boîtes que l’on utilisera
l’été. Les 1/4-24 nous sont payées, pour la
fabrication, 1 franc le cent, et 1 fr. 50 pour la fermeture.

À
la fermeture, notre production moyenne est de 800 boîtes par
jour. Les modes de contrat, leurs formes varient d’une manière
assez sensible. Ainsi, chez Ramel et Balestrié, on nous
retient la première quinzaine comme garantie, 0 fr. 25
par boîte « couleuse ». Chez Palmer,
Roulland, Lacaze, Bourgeois, Chancerelie, Amieux, etc., la retenue de
garantie est du dixième du salaire et de 0 fr. 25 pour
les boîtes « couleuses ». Si l’ouvrier
part avant la fin de la campagne, il perd les sommes retenues. S’il
termine la saison, on lui rembourse ces sommes, déduction
faite des retenues pour « boîtes couleuses ».
Avec la fabrication des boîtes, l’hiver, nous pouvons gagner
une moyenne de 5 à 600 francs par année.

Mais bientôt cette
ressource nous manquera. Les patrons veulent nous imposer les boîtes
fabriquées mécaniquement. Ils installent les machines :
la maison Ouzille en a monté une ; Cassegrain, trois ;
Teysonneau, une ; Caillet, deux ; Bouvet, quatre. Au total,
onze machines qui fonctionnent pour la fermeture des boîtes de
thon et de sardines. Qu’allons-nous devenir ?

À
cette interrogation, je répondis que le contrat s’imposait.
Mais je ne m’illusionnais pas ; la masse s’entêtera à
ne pas en comprendre la dure nécessité.

À
Douarnenez, existe un contrat signé le 12 février
1905. Au point de vue général, me disait le camarade
Guichona, secrétaire du syndicat de Douarnenez, le contrat a
été utile. On lui reproche d’avoir diminué
certains salaires. On oublie trop que beaucoup d’autres furent
augmentés et qu’en outre, nous avons eu une certaine sécurité
au point de vue des prix fixés.

Seulement, le contrat
arrive à expiration cette année et alors…. — Et
alors ? — Soyez persuadé, camarade Merrheim, que les
patrons ne voudront plus le signer. Ils veulent, eux aussi,
introduire les machines. Déjà, ils nous ont prévenus
que la maison Ouzille ayant installé une machine, ils
considéraient que le contrat était rompu pour la saison
prochaine. Qu’allons-nous devenir ?

— Vous avez votre
syndicat ?

— Oui, c’est vrai. Sur
600 ouvriers soudeurs, dont 20 soudeuses, 550 et 16 femmes sont
syndiqués. Nos cotisations sont de 0 fr. 75 par mois ;
0 fr. 35 restent à la caisse du syndicat et 0 fr. 40
vont à notre société de secours mutuels. Il y a
chez nous beaucoup de cohésion, qu’augmente la crainte, la
commune aversion de la machine.

Jusqu’à
maintenant nous avons toujours fabriqué les boîtes
l’hiver pour l’été. Les 1/4-24 sont payées à
raison de 1 franc le cent pour la fabrication et 1 fr. 25 pour
la fermeture. La moyenne de notre production est de 800 boîtes
pour 10 heures de travail. Elles contiennent de 10 à 12
sardines. Comme dans les autres localités on nous retient le
10 % comme garantie. Nous avons droit à quatre boîtes
« couleuses » par mille. Quand ce chiffre est
dépassé, nous payons 0 fr. 20 par boîte
perdue qu’on prélève à la fin de l’année
sur les sommes retenues comme garantie.

Quant aux femmes, elles
sont deux mille occupées à la préparation de la
sardine avant la mise en boîte, et sont payées à
raison de 0 fr. 20 de l’heure. En pleine saison, elles
travaillent autant qu’elles veulent, c’est-à-dire jusqu’à
ce qu’elles tombent de fatigue. Il n’est pas rare d’en voir tomber
endormies devant leur table, se réveiller un moment après
et se remettre au travail.

L’hiver, toutes les
maisons font le « sprat » ; les salaires
sont les mêmes. Les soudeurs gagnent en moyenne de 550 à
630 francs par année.

