Franc-Maçonnerie et révolution sociale

, par  Bourgeois (Guy) , popularité : 3%
Le problème de la Franc-Maçonnerie dépasse largement l’institution elle-même et doit être considéré par nous comme un problème idéologique.

Il ne fait pas de doute pour nous que l’Anarchisme a un contenu de classe, qu’il est né dans la lutte de classe et qu’il n’a son sens que dans la lutte des opprimés contre les oppresseurs. Que cette lutte de classe ne présente pas le caractère schématique élaboré par le marxisme, ce n’est pas douteux. Que les classes sociales ne soient pas absolument délimitées en France et dans d’autres pays d’Europe occidentale, que dans les pays dits « socialistes » une technocratie et une bureaucratie aient donné naissance à une nouvelle forme d’exploitation ce n’est pas douteux non plus. Mais nous devons observer une constante dans la lutte de l’homme pour sa réalisation totale et cette lutte passe par une prise de conscience : la prise de conscience de l’opprimé. Prise de conscience qui a lieu dans son collectif comme dans son individuel. Il y a, avant tout, pour nous, en dehors même des considérations économiques, un REFUS. REFUS de participation au régime, refus de collaborer à la prétendue civilisation chrétienne. Ce refus implique un choix de lutte sur le plan éthique autant que sur le plan économique. Aux esprits « lucides » qui prétendent la lutte de classe dépassée, nous disons qu’elle est pour nous un choix et que nous travaillons à ce qu’elle existe, que nous travaillons à cette prise de conscience des exploités et de ceux qui veulent lutter avec eux et dans le sein de leur « classe » (même s’ils n’appartiennent pas au prolétariat pris dans son sens économique). Sur le plan du mouvement anarchiste, ce CHOIX de classe nous paraît une exigence fondamentale, faute de quoi, l’anarchisme sombre dans un vague « radicalisme » petit-bourgeois. La seule autre solution est la PARTICIPATION, participation au régime de ceux qui croient le rénover, le faire évoluer. Il n’y a pour nous, idéologiquement, que deux camps dans le monde, celui de la RÉVOLUTION et celui de la RÉACTION. Les idées qui opposent les réformistes de tout poil aux réactionnaires classiques ne sont que des nuances. En fait, le réformisme correspond à la pensée dite de « droite » qui est la pensée de l’Église catholique.

Il nous paraît, nécessaire, afin de bien préciser notre pensée sur la RÉVOLUTION opposée aux Réformes, de citer les pages admirables de James Guillaume en introduction à son livre : « Idées sur l’Organisation Sociale » :

« Il ne manque pas de gens qui se disent socialistes, et qui prétendent que la transformation sociale doit s’opérer par degrés, sans brusques secousses ; l’idée d’une révolution qui se donnerait pour programme de changer du jour au lendemain les bases de l’ordre établi est contraire à la nature même des choses, disent-ils ; le progrès lent et continu, voilà la loi du développement humain, loi que nous enseigne l’histoire et à laquelle des impatients, avides de coups de théâtre et de changement à vue se flatteraient en vain de soustraire la société moderne.

« Ceux qui raisonnent ainsi confondent deux choses différentes. Certes, ce n’est pas nous, matérialistes, qui méconnaîtrons cette grande vérité, la base même de notre théorie sur le développement des êtres animés : à savoir que les changements dans la nature ne s’opèrent point par brusque saut mais par le mouvement continu et insensible (Théorie de 1876, NDLR)… Cette transformation s’accomplit peu à peu, c’est une évolution insensible et graduelle tout à fait conforme à la théorie scientifique ; mais chose dont ne tiennent pas compte ceux à qui nous répondons ici, l’évolution en question n’est pas libre ; elle rencontre une opposition souvent violente ; les intérêts anciens qui se trouvent lésés, la force de résistance qu’oppose l’ordre établi, mettent obstacle à l’expansion normale des idées nouvelles ; celles-ci ne peuvent se produire à la surface, elles sont refoulées, et leur opération, au lieu d’être complète est forcément réduite à un travail de transformation intérieure, qui peut durer longtemps avant de devenir apparent. Extérieurement, rien ne semble changé ; la forme sociale est restée la même, les vieilles institutions sont debout ; mais il s’est produit dans les régions de l’être collectif une fermentation, une désagrégation qui a altéré profondément les conditions mêmes de l’existence sociale, en sorte que la forme extérieure n’est plus l’expression vraie de la situation. Au bout d’un certain temps, la contradiction devenant toujours plus sensible entre les institutions sociales, qui se sont maintenues, et les besoins nouveaux, un conflit est inévitable, UNE RÉVOLUTION ÉCLATE… »

