Bakounine et la science

mardi 14 août 2007
par  Leval (Gaston)

Comme nous l’annoncions dans notre no 5, nous nous faisons un plaisir de publier ici, tiré de l’ouvrage de Gaston Leval sur Bakounine, le chapitre dans lequel notre camarade pense avoir démontré que l’on se trompe lorsque, comme par exemple, au moins apparemment, Brupbacher, on voit dans Bakounine un ennemi de la pensée rationnelle et de la science. – Les lecteurs de « Témoins » jugeront eux-mêmes.

L’attitude de Bakounine devant la science peut être présentée, si l’on ne garde de ses lectures que des réminiscences partielles ou si l’on ne choisit que certaines pensées polémiques, comme celle d’un adversaire irréductible. Nombreuses sont – nous en verrons bientôt quelques échantillons – les phrases, les déclarations catégoriques qui, prises isolément, donnent au lecteur non averti cette impression. On peut, dans l’ensemble de ses écrits, faire un choix de pensées, grâce auxquelles certains commentateurs l’ont assimilé à un barbare primitif dont la violence élémentaire ramène l’homme au triomphe de l’instinct ou des forces incontrôlées de la nature humaine.

Défense de la science

Dans l’intéressante préface à l’édition française de la « Confession » de Bakounine, le docteur Fritz Brupbacher a reproduit quelques phrases qui, isolément prises, ont une allure d’aphorismes et donnent au lecteur non prévenu l’impression d’une condamnation formelle de la science. Le but n’est pas malhonnête. En pleine réaction contre la tendance de la société moderne à remplacer l’initiative de l’homme par la domination d’une poignée de technocrates et de savants, le docteur Brupbacher affirme que si Bakounine n’est plus actuel, il le redeviendra quand l’humanité aura réagi contre cette domination. Et dans l’intention de défendre les individus, il présente celui dont il écrit la biographie de telle façon que, pour peu que l’on soit déjà influencé par les déformations si répandues, on achève de se convaincre que Bakounine n’était qu’un barbare ennemi de la civilisation et qu’il allait tout de même, beaucoup trop loin. Surtout parce qu’après la citation de ces phrases isolées, le biographe insiste beaucoup sur le côté destructeur de la pensée de l’homme qu’il admire ; traversant une période néo-nihiliste devant la mécanisation et l’étatisation de la société, il était très heureux de trouver chez lui quelques pensées concordant avec les siennes.

Mais ces quelques pensées éparses ne sont pas la pensée de Bakounine sur la science, car un scientiste pourrait, en utilisant le même procédé, justifier apparemment, en le citant, sa croyance en la nouvelle idole. « Seigneur, gardez-moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge », disait Voltaire. Bakounine ressuscité pourrait le dire aussi. Trop souvent ses admirateurs l’ont aussi mal connu et interprété que ses adversaires, et lui ont fait plus de mal.

Tout ce qui précède et tout ce qui suivra dans ce livre prouve qu’il n’était pas ennemi de la science ; qu’au contraire, il s’en inspirait, s’appuyait sur elle pour fonder ses idées, les justifier, en assurer le triomphe. La science, a-t-il écrit, est « l’expérience accumulée des siècles », ou « l’expérience accumulée, coordonnée et réfléchie ». Et qui, à moins d’être un métaphysicien, un croyant traditionaliste d’un style nouveau, ou simplement un charlatan, pourrait mépriser, dans une œuvre sociologique sérieuse, cette expérience collective accumulée, cette connaissance sériée, classifiée des faits sans laquelle toute affirmation sur d’aussi graves problèmes n’est qu’irresponsabilité ?