Cette année, j’ai
gagné, pour ma part, du 1er janvier au 30 juin,
exactement 30 francs, et j’ai ma vieille mère à soigner
et à nourrir, ma femme et trois enfants. C’est la misère.
La machine ne tardera pas à fonctionner. Que gagnerons-nous ?
… Qu’allons-nous devenir ?… Comment allons-nous pouvoir
vivre !…

Moëllan et
Douellan sont deux petites localités qui comptent
ensemble 48 soudeurs à la main, tous syndiqués, payant
0 fr. 50 de cotisation par mois. Trois usines, celles des
maisons Béziers, Benoît et Pellier y sont installées.
Notre production moyenne, me dit le délégué,
varie entre 7 et 800 boîtes 1/4-24 qui nous sont payées
1 fr. 50 le cent. La retenue pour les boîtes « couleuses »
est de 0 fr. 25 par boîte. Nous répondons des
fuites des deux côtés de la boîte et nous avons
droit à cinq boîtes par mille de mauvaise fabrication.

Mais nous allons
quelquefois travailler dans d’autres localités, notamment pour
la maison Pellier. De sorte qu’il se produit ce fait bizarre :
le même ouvrier travaillant pour cette maison à
Moëllan-Douellan est payé 1 fr. 50 pour 100 boîtes
1/4-24. Il touche 1 fr. 65 par cent des mêmes boîtes
s’il va travailler à l’usine d’Audierne ; 2 fr. 25 à
la Turballe et 2 fr. 15 aux Sables-d’Olonne.

Jamais nous n’avons pu
nous expliquer cette différence de salaire d’une usine à
l’autre, appartenant à la même maison.

Jusqu’ici, nous
fabriquions nos boîtes l’hiver. Cette année, nous avons
demandé 0 fr. 25 d’augmentation par cent de boîtes.
Non seulement nous n’avons pu l’obtenir, mais la maison Béziers
a cessé sa fabrication. Elle fait fabriquer ses boîtes à
Lorient par des femmes ayant des salaires misérables. Nos
salaires seront diminués d’autant.

Actuellement, les trois
usines occupent 400 femmes pour l’étripage, le lavage, la mise
sur grilles, et elles les payent à raison de 1 fr. 50 le
mille. En ce moment elles travaillent vingt heures par jour, et la
semaine dernière (dernière semaine d’août) leurs
salaires ont varié entre 20 et 30 francs pour 7 jours, soit
une moyenne de 0 fr. 15 à 0 fr. 20 à l’heure.

L’hiver, le travail est
très irrégulier, mais on fait également le
« sprat ». Nos salaires, avec la fabrication
des boîtes d’hiver, varient entre 400 et 450 francs par an.

Remarquez que nous
aurons aussi les machines l’an prochain. Ainsi la maison Pellier qui
a une usine aux Sables-d’Olonne travaille la sardine avec les
machines. Toutes les boîtes de thon sont également
fermées à la machine.

Notre misère est
déjà grande. Que sera-t-elle quand nous aurons la
machine ? Que ferons-nous ?

À
Belle-Isle, une quarantaine de soudeurs travaillent aux usines
Amieux, Saupiquet et Tertrel, etc. La production moyenne est de 7 à
800 boîtes par jour. Les 1/4-24 sont payées 2 francs le
cent dans les maisons Amieux et Saupiquet ; 1 fr. 50 le
cent chez Tertrel, et nous payons par boîte « couleuse »
0 fr. 40.

Nous comptons en tout
huit usines occupant 600 femmes travaillant de 18 à 20 heures
par jour pendant la saison, et payées à raison de 0 fr.
20 l’heure.

Les machines
fonctionnent notamment dans la Maison Carnaud qui en a six. Là,
nous avons exigé un engagement nous garantissant un salaire
mensuel de 150 francs par mois, pendant la saison, qu’il y ait
ou non du travail.

Quatre soudeurs
travaillent aussi à côté des machines. Il y en a
trois pour le thon et trois pour les sardines chez Amieux. Autant
chez Chancerelle ; trois pour le thon et cinq pour les sardines
chez Béziers.

Les ouvriers sertisseurs
sont payés à raison de 125 francs par mois et
travaillent de 14 à 16 heures par jour.

Quant à nous,
soudeurs à la main, depuis quelques années, nos
salaires ont varié entre 300 et 350 francs par année.

