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La Lanterne Noire n°10 (mars 1978)
Courrier
Article mis en ligne le 19 août 2007
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Camarades,

J’ai lu quelques uns des
numéros de votre revue, parcouru plutôt car je dois
l’avouer, prolétaire de deuxième classe, je n’y ai pas
compris grand chose. Vous me direz qu’il y a
eu erreur d’aiguillage et vous m’indiquerez sans doute très
obligeamment quelques périodiques plus accessibles a
l’entendement d’un primaire.

Mais
là, je vous arrête, car je connais un peu ;à
part
le monde libertaire et
Espoir CNT, plus
ouverts à un public large (mais qui me font penser qu’au bout
de quelques années, l’on doit avoir l’impression de lire la
messe), je ne vois que des canards militants qui s’étendent
beaucoup sur quelques luttes isolées, peut être
exemplaires, mais qui, pour l’essentiel, restent totalement en dehors
des problèmes réels de la vie quotidienne, des
travailleurs en général, et qui du reste, ne doivent
intéresser que les militants de l’organisation eux mêmes.

Alors,vous
pensez, lorsqu’on repère une revue de critique anarchiste,
d’une présentation soignée, l’on se dit que l’on a
trouvé l’instrument idoine du savoir. Hélas, au départ
une belle envolée à laquelle je reprocherais un langage
ésotérique, qui doit d’ailleurs bien faire plaisir à
ceux qui ont l’impression de comprendre ; il faut croire que le
mouvement a ses initiés lui aussi (l’on reproche bien la
langue de bois des bureaucrates du P.C., pourquoi ne reprocherait-on
pas un langage hermétique aux intellectuels de l’anarchisme).
Assez curieux tout de même,car, les grands devanciers pour
l’essentiel se lisent sans difficulté sinon avec intérêt.
Mais, n’est ce pas, comment paraître de son temps si l’on
n’utilise pas un langage incorporant la terminologie sociologique de
notre époque. À ce jeu, il
y a
cassure entre les grosses têtes et les infantiles de la base.

J’admets que c’est une
critique mineure, et le fond du problème
n’est pas là, celui-ci affleure d’ailleurs dans les numéros
suivants. Au lieu de porter la critique anarchiste sur les données
réelles et concrètes de la société
d’aujourd’hui, l’on en vient très vite a ressasser les
éternels dilemmes anarchisme et syndicalisme, anarchisme et
organisation, etc. Dans vingt ans, si la revue tient le coup, vous
pourrez repasser les mêmes articles, ils sont valables pour les
siècles des siècles, l’anarchisme ne date pas d’hier,
il est d’une autre planète, en attendant, nous les minus de la
base, démerdons nous a
vec ça.

La
résurgence de l’anarchisme en Espagne a regonflé tous
les libertaires de France, et vous avez essayé d’expliciter la
situation du mouvement espagnol ; très bien, mais déjà,
l’on voit poindre le premier enthousiasme passé, les dents de
la critique pure et dure des anarchistes français alors que
les véritables questions étaient a mon sens les
suivantes :

Pourquoi
une école de pensée aussi riche que l’anarchisme dont
les grands thèmes s’imposent d’eux même, et sont
d’ailleurs fort proprement récupérés
(autogestion, critique radicale de l’état et du marxisme en
général, production-consommation et écologie,
révolution globale incorporant celle des structures mentales,
lutte extra-parlementaire, pacifisme, antimilitarisme, libération
sexuelle, libération de la femme, décentralisation et
fédéralisme, etc.) ne peut-elle don
ner en France
que de maigres avortons organisationnels dont la seule justification
semble être alternativement, de se déchirer entre eux et
de se réunir, et la seule fonction de contempler leur image
dans les eaux pures de l’anarchie sans doute avec une certaine
lucidité, mais tout cela dans la plus totale impuissance
d’agir sur le réel ?

— Pourquoi, au
contraire, l’anarchisme espagnol donne-t-il l’impression d’une plante
vivace et indestructible d’un courant authentiquement populaire ?

Affaire de tempérament
et de qualité humaine, peut-être, mais surtout parce que
le mouvement espagnol, au sortir de la nuit franquiste loin des
miasmes de l’exil, plonge ses racines dans la vie réelle, dans
les problèmes concrets de la vie de tous les jours.

Alors que d’un côté,l’on
s’accroche désespérément aux grands principes
absolus pour finir par rester sur le quai, de l’autre, l’on n’hésite
pas a prendre le train en marche, quitte à ce que les
questions posées soient a moitié résolues par
l’action et pour une autre moitié par la valeur théorique
des militants. Cela n’empêche pas les conneries, mais celles-ci
sont les leçons indispensables pour affronter l’avenir.