Ceux qui veulent arriver à l’émancipation de l’Humanité uniquement par l’évolution nient, en fait, la résistance des anciennes formes ; ce que nous appelons communément la Réaction. Leur participation au régime devient logique. Ils préconisent et réalisent des réformes qui ne font que renforcer le régime existant en le rendant plus viable pour les opprimés qui prennent leur mal en patience. Mais il peut exister une raison éthique à cet état d’esprit c’est celui de ne vouloir RIEN apporter à l’Humanité par le moyen de la violence. Et c’est justement cette violence qui se produit d’une manière regrettable, mais inévitable, au moment du fait révolutionnaire. Ceux qui raisonnent ainsi, oublient que c’est le régime d’exploitation et le Pouvoir qui imposent la violence, puisqu’ils spolient le producteur du fruit de son travail par l’état de fait qui est, en fait, la VIOLENCE elle-même : C’est ainsi que raisonnent les syndicalistes révolutionnaires. Pour nous, l’anarchiste en lutte contre l’oppression ne fait que rendre VIOLENCE pour VIOLENCE. Dans la définition classique que l’on donne du Communisme et à laquelle nous souscrivons, il est dit qu’il sera la société où l’homme pourra se développer indéfiniment. Cela implique que la société pourra évoluer sans violence, la Révolution ayant liquidé les forces de résistance (ou Réaction). On pourrait dire schématiquement que si les objectifs de la Révolution étaient réalisés, sous réserve qu’il n’y ait aucune possibilité de renaissance de l’Autorité, nous serions réformistes en société communiste libertaire.

Revenons à l’analyse de James Guillaume : Nous avons à notre portée des faits historiques qui tendent à prouver l’exactitude de l’évolution décrite. Il s’agit de la Révolution de 1789. Bien avant 1789, la classe privilégiée, qui se trouvait être la noblesse, ne jouait plus son rôle historique qui était la défense du travail paysan, au cours de la féodalité. La classe bourgeoise avait, à la veille des évènements qui constituent le fait révolutionnaire lui-même, pris en main la force économique. Les idées nouvelles se répandaient « ne pouvant se produire à la surface », provoquaient une « action intérieure ». Extérieurement, le régime était le même. Lorsque le rapport de force fut renversé, la Révolution éclatait alors, donnant à la bourgeoisie le pouvoir politique qui ne faisait que sanctionner l’état de fait économique. MATHIEZ disait que la « Grande Révolution » avait commencé, en fait, non en 1789, mais en 1492, date de la découverte de l’Amérique qui devait assurer la prospérité des marchands.

James Guillaume dit encore :

« Il y a donc deux faits successifs, dont le second est la conséquence nécessaire du premier : d’abord la transformation lente des idées, des besoins, des moyens d’action au sein de la société ; puis, quand le moment est venu où cette transformation est assez avancée pour passer dans les faits d’une manière complète, il y a crise brusque et décisive, la RÉVOLUTION, qui n’est que le dénouement d’une lente ÉVOLUTION, la manifestation subite d’un changement dès longtemps préparé et devenu inévitable. »

Mais il y a toujours un instrument de cette transformation en profondeur. Un organe où se concentrent les forces nouvelles. Surtout lorsque ces forces sont encore minoritaires. C’est ce qu’il est convenu d’appeler dans le mouvement libertaire : l’organisation spécifique de la Révolution. C’est notre ambition que le mouvement anarchiste devienne un jour dans les faits, cette organisation spécifique.