§§§

Comme on le voit, les
machines à sertir ou à souder les boîtes causent
à tous une certaine terreur. Contre elles, ils luttent depuis
des années. Depuis des années aussi, ils ont fait faire
des expériences par des savants connus afin de démontrer
que les boîtes serties ou soudées mécaniquement
ne pouvaient conserver les produits qu’elles contiennent. Voici les
principales objections contre les machines :

1° Les machines à
sertir et celles à souder sont dangereuses pour la santé
du public. Leurs fermetures, hermétiques à l’usine, ne
tardent pas à perdre leur étanchéité. Le
poisson se corrompt ; d’où les malaises, quelquefois
l’empoisonnement que ressentent les consommateurs. Lutter contre la
machine, c’est défendre la santé des milliers de
consommateurs qui nous font vivre.

2° Nos patrons
prétendent pouvoir produire plus avec la machine, et, par
elle, pouvoir lutter contre la concurrence étrangère.
C’est faux.

D’abord, ils ont été
les premiers à transporter notre industrie à
l’étranger, où ils possèdent de nombreuses
usines, dans lesquelles ils fabriquent des produits de qualité
inférieure qu’ils viennent ensuite vendre en France comme
produits de première marque, fabriqués ici.

De plus, la sardine
demande avant sa mise en boîte une assez longue préparation
qui consiste dans l’étripage, le lavage et la mise sur grille.

Toutes les femmes
disponibles sont déjà occupées à
ce travail ou à celui du soudage à la main. La machine
produisant davantage, il y aura pénurie de femmes. Elles
manquent déjà. Par conséquent, pour arriver à
fournir les machines on exigera des femmes une plus grande production
qui ne sera possible qu’au détriment de la qualité du
poisson. Ainsi, on augmentera encore les dangers d’empoisonnement, on
rendra plus fréquents et plus graves les malaises ressentis
par les consommateurs.

Soyez sûr que nous
n’exagérons pas. Est-ce que les négociants, s’ils
avaient suffisamment de femmes et de jeunes filles à leur
disposition, les retiendraient 16, 18 et 20 heures consécutives
à l’usine ?

Or, avec cette somme de
travail, elles arrivent difficilement à alimenter les soudeurs
à la main. Qu’est-ce que ce sera lorsqu’il s’agira d’alimenter
les machines ?

3° Il y a quelques
années, nous pouvions arriver à joindre les deux bouts,
grâce à la fabrication des boîtes, payées 1
franc le cent, que nous faisions l’hiver.

Aujourd’hui, la maison
Carnaud a monopolisé cette fabrication qui se fait
mécaniquement. Elle emploie des jeunes filles et des femmes
payées d’une façon dérisoire. Celles-ci ont de
véritables salaires de famine variant de 0 fr. 75 à
1 fr. 50 par jour. Nous n’avons plus en somme que la « saison »
pour vivre toute l’année et encore…. Ajoutez à cela
que les boîtes faites mécaniquement se soudent plus
difficilement à cause de la rouille qui les atteint très
vite ; d’où diminution de production de l’ouvrier soudeur
à la main.

§§§

Maintenant que j’ai
fidèlement rapporté et résumé les
déclarations des principaux délégués
venus à Quimper, il est bon d’examiner les conséquences
qu’entraînera, selon moi, l’introduction des machines.

Comme on a pu le voir
par les réponses des délégués, la moyenne
de production de l’ouvrier soudeur est de 800 boîtes pour 10
heures de travail, soit 80 boîtes à l’heure.

La production des
machines varie selon les marques. Les machines dites « Norvégiennes »
produisent une moyenne de 450 boîtes à l’heure ;
celles du système « Vorgues » 800 boîtes
à l’heure ; celles du système « Blissés »
1.200 à l’heure. En sorte que, théoriquement,
les « Norvégiennes » peuvent produire
4.500 boîtes en 10 heures contre 800 par l’ouvrier à la
main dans le même temps. Les « Vorgues »
8.000 au lieu de 800 ; les « Blissés »
12.000 au lieu de 800.

Mais il faut tenir
compte, m’ont affirmé les délégués, d’une
perte de 30 % avec les machines. Admettons ; il n’en
subsiste pas moins qu’avec les « Norvégiennes »
3.150 boîtes sont soudées en 10 heures de travail contre
800 à la main ; 5.600 avec les « Vorgues » ;
8.400 avec les « Blissés ».