Bakounine aimait la science, et il a rêvé pour elle le plus haut but intellectuel qui soit :

« Reconnaître tous les éléments réels ou corps simples dont les combinaisons diverses constituent tous les corps composés organiques et inorganiques qui remplissent l’univers ; reconstituer, par la pensée et dans la pensée, à l’aide de toutes les propriétés ou actions inhérentes à chacun, et en n’admettant jamais aucune théorie qui ne soit sincèrement vérifiée et confirmée par l’observation et par l’expérimentation les plus rigoureuses ; reconstituer, dis-je, ou reconstruire mentalement tout l’univers avec l’infinie diversité de ses développements astronomiques, géologiques, biologiques et sociaux, tel est le but idéal et suprême de la science, un but qu’aucun homme ni aucune génération ne réaliseront sans doute jamais, mais qui, restant néanmoins l’objet d’une tendance irrésistible de l’esprit humain, imprime à la science, considérée dans sa plus haute expression, une sorte de caractère religieux, nullement mystique ni surnaturel, un caractère tout à fait réaliste et rationnel, mais exerçant en même temps sur ceux qui sont capables de la ressentir, toute l’action exaltante des aspirations infinies. » [1]

Cette « action exaltante des aspirations infinies », par le seul fait de l’exprimer si magnifiquement, il l’éprouvait lui-même quand il pouvait se plonger dans l’étude de l’astronomie et de la physique, et nous sommes convaincu que s’il n’avait pas dû, poussé par sa conscience et par son cœur, s’occuper de la vie sociale des hommes, il aurait, après avoir traversé dans sa jeunesse la philosophie spéculative, donné avec joie toutes ses facultés intellectuelles, toute sa vie et toute son âme à la recherche scientifique.

Mais si grand que soit son amour pour la science, il n’ignore pas que l’homme, fait infime et minuscule dans l’immensité de l’espace et dans l’éternité du temps, ne pourra probablement jamais embrasser toute la vie, ses causes, ses manifestations, ses buts :

« La question est de savoir ce qui est logique dans la nature aussi bien que dans l’histoire. Ce n’est pas aussi facile à déterminer qu’on peut le penser de prime abord. Car, pour le savoir en perfection, de manière à ne jamais se tromper, il faudrait avoir la connaissance de toutes les causes, influences, actions et réactions qui déterminent la nature d’une chose et d’un fait, sans en excepter une seule, fût-elle la plus éloignée et la plus faible. Et quelle est la philosophie ou la science qui pourra se flatter de pouvoir jamais les embrasser toutes et de les épuiser dans son analyse ? Il faudrait être bien pauvre d’esprit, bien peu conscient de l’infinie richesse du monde réel pour prétendre y atteindre. » [2]

Ces limites imposées à l’homme par sa propre nature, il s’en occupera en diverses occasions, dans un style et dans un esprit qui parfois touchent au sublime. Mais immédiatement après, il réfute ceux qui seraient tentés de déduire de cette impuissance de l’homme à tout savoir, la faillite ou l’inutilité de ses connaissances ou de son étude des faits :

« Faut-il pour cela douter de la science ? Faut-il, parce qu’elle ne nous donne que ce qu’elle peut nous donner la rejeter ? Ce serait une autre folie, et bien plus funeste encore que la première. Perdez la science, et faute de lumière vous retournerez à l’état de gorilles, nos ancêtres, et force vous sera de refaire pendant encore quelque mille ans, tout le chemin que l’humanité à dû parcourir à travers les fantasmagoriques lueurs de la religion et de la métaphysique, pour arriver, de nouveau à la lumière imparfaite, il est vrai, mais du moins très certaine que nous possédons aujourd’hui. » [3]

Ce « très certaine » peut donner lieu à des contestations. Bakounine, comme toutes les intelligences qui suivaient alors le développement des sciences, avait une foi trop grande dans ce que découvraient et proclamaient les savants. Depuis, certaines affirmations ont été battues en brèche. Mendel et De Wries ont réfuté une partie du darwinisme ; Kropotkine aussi, à un autre point de vue ; la génétique nie le transformisme ; Einstein a rectifié Newton, et des théories biologiques nouvelles naissent encore. Il n’empêche que l’investigation méthodique et consciencieuse, expérimentale et rationnelle des faits, progresse ; si elle rectifie certaines erreurs, elle découvre sans cesse des vérités nouvelles. La théorie microbienne n’a pas failli, la psychologie expérimentale s’est développée ; nul ne peut nier l’avance extraordinaire – peut-être trop certaine, hélas – de la physique et de la chimie, qui permettent de pénétrer les secrets de la vie et de la modifier, de sonder l’immensité, de capter dans l’espace les ondes électromagnétiques que l’homme utilise pour son bien-être et sa culture, d’isoler et de désintégrer l’atome.

