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Iztok n°1 (printemps 1980)
La propagande du parti et ses rapports avec l’anarchisme en Bulgarie
Article mis en ligne le 15 août 2007
dernière modification le 9 novembre 2008

par Semerdjiev (Petar)
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Les camarades français
nous demandent souvent de donner quelques éléments de
l’histoire de l’anarchisme en Bulgarie. Les quelques brochures en
français éditées il y à trente ans sont
introuvables. Nous traduisons ici un bref article qui donne quelques
éléments, article qui n’est pas écrit par un
anarchiste mais par un ancien membre du P.C. Passé en
émigration. Nous espérons que nous aurons la
possibilité de revenir sur ce sujet et demandons à tous
les camarades qui peuvent nous donner du matériel soit sur
l’histoire soit sur leur propre expérience, de nous aider dans
ce travail.

Dans la littérature
officielle du PC en Bulgarie, le mouvement anarchiste occupe peu de
place. Cela s’explique facilement par la tendance du parti à
se présenter comme le seul facteur révolutionnaire dans
la vie sociale du pays. Dans la même optique, il a aussi
falsifié l’histoire du mouvement de libération
nationale en Macédoine, en Thrace et dans la Dobroudja. Mais
comme il lui est difficile de falsifier le rôle effectif du
mouvement anarchiste, il préfère l’ignorer. Depuis
quinze ans, on trouve à peine quelques livres contenant
quelques informations sur son rôle dans le passé ;
ainsi à été édité en 1964 le livre
de Dobrine Mitchev « Le mouvement des partisans en
Bulgarie 1924-25 ». C’est déjà absurde de
limiter cette activité à ces deux années et
ensuite, d’après l’auteur, le « mouvement des
partisans » consiste uniquement dans l’activité des
groupes armés organisés par le PC à la suite de
l’insurrection de 1923. En réalité, le vrai mouvement
de résistance armée au coup fasciste du 9 juin n’était
pas celui des militants du PC mais avant tout des anarchistes, et le
seul rôle du PC a consisté à essayer ensuite soit
de les utiliser, soit de les accaparer.

En 1973 est sorti en
Bulgarie le livre de Dontcho Dakalov « L’anarchisme en
Bulgarie et la lutte du PC contre lui ». L’auteur
développe ce sujet sans aucune connaissance correcte, et son
seul fondement est sa haine de l’anarchisme qu’il essaie de justifier
en voulant montrer l’inconsistance de l’anarchisme face aux principes
du PC. En amalgamant énormément de noms, de faits qu’il
n’arrive pas lui-même à saisir, il essaie de donner un
caractère scientifique à son travail, mais il ne peut
aller plus loin que le pamphlet habituel de propagande du parti.

Dans le livre de Mito
Issoussov « Les partis politiques ne Bulgarie de
1944-48 », l’auteur explique l’interdiction de toute
activité de la fédération anarchiste en Bulgarie
après la Deuxième Guerre Mondiale par le principe du
« pouvoir populaire » en opposition avec le
pluralisme politique.

A travers ce qui est
écrit sur l’anarchisme en Bulgarie, on ne peut avoir une idée
sur le mouvement, sa naissance, son rôle, son développement,
ses représentants. Les propagandistes officiels du parti
évitent de dire que dans le mouvement de renaissance et de
libération nationale et culturelle de Bulgarie au 19ème
siècle, ses représentants les plus marquants ne
parlaient jamais de Marx mais avaient au contraire des contacts
directs avec Michel Bakounine et étaient sous son influence.
Les biographes de Luben Karavelov ne peuvent nier ses liens avec
Bakounine. Christo Botev s’est formé comme bakouniniste et a
formulé avec ses idées le rôle du mouvement
national de libération du peuple bulgare.

Le jeune Stefen
Stambolov a partagé aussi les mêmes idées et les
mêmes aspirations. Spiro Goulatchev, né en Macédoine,
après avoir étudié en Russie, a été
le premier propagandiste de l’anarchisme en Bulgarie dès sa
libération, avant que Dimitar Blagoev ne fasse ses premiers
essais de création du parti social démocrate en
Bulgarie. Dès les années 1890, et au début du
20ème siècle, les anarchistes bulgares ont
continué l’activité de Botev et des révolutionnaires
du mouvement de libération nationale et sociale, surtout en
Macédoine et en Thrace. Ils ont participé à
l’organisation révolutionnaire dirigé par Damé
Grouev et Gotsé Deltchev.