Devant cet accroissement
de production, on comprend la crainte éprouvée par les
ouvriers soudeurs lorsqu’ils voient introduire une machine dans
l’usine qui les occupe. D’autant plus que maints exemples sous leurs
yeux montrent cette introduction accompagnée de renvois et de
réductions de salaires.

Ainsi, à Nantes,
l’année dernière, la Maison Bernier-Riom proposait un
contrat à ses ouvriers.

Par ce contrat elle
supprimait le travail aux pièces pour le remplacer par le
travail à l’heure. Elle offrait de payer 40, 45, et 50
centimes de l’heure. Mais, comme en travaillant aux pièces les
ouvriers se faisaient une moyenne de 75 à 80 centimes l’heure,
ils repoussèrent le contrat. Ce fut la grève. Elle dura
166 jours et se termina par un échec et par l’introduction des
machines « Blissés » et « Vorgues ».

La maison Bernier-Riom
qui occupait, pour le soudage à la main, une moyenne de
quatre-vingts ouvriers, n’en occupe plus que quinze depuis qu’elle a
introduit les machines.

À
part la maison Péneau-Benoît, toutes les autres ont
suivi cet exemple, et la ville de Nantes compte aujourd’hui une
cinquantaine de machines à sertir de marques différentes,
et les salaires des hommes qui y sont occupés varient entre
120 et 150 francs par mois.

J’aurais voulu établir
un prix de revient à peu près exact. Cela n’est pas
possible. J’ai en vain essayé de connaître les prix des
machines à sertir qui, avec leur entretien, l’intérêt
de l’argent et de l’amortissement, doivent entrer en ligne de compte
dans l’établissement du prix de revient. Les négociants
avouent eux-mêmes 1 centime de bénéfice par
boîte.

Une machine « Blissés »,
déduction faite des 30 % de perte, produisant 8.400
boîtes en 10 heures, cela représente, à 1 centime
de bénéfice par boîte, 84 francs de bénéfice
par jour sur le travail à la main.

Ce chiffre de 1 centime
doit être exact ; voici pourquoi. Supposons, en effet,
deux fabricants en présence. L’un fait souder ses boîtes
à la main, l’autre avec une machine « Blissés ».
Chacun d’eux a 8.400 boîtes à souder et qui doivent
être soudées dans la journée même
,
autrement la marchandise serait perdue.

Le premier fera appel
aux soudeurs à la main. Comme chacun d’eux en 10 heures soude
800 boîtes en moyenne, il faudra 10 ouvriers à qui l’on
paiera une moyenne de 1 fr. 25 par cent de boîtes ;
pour les 8.400, une somme de 105 francs de salaires.

Le second fera sertir
ses 8.400 boîtes avec la machine « Blissés ».
Il occupera pour cela un ouvrier à 150 francs par mois. En
supposant qu’il travaille 25 jours par mois et 10 heures par jour,
cela lui fait un salaire quotidien de 6 francs par jour. Le
mécanicien est payé à 0 fr. 60 de l’heure.
Le visiteur de boîtes, un par machine, 0 fr. 50 de
l’heure. Un gamin 0 fr. 10 de l’heure [3].
En prenant comme base 10 heures de travail, cela nous fait une somme
de 6 fr. pour l’ouvrier ; 6 fr. pour le mécanicien ;
5 fr. pour le visiteur ; 1 fr. pour le gamin, au total
18 fr. Au lieu de 105 fr. de salaires, 18 fr.
seulement. Il reste donc 87 fr. pour l’intérêt de
la somme d’achat de la machine à sertir, pour son
amortissement et pour son entretien.

Naturellement ces
chiffres sont approximatifs. Trop d’éléments
m’échappent, et je dois dire que je n’ai donné ces
chiffres qu’afin de mettre en relief les différences de
production et de prix de revient.

Mais je n’entends pas
dire que les ouvriers doivent s’opposer à l’introduction des
machines à souder. Au contraire, comme délégué
à Quimper, tous mes efforts, toute mon argumentation tendirent
vers ce but : montrer aux soudeurs qu’ils commettaient une grave
faute en ne prenant pas les machines et en n’imposant pas un contrat
qui sauvegarderait, dans une certaine mesure, leurs salaires.