C’est toujours du sens général des affirmations qu’il faut tenir compte chez les penseurs comme Bakounine, qui, du reste, a su rectifier ce qui était rectifiable :

« Les hypothèses de la science rationnelle se distinguent de celles de la métaphysique en ce sens que cette dernière, déduisant les siennes comme les conséquences logiques d’un système absolu, prétend forcer la nature à les accepter ; tandis que les hypothèses de la science rationnelle, issues non d’un système transcendant, mais d’une synthèse qui n’est jamais elle-même que le résumé ou l’expression générale d’une quantité de faits démontrés par l’expérience, ne peuvent jamais avoir ce caractère impératif et obligatoire, étant au contraire toujours présentées de manière à ce qu’on puisse les retirer aussitôt qu’elles se trouvent démenties par de nouvelles expériences. » [4]

Science et Sociologie

Ne pouvoir découvrir en toutes choses la vérité définitive n’empêche cependant pas d’utiliser les connaissances acquises aussi sérieusement que possible, et qui, groupées en vastes ensembles dont les parties se rattachent entre elles par des caractéristiques communes, constituent les différentes sciences, le savoir humain. Ce savoir et ces sciences ont été coordonnés par Auguste Comte en un système général, le « positivisme », dont la sociologie est le couronnement. À plusieurs reprises, Bakounine s’en déclare enthousiaste partisan. Il en approuve la méthode, qui consiste à s’élever « des mathématiques pures à la mécanique, à l’astronomie ; puis à la physique, à la chimie, à la géologie et à la biologie (y comprenant la classification, l’anatomie et la physiologie comparée des plantes d’abord, puis du règne animal), et en finit par la sociologie qui embrasse toute l’humaine histoire en tant que développement de l’état humain collectif et individuel dans la vie politique, économique, sociale, religieuse, artistique et scientifique. » [5]

La sociologie est donc une science. Bakounine ne l’invente pas, mais il le répète et à ses ennemis et à ses camarades, à ceux qu’il faut convaincre ou qui sont convaincus, pour amener les premiers à l’étude des faits et leur montrer la vérité et la nécessité de prendre position d’après cette vérité, pour empêcher les seconds de commettre des erreurs tactiques ou de se perdre dans la phraséologie ou l’abstraction stérile.

« L’histoire et la statistique nous prouvent que le corps social, comme tout autre corps naturel, obéit dans ses évolutions et transmutations à des lois générales, et qui paraissent tout aussi nécessaires que celles du monde physique. Dégager ces lois des événements passés et de la masse des faits présents, tel doit être l’objet de cette science. En dehors de l’immense intérêt qu’elle présente déjà à l’esprit, elle nous promet dans l’avenir une grande utilité pratique ; car de même que nous ne pouvons dominer la nature et la transformer selon nos besoins progressifs que grâce à la connaissance que nous avons acquise de ses lois, nous ne pourrons réaliser notre liberté et notre prospérité dans le milieu social qu’en tenant compte des lois naturelles et permanentes qui les gouvernent. » [6]

Puisque la sociologie est une science, le socialisme, qui prend sa source en elle, a par conséquent une base scientifique. Il ne se sépare pas ni ne peut se séparer de « la science nouvelle, la science positive fondée sur l’analyse expérimentale et sur la coordination rationnelle des faits et qui, donnant la main au socialisme et se proclamant avec lui matérialiste et athée, doit révolutionner le monde ». [7]

L’instinct de révolte, le sentiment de la justice, les catégories du raisonnement ne suffisent donc pas pour fonder le socialisme,

Malgré sa haute estime de Proudhon, malgré tout ce qu’il lui doit, Bakounine n’hésite pas à proclamer la méthode proudhonienne inférieure à celle de Marx, et la critique impitoyable de ce dernier en grande partie justifiée, parce que « Proudhon, malgré tous ses efforts pour se placer sur le terrain des faits, est demeuré idéaliste et métaphysicien ».