Les noms de Peter
Mandjoukov et Mikhail Guerdjikov peuvent être passés
sous silence, leur activité en tant que révolutionnaires
peut être minimisée, mais malgré tous les efforts
du parti, le PC ne pourra jamais leur opposer des hommes d’autant de
valeur.

Pour le pouvoir
officiel, il est également interdit de parler de l’influence
considérable des idées anarchistes sur une grande
partie de l’intelligentsia bulgare. L’exemple du professeur Parachkev
Stoïanov n’est pas isolé ; on ne parle que de son
activité médicale et sociale, et non de ses idées
libertaires. Après la Première Guerre Mondiale, l’idée
libertaire avait l’influence la plus marquée, surtout parmi
les écrivains. On peut citer Anton Strachimirov, Alexandre
Balabanov, Assène Zlatarov, Triphon Kounev, Guéo Milev,
Nicolaï Hrelkov, Lamar et beaucoup d’autres. On peut dire qu’ils
ont tous été profondément marqués par le
jeune et fougueux révolutionnaire Gueorgui Cheitanov. Le PC
n’a pu récupérer que quelques petites miettes de ce
vaste cercle qui était animé par l’esprit de Cheitanov.
Un écrivain comme Ludmil Stoïanov, pourtant membre
important du parti, l’avoua lui-même.

Les principes du parti
ne pouvaient pas créer les conditions favorables à
l’éclosion d’une personnalité créatrice
originale. Un des plus importants représentant de la
philosophie bulgare de l’époque, Dimitar Mihaltchev, a
toujours été très impressionné par la
personnalité de Mikhail Guerdjikov, et même jusqu’à
la fin de sa vie il n’a jamais pu accepter l’alphabet philosophique
su marxiste Todor Pavlov. Les plus grands intellectuels du parti
comme Gueorgui Bakalov et Mikhail Dimitrov ont commencé leur
carrière intellectuelle en étudiant la vie et les idées
de Christo Botev avant de rejoindre le PC.

Cet actif du mouvement
anarchiste en Bulgarie représente une partie importante de la
vie idéologique du peuple bulgare. C’est précisément
pourquoi le PC bulgare en tant qu’agent d’une puissance étrangère
a reçu l’ordre d’effacer le souvenir de cette importance de la
mémoire du peuple. Parallèlement à ses efforts
pour supprimer toute vie politique existant avant le 9 septembre
1944, il a fait un effort particulièrement important en ce qui
concerne l’anarchisme en Bulgarie. Il a dans cette tâche de
nombreuses difficultés. Tous les partis politiques qui ont
refusés d’être membre du pseudo front populaire, c’est à
dire d’être assimilé et manipulé par le PC, ont
subi des coups durs. Ils ont été condamnés à
l’oubli car toute leur histoire était interdite. A peine
peut-on trouver le nom de quelques hommes politiques du passé
à l’occasion de certains anniversaires. On a pu voir ainsi le
nom de Petko Karavelov et de Naïtcho Zanov das quelques articles
commémoratifs.

Le parti social
démocrate à été complètement
démoli et tout son passé falsifié quand il a été
obligé de « s’unir » au PC. Un de ses
plus remarquables représentants, Christo Pastouhov, a subi des
répressions considérables parce qu’il a refusé
d’obéir. Même l’un des fondateurs de ce parti, Yanko
Sakeuzov, a été transformé en objet de musée,
on peut citer son nom sans parler de son activité. L’Union des
Paysans a subi le plus grand martyre et sur son cadavre continue à
régner une poignée de vendus.