Hélas ! ma
tâche était à la fois trop facile et trop
difficile ! Pour leur démontrer qu’ils ne devaient pas
s’acharner à lutter contre la machine, il me suffisait de leur
montrer en exemple ce qui se passe dans les usines de conserves de
légumes. Quand la machine y fit son apparition, il n’y eut
qu’un cri : jamais elle n’arrivera à faire notre
travail ! Les soudeurs refusèrent ; ils s’opposèrent
aux machines. Ils les dédaignèrent. Aujourd’hui, ce
sont des femmes qui les font fonctionner pour des salaires
journaliers ne dépassant pas souvent 1 fr. 25.

J’ai dit et répété
cela vingt fois. Mais, à part quelques militants de la
Fédération qui comprenaient, les autres camarades
gardaient un silence farouche, semblant dire par les regards qu’ils
me jetaient : jamais, jamais, nous ne travaillerons aux
machines ! — Je préfère servir les maçons,
s’écria même le délégué des
Sables-d’Olonne, plutôt que de faire fonctionner les machines !

Il y avait tant d’âpreté
dans ce cri que je n’insistai plus par la suite. Faut-il en vouloir à
ces hommes ? Je ne le pense pas. La fièvre de leur
misère, mêlée à un sentiment exaspéré
de fierté, de dignité, explique l’obstination farouche
qu’ils opposent, la haine qu’ils vouent à la machine.

J’aurais voulu, ici,
montrer leur vie, détailler leur existence et faire sentir
leurs privations. J’ai questionné les intéressés.
Leur fierté naturelle a fait qu’ils m’ont opposé un
refus catégorique.

Je n’étonnerai
personne en disant que, pour eux, les dettes contractées sont
sacrées. En les interrogeant, il m’a semblé que leur
plus grande préoccupation était, non pas l’avenir, mais
comment faire pour payer les dettes passées. C’était à
qui d’entre eux me citerait des exemples de fils payant encore,
aujourd’hui, les dettes du père, mort depuis de longues
années.

L’un d’eux me conta
qu’il avait espéré gagner un peu plus cette année
afin de payer le restant des dettes de son père, mort cinq ans
auparavant. Ce fut sa réponse à mes questions.

Comme je souriais et
taxais d’enfantine cette exagération de scrupules, alors qu’on
supportait tant de privations et de misère, l’homme pâlit,
et ses yeux eurent une telle force d’interrogation et de stupeur que
je m’excusai presque de l’avoir involontairement blessé.

Cette réserve
avait piqué ma curiosité et je m’informai ailleurs
qu’auprès d’eux. Un commerçant de Quimper, charcutier,
qui parcourt les campagnes pour l’achat des bestiaux, m’a tracé
un tel tableau de leur existence que je n’ose le reproduire. On
crierait au roman.

Voici comment on paie
les loyers dans ces régions bretonnes. Généralement,
toute la famille, quel que soit le nombre des enfants, loge dans une
seule pièce. À
côté, le plus souvent près du lit, on engraisse
un porc et quand le porc engraissé est vendu, c’est avec le
montant de cette vente qu’on paie le loyer.

Les privilégiés
élèvent deux bêtes et mangent du porc une bonne
partie de l’année. Les autres se nourrissent de poisson, de
pain, de canada (pommes de terre) et de piquette (mélange de
raisins secs et d’eau-de-vie). Quant à l’hygiène…
n’en parlons pas.

Telle est la situation
des populations côtières du Morbihan et surtout du
Finistère. La terre ne produit pas grand’chose ; la mer,
demain, par les chaloupes à vapeur, leur sera ravie. Pêcheurs
et soudeurs sont appelés à être victimes :
les premiers, des chaloupes à vapeur ; les seconds, des
machines à sertir.

En vain opposeront-ils
aux prétentions patronales la santé publique, l’intérêt
du consommateur !

Je ne nie pas que cet
argument ait une réelle valeur. Seulement, de l’autre côté
de la balance il y a l’intérêt et la volonté des
capitalistes, des millionnaires de la conserve qui se moquent pas mal
de l’hygiène et de la santé du public ; ils ne
connaissent qu’une chose : les bénéfices. C’est en
ne tenant aucun compte de la santé du consommateur qu’ils ont
gagné des millions. En gagner davantage avec la machine, voilà
leur unique objectif.

Comment ne pas approuver
de tout cœur la campagne commencée par nos camarades
soudeurs, d’accord avec leur Fédération nationale, pour
dénoncer les fraudes des fabricants et leur « sabotage »
de la santé publique ?