Vos digressions sur la
soi-disante contradiction réformisme/révolution,
syndicalisme/anarchisme, châtre littéralement vos
lecteurs. L’action révolutionnaire n’est rien d’autre que
l’action revendicative, et celle-ci est soit amortie à temps
par le pouvoir économique et/ou politique, soit génératrice
d’une dynamique révolutionnaire. Dans le premier cas, c’est du
réformisme, dans le second un acte révolutionnaire.
Avoir peur du premier est se refuser au second, puisque il s’agit
d’un seul et même instrument. Et ici j’entends la
revendication/contestation dans son sens le plus général,
aussi bien par exemple les contestations des autonomes que les
revendications salariales ou portant sur les conditions de travail.
Les gloses sur la société de consommation, par ailleurs
fort intéressantes et justifiant d’amples développements,
ne modifient pas pour l’essentiel les rapports entre les classes
antagonistes.

Ne vous esclaffez pas
trop vite les bureaucraties syndicales ne sont ni réformistes
ni révolutionnaires lorsque elles impulsent ou cautionnent une
revendication, elles sont réformistes lorsqu’elles enferment
la revendication dans le cadre du système, et c’est à
l’évidence le cas du bureau confédéral F.O., de
la C.F.T.C., de la C.G.C.. Par contre, il est à la fois vrai
et faux de dire que la C.F.D.T. et la C.G.T. sont réformistes,
ces deux centrales sont réformistes lorsque elles placent le
mouvement ouvrier à la remorque des partis politiques dont
toute l’activité est inscrite au sein des institutions. La
C.F.D.T. n’est pas réformiste quand elle apparaît dans
sa base et dans ses structures comme la base logistique principale
d’un possible processus révolutionnaire en France, de même
la C.G.T. n’est pas réformiste lorsqu’elle demeure le support
principal d’une éventuelle prise de pouvoir d’état par
le P.C. et qui peut exclure une telle éventualité, que
le projet de société de ce dernier nous plaise ou non.

Soit, il faut analyser la
revendication pour qu’elle ne se retourne pas contre nous. Et là,
nous abordons votre sempiternelle contradiction
anarchisme/organisation. Prenons le problème par un bout :
qu’est-ce que la politique dans son sens idéal tout au moins
(si le mot nous effraie, nous en chercherons un autre plus tard) :
c’est la médiation entre l’intérêt privé
et l’intérêt de la collectivité

Arrêtons là
la définition, puisque nous refusons au politique le droit de
gérer les affaires de la cité. Mais il est clair que
nous ne pouvons empêcher personne de penser la façon
dont devrait être organisée la société, et
toute la question est là : il s’agit de maintenir le
politique a sa véritable place, celle qui consiste a formuler
des propositions, et a lui interdire la gestion des affaires de la
collectivité, car alors nous construirions l’État en
tant que force autonome de domination dans le cadre d ’une société
communiste.

À partir de là,
il est facile de définir la place et la nature d’une
organisation anarchiste. Celle-ci, est un cercle d’élaboration
théorique et de confrontation permanente des différentes
activités qui s’exercent, au dehors de l’organisation
spécifique. En aucun cas, elle n’est un but en soi, elle n’est
au plus que le lieu de rencontre de ceux qui viennent confronter
leurs expériences réelles aux grandes idées
motrices de leur école de pensée. Dans une telle
perspective, les grands prêtres des multiples chapelles, n’ont
plus d’emploi, les combats de coqs des diverses tendances, perdent
tout leur intérêt, l’éternelle guerre intestine
dans le mouvement, n’ a plus d’objet, car le type qui vient du grand
large n’oublie jamais d’ouvrir les fenêtres, il ne supporte
plus l’air confiné des chambres closes

Cette fonction de
l’organisation exige aussi bien la multiplication des groupes et des
périodiques, que la coordination a différents niveaux,
car tous les militants détachés à leurs
différentes bases d’activité ont besoin justement d’un
support théorique constant qui leur permette de ne pas se
laisser engluer dans les problèmes parcellaires.

Sur cette base, je puis
reprendre mot pour mot l’article de René (voir Lanterne
Noire numéro 6-7 p. 13)
sur
l’émergence de l’organisation qui me parait d’un pragmatisme
de bon aloi, a la réserve près que dans mon optique,
l’organisation spécifique n’intervient jamais sur le plan de
l’action mais a travers les divers organismes de lutte, ce qui
conduit cette organisation a n’être en fait qu’un lieu de
réflexion, une réflexion qui n’est plus l’apanage de
quelques camarades, doués pour l’abstraction, mais devient
l’affaire de tous, en obligeant chacun a se remettre en question dans
son ex
périence pratique au sein des organisations
extérieures.