Aussi recommande-t-il toujours la méthode scientifique qu’il s’est lui-même efforcé d’appliquer quand les événements n’ont pas interrompu ses études en le poussant à l’action révolutionnaire. Celui qui le voit agir, des montagnes de Suisse, sur la Suisse elle-même, sur l’Italie, l’Espagne, la France, la Belgique, la Russie, est frappé par la coordination et l’intégration de ses idées. Ses lettres, ses conférences, ses conversations, ses écrits fournissent des principes essentiels, des conseils pratiques. En même temps il organise, par les sociétés secrètes, ou semi-secrètes, et les associations ouvrières publiques, les éléments pratiques du combat social et les bases de la société nouvelle. Il est à la fois penseur, lutteur, organisateur, et s’efforce à ce que les militants, intellectuels et ouvriers, le soient également. Car dans le combat pour le progrès humain, l’action sans pensée n’est que vaine agitation, la pensée sans action est lettre morte, et toutes deux ne mènent à rien sans organisation. Or l’organisation elle-même est une science, et la transformation de l’organisation sociale exige de solides connaissances générales.

Pour qu’ils triomphent dans leur lutte révolutionnaire, Bakounine recommande aux travailleurs d’employer cette arme de la science qui doit compléter la solidarité, « non la science bourgeoise, falsifiée, métaphysique, juridique, politique, économique, pédantesque et doctrinaire, qu’on enseigne dans les universités, mais la vraie science humaine, fondée sur la connaissance positive des faits historiques et sociaux, et n’acceptant d’autre inspiration que la raison, le bon sens. Savoir c’est pouvoir ». [8] Il conseille au monde ouvrier de s’instruire, « de s’emparer de cette arme si puissante de la science sans laquelle il pourrait bien faire des révolutions, mais ne serait jamais en état d’établir, sur les ruines des privilèges bourgeois, cette égalité, cette justice et cette liberté qui constituent le fond même de toutes ses aspirations politiques et sociales ». [9]

La science ne doit donc pas seulement être un moyen d’émancipation intellectuelle et morale, qui libère les masses des croyances religieuses et de la tutelle des églises, du respect de l’autorité et de la croyance au gouvernement. Elle sera aussi un auxiliaire précieux, et qui, par les connaissances qu’elle suppose, dont en somme elle est constituée, rendra, grâce à leur niveau intellectuel, à leur capacité d’organisation, et à l’utilisation des techniques, les travailleurs aptes à organiser la société par eux-mêmes.

Parvenus à ce point, les bienfaits de la science augmentent. Elle devient la garantie de la liberté. Quand les lois naturelles de la société, qui sont les normes d’activité, les modalités inhérentes à toute vie collective, « auront été reconnues d’abord par la science, et que de la science, au moyen d’un large système d’éducation et d’instruction populaires, elles auront passé dans la conscience de tous, la question de la liberté sera parfaitement résolue. Les autoritaires les plus récalcitrants doivent reconnaître qu’alors il n’y aura plus besoin d’organisation [10], ni de direction, ni de législation politiques, trois choses qui, soit qu’elles émanent de la volonté du souverain, soit qu’elles résultent du vote d’un parlement élu par le suffrage universel, et alors même qu’elles seraient conformes au système des lois naturelles – ce qui n’a jamais eu lieu et ne pourra jamais avoir lieu –, sont toujours également funestes et contraires à la liberté des masses, parce qu’elles leur imposent un système de lois extérieures, et par conséquent despotiques. » [11]

Dans le domaine social et révolutionnaire, le rôle de la science est donc décisif.

(À suivre)

Gaston Leval

La suite de cet article a été publiée dans le numéro suivant de Témoins.


[1« Considérations philosophiques ».

[2« Fédéralisme, Socialisme et Antithéologisme. »

[3Ibid.

[4Ibid.

[5Ibid.

[6« Protestation de l’Alliance ».

[7« Etatismo y Anarquia ».

[8Lettre à « l’Égalité ».

[9« L’empire knouto-germanique et la Révolution sociale ».

[10Bakounine repousse ici l’organisation « politique », non l’organisation en soi. C’est pourquoi l’adjectif « politiques » est ici mis au pluriel. Ce que certains commentateurs ont feint de méconnaître.

[11« Les Endormeurs ».