Cette campagne est
nécessaire ; elle sera utile, notamment pour mettre en
garde les coopératives contre les procédés des
fabrications de conserves. Elle portera sûrement ses fruits.
Mais si nos camarades croient, par cela même, arrêter
l’introduction de la machine, qu’ils me permettent de leur dire
qu’ils se leurrent.

Qu’ils se rappellent les
décisions de leurs patrons représentant 105 usines,
réunis à Nantes, les 26 et 27 février dernier :

« Considérant,
dit l’ordre du jour voté, qu’un des progrès les plus
intéressants pour leur industrie consiste dans la fabrication
mécanique des boîtes qui permet, en même temps,
d’augmenter dans une large mesure la capacité de production
des usines et de diminuer le coût de cette production
… »

Cette volonté
d’introduire la machine revêt une importance d’autant plus
saisissante qu’elle est appuyée par toute une série de
mesures de défense telles que le lock-out, l’assurance contre
les grèves, sur lesquelles M. Lemy, secrétaire du
Congrès, donna des renseignements intéressants aux
négociants, les engageant vivement à s’assurer, car :
« les sociétés ne sont responsables, en cas
de grève, que vis-à-vis des adhérents qui ont
signé leur police depuis plus d’un mois au moment où la
grève éclate ».

Il insista aussi sur
l’assurance en cas d’émeute et précisa que pour
cela : « … la prime à payer varie selon le
taux de la prime d’assurance et l’état de la localité
dans laquelle se trouve placée l’usine : importance de la
population, force de gendarmerie, garnison, etc., etc. » [4].

Tout concorde donc à
montrer que les mesures patronales sont prises. Si les pêcheurs
et les soudeurs brisent les machines, l’Assurance, en cas d’émeute,
en paiera le remplacement. Si c’est la grève, l’assurance
contre les grèves facilitera, aidera l’application du lock-out
régional. Dans un cas comme dans l’autre, la classe ouvrière
se heurtera à des forces puissantes et organisées,
alors que soudeurs et pêcheurs sont profondément
divisés.

D’une part, les
négociants disent aux pêcheurs : « Le
soudeur, c’est l’ennemi commun. Si le soudeur voulait que nous
prenions les machines, nous pourrions acheter tout votre poisson.
Votre intérêt vous commande donc de ne pas soutenir les
soudeurs. »

De l’autre, ils
affirment aux pêcheurs « qu’ils n’emploieront jamais
les chalutiers à vapeur ».

Des camarades m’ont
rapporté que dans certaines localités cet état
d’esprit était si habilement entretenu contre les soudeurs,
que les pêcheurs les voyant en grève les avaient forcés
à reprendre le travail, sous la menace de les assommer.

Pourtant, les pêcheurs
devraient se dire que la machine à sertir ou à souder
rendra inévitable l’emploi des chaloupes à vapeur. Ce
sera alors l’industrialisation de la pêche. Que ces deux
catégories de malheureux se serrent donc les coudes dès
maintenant.

§§§

En attendant, où
serait le remède ? M. Chéron proposera des
secours. Le député Le Bail lui fera peut-être
adopter le projet que je l’entendais détailler avec un lyrisme
« romantique » à Quimper. Ce projet
consiste à créer l’atelier familial. Les coopératives
de production, croyez-moi, me disait M. Le Bail, sont impossibles.
Mais supposez que nous mettions quelques capitaux à la
disposition des familles de pêcheurs et de soudeurs. Le père
ira à la pêche ; les fils, filles ou mères
feront à la maison les boîtes, prépareront le
poisson, l’emboîteront et souderont les boîtes. Ajoutez
auprès de la maison un champ pour y récolter des
légumes de conserves que la famille préparera,
emboîtera également. Nous pouvons mettre ainsi à
la disposition du consommateur le colis familial à bon marché,
de bonne qualité, expédié directement par
l’atelier familial aux clients, ou au magasin central, régional,
qui groupera les commandes. Du même coup, nous ramenons la
prospérité dans nos régions si misérables,
si éprouvées. Vous verrez : j’ai un ami qui a
longtemps étudié la question. Il est documenté.
Nous apporterons un procédé nouveau permettant de
conserver les poissons. Il ne manque que les capitaux. Je déposerai
un projet de loi qu’appuiera le gouvernement, j’en suis certain. Que
pensez-vous de ce projet, monsieur Merrheim ?

