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La Vie Ouvrière n°2 (20 octobre 1909)
Retour de Barcelone
Article mis en ligne le 14 août 2007

par Michaux (André)
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Le Temps du 28
septembre dernier a publié un communiqué de la Chambre
de commerce française de Barcelone, dans lequel celle-ci
proteste « contre les exagérations regrettables de
la presse étrangère à l’égard des évènements de juillet en Catalogne et des mesures de
répression qu’ils ont entraînés ».

Il est inexact,
prétend-on en outre, que Barcelone vive sous le régime
de la terreur, que la correspondance soit violée et les
étrangers inquiétés dans leurs opinions.
Barcelone n’a pas cessé d’être une ville hospitalière
aux étrangers se conformant aux lois.

Je veux simplement noter
ici les impressions que j’ai rapportées d’un voyage à
Barcelone, en compagnie de deux camarades, à l’occasion du
cinquième Congrès espérantiste. Et je dirai tout
d’abord que ces impressions, qui ne concordent pas du tout avec les
déclarations de la Chambre de commerce, ne me furent pas
particulières ; elles furent partagées également
par mes deux compagnons.

Après avoir
franchi la frontière, nous arrivons à Port-Bou ;
il est trois heures du matin. Dans la salle d’attente, vaguement
éclairée, circulent, entre les groupes formés çà
et là, deux gendarmes (la fameuse guardia civil) ;
mais ce qui semble bizarre et, retient tout de suite l’attention,
c’est leurs allures et leur façon de dévisager, de
regarder sous le nez les voyageurs ; ajoutez à cela que
ces gendarmes portent le fusil à la bretelle et donnent
nettement l’impression de soldats gardant des prisonniers.

Tout le long du
parcours, aux stations, toujours deux gendarmes l’arme au bras. En
arrivant en gare de Barcelone, sur le quai où nous débarquons,
encore la guardia civil, se faufilant parmi les voyageurs et
ayant l’air de rechercher des criminels.

Certes, à
première vue, en se promenant dans Barcelone, rien ne paraît
anormal. Les gens vont à leurs affaires, se promènent ;
le soir, la Rambla et les autres promenades ont leur public habituel.
Cependant, à tous les coins de rue, toujours les deux
gendarmes et leurs fusils. Il y a même plusieurs catégories
de policiers. D’abord, la police habituelle : les sergents de
ville, sans autre arme qu’une longue canne ; puis, les
sempiternels gendarmes ; ensuite, sur le port, des carabiniers ;
ensuite, une autre espèce de gardes, vêtus de bleu
clair, coiffés d’une casquette plate, revolver au côté
et fusil à la bretelle ; enfin, les rues sont parcourues
par des groupes de cavaliers de différentes sortes, policiers
ou soldats. Il n’est pas rare non plus de voir, sur la plate-forme
d’un tramway un ou deux gendarmes, toujours en armes. De quelque côté
que vous tourniez, vous apercevez toujours le petit chapeau en toile
cirée et les cuirs jaune clair, tranchant sur l’uniforme noir,
de la guardia civil. Et je ne cite là que la
police qui se voit, qui se reconnaît. Et l’autre !…

À propos de la
correspondance, je puis dire que le service est fait… au moins
irrégulièrement. Un fait entre autres : Nous
sommes arrivés à Barcelone le 5 septembre ; en
arrivant, un de nos premiers soins fut d’aller à la poste ;
nous prîmes l’habitude d’y passer tous les jours, plutôt
deux fois qu’une. Une lettre, arrivée à Barcelone le 4
septembre et portant le timbre de ce jour, fut remise à son
destinataire le 8, soit quatre jours après !…

Et le voyage. de retour
ne devait pas effacer l’impression première. Nous changeons de
train à Empalme ; nous montons dans un wagon de troisième
classe, d’une propreté douteuse et où le confort fait
plutôt défaut. À l’autre bout du wagon, encore
deux gendarmes, toujours en armes. C’est une garde d’honneur qui ne
nous quittera qu’à la frontière. Arrivée à
Port-Bou ; arrêt. Un individu monte dans le wagon, regarde
partout, fixe avec insistance les quelques voyageurs, puis s’en va ;
un deuxième, sous je ne sais quel prétexte, ouvre la
portière, nous dévisage, et, après quelques
minutes d’inspection, nous lâche ; un troisième
arrive à son tour et nous prie de changer de wagon, sans nous
donner de raison ; enfin, au moment où le signal du
départ est donné et où le train va s’ébranler,
un quatrième personnage monte sur le marchepied et passe la
tête par la portière. Comme l’un de nous, excédé,
lui demande ce qu’il veut, il répond, dans un langage plutôt
comique : « Ah ! Français !
Français ! pas Espagnols ! … Bien !
Bien !… »

Voilà, brièvement
et fidèlement notées, les impressions que nous avons
rapportées d’un séjour d’une semaine en Catalogne.

Il m’a semblé
utile de les opposer aux notes tendancieuses de la presse en général
et du Temps en particulier.

Il eût été,
certes, plus intéressant de raconter ici les évènements
de juillet ; mais, justement à cause du régime
dont jouit Barcelone, — régime que l’on veut nier, — il
nous a été impossible de rencontrer les militants qui
auraient pu nous éclairer et nous faire revivre la valeureuse
semaine. Espérons que ce n’est que partie remise.

André Michaux




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