L’attitude du pouvoir
vis à vis de l’anarchisme est un peu différente. Bien
qu’il y ait quelques monographies sur la vie de Spiro Goulatchev, le
PC a toujours la même attitude, c’est à dire une haine
ouverte et en même temps une jalousie pour le rôle qu’il
a joué en Bulgarie. Il continue en cela la tradition de
Dimitar Blagoev qui dans son livre « Apport sur l’histoire
du socialisme en Bulgarie » ne cache pas son esprit de
rivalité avec le mouvement anarchiste. On ne trouve pas une
seule ligne sur la vie et l’activité d’autres anarchistes très
connus à l’époque comme Nicola Stoïnov ou Slavi
Merdjanov. Pour Mikhail Guerdjikov et Gueogui Cheitanov qui sont
suffisamment importants pour essayer de les récupérer,
il se fait une véritable falsification, avec de nombreux
articles, et à chaque occasion d’anniversaire de leur mort on
écrit des études, mais les lecteurs n’arrivent pas à
saisir les idées de ces hommes. Les propagandistes du PC sont
arrivés à une telle falsification dans ces écrits
qu’ils arrivent même à dépouiller les morts.

Ce n’est pas par hasard
que la plupart de ces propagandistes sont passés par les
écoles soviétiques spécialisées. Ils ont
aussi l’exemple de la falsification historique de la personnalité
de Christo Botev, effectuée par les premiers marxistes de
Bulgarie. Ils en ont fait des applications sur l’anarchisme :
dans leurs écrits, la figure imposante du vieil anarchiste
organisateur de l’insurrection de 1903 en Thrace, Mikhail Guerdjikov,
est représenté comme un gamin ébloui par les
paroles sages des chefs du PC. Il est pourtant bien connu que même
sur son lit de mort Guerdikov a refusé les propositions des
chefs de parti (il s’agissait de créer une médaille
commémorative à son nom).

L’exemple de Cheitanov
est encore plus significatif car c’était l’homme qui en 1922 a
écrit : « j’étais allé voir la
Révolution russe et je suis rentré en octobre 1918 avec
l’impression que les chefs idéologiques de la Révolution
russe ont pris un mauvais chemin ». Il est présenté
par la propagande communiste comme un nostalgique de l’unité
d’action avec le parti. Leur malhonnêteté va encore plus
loin lorsqu’ils font circuler des allusions selon lesquelles il était
au service du pouvoir soviétique. Toute la vie de Cheitanov
est un démenti à de telles allusions.

Un des anarchistes les
plus conséquents et les plus indomptables, Manol Vassev, a été
jeté en prison, torturé pendant des années et
tué en 1958 juste avant sa libération. Manol Vassev,
bien connu des ouvriers du tabac du sud de la Bulgarie, et plus
particulièrement à Haskovo, dont le vrai nom était
Jordan Sotirov, d’origine ouvrière, resté ouvrier toute
sa vie, était une personnalité exceptionnelle. Il était
né à Kudenstil mais pendant vingt ans il a vécu
à Haskovo sous un faux nom. C’était un des
organisateurs les plus efficaces de la lutte des ouvriers du tabac
sous le fascisme. Nombreux étaient les camarades qui
connaissaient son vrai nom et ses idées, mais aucun ne l’a
dénoncé. C’est la milice du parti unique, communiste,
qui a vu en lui un ennemi important et s’est acharnée contre
lui parce qu’il était anarchiste. Même une fois
terminées ses années de prison, il ne devait pas en
sortir vivant. Les camarades de Manol Vassev ont écrit qu’il
avait été empoisonné dans sa prison. D’après
les informations d’autres prisonniers, il semble qu’il ait été
étranglé dans sa cellule. Il a ainsi partagé le
sort du social démocrate Christo Pastoukov qui a été
tué dans la même prison. Manol Vassev est une
personnalité qui a pris place, par sa vie et sa mort, parmi
les héros qui luttaient contre la tyrannie au prix de leur
propre vie, avec l’agrarien Nicola Petkov,le socialiste Christo
Pastoukov, le communiste Traïtcho Kostov et l’archevêque
Stefan. L’anarchisme en Bulgarie fait partie intime de l’histoire de
ce siècle du peuple bulgare. Les efforts de la propagande du
parti pour démontrer qu’il est tombé dans l’oubli, et
pour piller l’héritage de ses meilleurs représentants,
ces efforts sont vains.

Petar Semerdjiev,
Jérusalem le
25/02/80




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