— Ce que j’en pense,
lui répondis-je, c’est qu’il est pénible d’enlever aux
braves gens qui nous entourent cette dernière illusion que
vous leur apportez, car je suis peiné de leurs souffrances et
de leurs misères. Mais je suis loin de partager votre
enthousiasme. Une fois de plus, vous ramenez à l’État,
au gouvernement, la solution d’une situation insoluble par l’État.

Là où il
faudrait de l’activité, vous apportez le germe de mort. Pour
triompher, il faut de la vie, il faut développer la grande
industrie. Or, que faites-vous ? vous leur promettez l’atelier
familial. Il faudrait de l’initiative : vous venez leur dire
qu’il est inutile qu’ils en aient, que l’État et le Parlement
leur donneront la solution en leur votant des capitaux.

Et vous voulez que ces
gens-là créent quelque chose de viable, de durable,
qu’ils se transforment en améliorant leur situation par le
travail ! »

Un peu déçu,
M. Le Bail me quitta en disant : « Nous verrons, nous
étudierons la question. »

Si M. Le Bail songe à
concurrencer les fabricants conserves avec la création
d’ateliers familiaux, il faut qu’il ait vraiment la mémoire
courte, car c’est lui-même qui écrivait, il n’y a pas
bien longtemps :

« Bien mieux,
à l’heure actuelle, une Société des usines de
conserves réunies de Stavanger (Norvège), est train de
réaliser, au capital de 4.140.000 francs, avec le concours
du Comptoir National d’Escompte de Paris et des capitaux français,
un trust de la fabrication des conserves et de constituer ainsi une
affaire puissante et sans concurrence possible
. »

Son projet n’est donc
qu’un palliatif d’une heure. Quoi qu’on fasse, la machine
s’implantera ; elle fonctionnera, produira. La concurrence entre
fabricants subsistera et nous savons par l’expérience du passé
qu’elle se fera au détriment des salaires et l’hygiène
générale du public. Il n’est pas de « saboteurs »
que les fabricants de conserves.

Que faut-il faire
alors ? Il faut que le soudeur accepte la machine en imposant
des salaires rémunérateurs. Que les patrons ou
négociants en conserves créent ou provoquent la
création d’industries nouvelles dans les localités où
ils ont leurs usines. C’est là qu’est le remède.

Je doute fort que les
patrons l’acceptent. Ils refusent de payer des salaires raisonnables.
Quant aux industries nouvelles… que ferions-nous, me disait l’un
d’eux, au moment de la saison des sardines, s’il y avait d’autres
industries à côté de la nôtre ? Nous
manquerions de personnel…

Comme j’esquissais un geste de surprise, il comprit sans doute qu’il avait trop parlé,
car il ajouta en regardant la mer : « S’il pouvait
arriver une bonne tempête, qui chasserait les bancs de petites
sardines, trop petites pour nous, peut-être, après, les
pêcheurs en rapporteraient-ils de plus grosses. » Et
il partit en me saluant.

A. Merrheim.

1La
rogue est l’appât dont se sert le pêcheur.

2Il
faut ajouter 6 francs par jour pour le mécanicien ; 5
francs par jour pour le visiteur. En revanche, l’ouvrière ne
doit pas entrer en ligne de compte, puisqu’elle fait pour la
machine, le même travail que pour les boîtes soudées
à la main. Cela fait donc une somme totale de 14 fr. 75.
Plus l’intérêt, les frais d’achat de la machine,
l’amortissement et l’entretien.

3Ces
salaires m’ont été indiqués par les camarades
de Nantes occupés aux machines.

4Page
14 du Compte rendu officiel du Congrès patronal.

Notes :

[1La rogue est l’appât dont se sert le pêcheur.

[2Il faut ajouter 6 francs par jour pour le mécanicien ; 5 francs par jour pour le visiteur. En revanche, l’ouvrière ne doit pas entrer en ligne de compte, puisqu’elle fait pour la machine, le même travail que pour les boîtes soudées à la main. Cela fait donc une somme totale de 14 fr. 75. Plus l’intérêt, les frais d’achat de la machine, l’amortissement et l’entretien.

[3Ces salaires m’ont été indiqués par les camarades de Nantes occupés aux machines.

[4Page 14 du Compte rendu officiel du Congrès patronal.


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