Avant 1789, on peut dire que l’organisation spécifique était la Franc-Maçonnerie. C’est dans les loges que se produisait ce travail souterrain qui ne pouvait apparaître à la surface. Pour bien comprendre la pensée maçonnique, il est impossible de négliger ce fait. Organisation spécifique de la Révolution bourgeoise, la Franc-Maçonnerie vit maintenant sur l’acquit. Elle considère donc, que la révolution est faite, une fois pour toutes, et que le règne de la violence a cessé avec Thermidor. Elle pense que la société bourgeoise est celle qui peut apporter à l’homme un développement indéfini. Il y a donc, entre les maçons et les anarchistes révolutionnaires, un décalage de Révolution, la révolution industrielle du XIXe siècle, la naissance de la conception du « prolétariat » n’a pas du tout changé la conception des loges. Il est logique, dans ce cas, que la notion de classe n’y intervienne pas. Il est logique, qu’un anarchiste franc-maçon soit opposé à notre notion de lutte de classe, même sur le plan du choix éthique dont nous parlions au début.

On peut vérifier ce que nous avançons par une citation de la Déclaration du Conseil de l’Ordre du Grand Orient :

« Le fait que tout homme libre et de bonnes mœurs peut faire partie d’une loge, introduit dans ce milieu, en apparence fermé, les principes et les aspirations les plus divers, mélange les opinions politiques et les conditions sociales, permet le choc des pensées d’où jaillit, comme de la pierre heurtée, un jet de lumière. Mais, grâce au cadre organisé, au centre duquel se meuvent ces pensées disparates, à l’ordre absolu maintenu dans la discussion, elles s’appréhendent, se critiquent, se précisent, se purifient les unes les autres ; il se dégage d’elles toutes, non la vaine et stérile fermentation individuelle, mais une opinion COMMUNE réfléchie, discutée où chacun vient confronter les propres modalités de sa pensée… La vérité morale que l’atelier maçonnique a créée à l’abri des non-initiés, filtre d’elle-même dans la société profane où elle s’agrège aux notions anciennes et aide ainsi SANS HEURT au progrès des idées. »

Si le lecteur se reporte à la déclaration de James Guillaume, il verra que, dans le monde actuel, la Franc-Maçonnerie, sous des dehors éthiques voisins, se place, en fait, à l’opposé total de la conception révolutionnaire des anarchistes. Ainsi, la loge est le laboratoire du régime démocratique bourgeois et c’est est elle qui le fait évoluer. Nous assistons ici au triomphe total de l’idéologie réformiste. Il ne fait pas de doute que ce sont les partis sociaux-démocrates qui sont les meilleurs véhicules de la pensée maçonnique. Nous l’allons voir !

la Déclaration du Grand Orient dit encore :

« Dans le domaine social, la Franc-Maçonnerie ne reste pas moins fidèle aux données de la science que dans ceux de la morale et de la politique. Sachant, par les observations des savants et des philosophes, que l’homme a hérité de ses ancêtres, à la fois, les sentiments individualistes où est la source de tous les droits et de toutes les libertés, et les sentiments altruistes où se trouve le fondement de la famille et de la société, elle s’est donné pour mission de faire réaliser PAR DES LOIS, LA CONCILIATION DES INTÉRÊTS DE LA SOCIÉTÉ avec ceux de chacun de ses membres, de telle sorte que la législation sociale contribue au développement parallèle et au bonheur simultané des individus, des familles et de la société. »

Ainsi, le rôle réel de la Franc-Maçonnerie est de préparer des lois. C’est à dire de participer de la façon la plus totale au régime bourgeois. C’est à dire d’envoyer des députés au Parlement et d’exercer une action sur eux. En fait, agir sur les partis politiques les plus divers pour leur faire adopter ce que la Franc-Maçonnerie estime être le bien. Mais il se trouve qu’il est impossible de concilier les intérêts en régime capitaliste. Nous savons que les différents partis politiques représentent tous des intérêts différents, quand ce ne sont pas les députés eux-mêmes qui en représentent à eux seuls. Pour gouverner il faut de l’argent. En régime capitaliste, tôt ou tard, le Pouvoir est l’otage du Capital. Une loi profite forcément d’abord au Pouvoir et au Capital, car il faudrait être bien naïf pour croire obtenir de ceux qui détiennent des privilèges, des avantages qui iraient contre leurs intérêts. Quand une loi est votée en faveur des spoliés, c’est à dire de la classe exploitée, elle est le plus souvent lettre morte ou bien il faut une action de masse pour l’imposer réellement. Si nous supposons qu’elle est imposée réellement, elle profite, comme nous l’avons dit plus haut, au régime qu’elle consolide. Une raison suffisante pour penser que les travailleurs n’ont rien à faire dans la Franc-Maçonnerie. Il faut ajouter que, sur le plan idéologique, la Franc-Maçonnerie propage une dangereuse utopie. L’idée que nous développons ici n’est d’ailleurs pas nouvelle. En 1910, déjà, des militants syndicaux tel Émile JANVION dénonçaient la F.M. et son action néfaste sur la classe ouvrière, lui reprochant de faire échouer les mouvements de grève.