Pour
conclure, j’aimerais qu’une revue de critique anarchiste, puisse
entreprendre certaines analyses, sur des sujets tels que la crise
économique actuelle, les caractéristiques de l’état
et sa fonction régulatrice de l’économie dans notre
« société industrielle avancée »,
et moins ambitieusement discourir un peu sur la sophistique des
grandes vedettes de l’État spectacle qui s’adressent presque
chaque jour a des millions de travailleurs.

Nous
arriverions peut-être à induire certaines réalités
de plus en plus évidentes, a savoir une large offensive du
Capital pour reconsidérer le pouvoir d’achat des salariés
afin, de leur faire supporter l’augmentation de certaines matières
premières, en premier lieu celle de l’énergie, et en
conséquence, d’un redéploiement nécessaire de
l’appareil de production, la concentration et la restructuration des
entreprises permettant une augmentation sensible de la productivité,
et donc du taux d’exploitation, ceci afin de faire face a une
période de transition vers un nouveau boom de production
destiné à la consommation de masse.

J’ai
dit « peut être », car la thèse
demande encore a être explicitée et prouvée. En
tous cas, elle expliquerait la nécessité d’une part,
d’incorporer la gauche au pouvoir gouvernemental afin de faire avaler
les sacrifices nécessaires à l’aide des kapos patentés
de la classe ouvrière, d’autre part, la nécessité
également de nationaliser les secteurs non rentables de
l’économie de façon a déplacer les capitaux
disponibles vers les secteurs les plus rémunérateurs.

Ce
qui bien sûr nous amène à dénoncer toute
illusion sur une victoire électorale de la gauche, quoiqu’il
faut bien comprendre que les travailleurs n’ont pas intérêt
à faire l’économie d’une telle expérience (de
toute façon, cela ne dépend pas de nous, et si cela
dépendait de nous les choses ne seraient pas en l’état),
car c’est précisément une gauche éternellement
vaincue qui fait renaître sans cesse les illusions
parlementaires. À cela s’ajoute le fait que pour les petits
salariés, il n’est pas indifférent que certaines
revendications soient satisfaites dix ans plus tôt ou plus tard
d’autant qu’il n’est pas certain qu’une victoire de la gauche
n’enclencherait pas une dynamique revendicative, et personne ne peut
dire à l’avance qu’elle en serait l’issu.

En
fait d’enclenchement, j’ai bien entendu déclenché
l’hilarité dans la docte assistance, car vous possédez
bien sûr la vraie vérité anar
chiste, et
moi misérable travailleur aliéné, je ne possède
que la révolte et le désespoir, ce qui peut conduire
entre autres à ces sortes de divagations.

fraternellement

Erdna

Réponse

— Une revue ésotérique
et hors du temps ?

On a souvent fait
reproche a la lanterne, y compris au sein de notre groupe, d’être
trop intellectuelle, trop difficile à lire. Cela à
notre avis, ne peut concerner qu’une partie de la revue, et pas la
plus importante, mais, c’est quand même encore trop ; il
est très difficile d’écrire autrement que comme on en a
l’habitude ; la solution que nous tentons d’adopter est la
lecture collective et la réécriture de tous les
articles, dans la mesure où cela est possible sans amputer le
sens. Pourtant, il existe aussi un réflexe
« anti-conceptuel », « anti-théorique » chez
les libertaires qui masque un juste refus de l’intellectualisme et de
l’ universitarisme. Ce réflexe est par contre, à
combattre.

Hors du temps, c’est
probablement un peu vrai, tant il est certain qu’une revue théorique
anarchiste ne peut être que le reflet de la pratique de tout le
mouvement libertaire. Or il y a très peu de temps que celui-ci
commence à « sortir » de la simple
propagande d’idées, pour s’investir dans des luttes au sein
d’un mouvement plus large. Soyons sûrs que ce changement aura
des répercussions sur toutes les réflections
théoriques.

— Les syndicats et
l’organisation

Là, nous sommes
mois d’ accord ; c’est la structure syndicale que nous remettons
en cause et pas l’action de tel ou tel groupe de base, ou de telle ou
telle section. Nos positions sont connues là dessus

Quant a l’organisation,
il nous semble qu’elle peut aussi être autre chose qu’un simple
lieu d’échange, de réflexion. Cet aspect est serte bien
souvent négligé, et il faut être vigilant. Mais
l’organisation peut aussi intervenir sur l’action, comme intervention
collective d’un ensemble de camarades ayant la même analyse et
les mêmes buts dans cette action. Se priver d’une telle
possibilité, c’est s’amputer volontairement de toute une
partie du potentiel libertaire qui existe et se développe.

Quant aux aspects
économiques soulevés, le débat est ouvert et se
poursuit dans ce numéro même.

L. N.


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