Jules GUESDE, qui n’avait pourtant pas nos idées, avait vu le danger que la Franc-Maçonnerie représentait pour le parti Socialiste d’alors. Il est regrettable que ses successeurs n’aient pas tenu compte de ses observations. (N’est-ce pas Mr Ramadier ?) Nous citons son intervention au Congrès socialiste de 1906 :

« Il s’agit de savoir s’il y a plus d’avantages ou plus d’inconvénients pour le Parti, à ce que quelques-uns de ses membres fassent partie de la Franc-Maçonnerie. Quelles sont les conséquences d’une pareille présence alors que, surtout, dans quantité d’endroits, nous avons à lutter contre des francs-maçons ? Cette présence apporte le trouble dans les cerveaux, elle désarme l’action ouvrière. »

Il n’y a, hélas, plus d’action ouvrière pour les socialistes et le parti S.F.I.O. a repris toutes les thèses du Grand Orient. Jules GUESDE ne se trompait pourtant pas. Le Grand Orient déclare, en effet :

« Il appartient à cette législation… d’accroître la dignité du travail AVANT QU’ILS AIENT PRODUIT LES DÉSASTREUX EFFETS qui en sont la fatale conséquence pour tous LES INTÉRÊTS EN JEU… »

Cela signifie, noir sur blanc, que la Franc-maçonnerie veut édicter des lois qui évitent la lutte des travailleurs sur le plan de l’action directe. Par une ironie du sort, ces principes du Grand Orient écrits en 1897, devaient trouver leur réalisation dans la création des syndicats chrétiens qui s’inspirèrent de RERUM NOVARUM qui défend les mêmes points de vue. Ainsi, de droite à gauche, ce n’est que projets pour amoindrir la puissance de lutte du prolétariat : Au profit de qui ?

On pourra nous objecter que les textes cités sont de vieux textes et que la Franc-Maçonnerie a évolué, qu’elle se « prolétarise ». C’est ce qu’estimait André LORULOT en 1935 dans sa brochure « Pour ou Contre la Franc-Maçonnerie ». Il écrivait :

« L’entrée des travailleurs dans les loges peut avoir de bienfaisantes conséquences. M. Pierre de Bressac l’a fort bien compris. Dans « l’Opinion », il démontre que la Franc-Maçonnerie a déjà beaucoup évolué et qu’elle continue à évoluer sous nos yeux. D’aristocratique, elle est devenue bourgeoise. De bourgeoise elle deviendra populaire, pacifiste, internationaliste… »

Les faits ont-ils confirmé les espoirs du camarade LORULOT ? Nous avons peur que non. !

Francis VIAUD, le grand maître actuel du Grand Orient faisait à la radio, le 4 septembre 1955, sous le titre « Équinoxe » des déclarations fort révélatrices. Nous citons :

« Si, à l’heure présente, les conflits sociaux menacent de s’étendre en province, n’y a-t-il pas là un signe évident de la source de révolte contre l’injustice ? Je pense en toute honnêteté mentale, que sont également responsables, l’insouciance et l’insolence de certains patrons (PAS TOUS HEUREUSEMENT !) qui n’ont rien appris ni rien oublié… »

Ainsi, pour Francis VIAUD, le remède serait dans une simple prise de conscience des patrons.

Mais, ce n’est pas tout, car nous lisons plus loin :

« Or, il faut réaliser un certain équilibra sans lequel les hommes ne sauraient vivre. La tâche n’est pas aisée, certes. Derrière chacun des mots qui nous paraissent clairs, il y a des réalités complexes. Dès que l’on veut accomplir quelque réforme politique, sociale ou économique, des groupements d’intérêts font entendre des protestations enflammées au nom des principes réputés sacrés et intangibles. On représente la COLLABORATION NÉCESSAIRE avec les Unions Ouvrières comme un acte de démagogie… »

En 1955, le Grand Orient ne va pas plus loin que l’énonciation du principe d’association. Et ceci est présenté comme un conseil aux patrons qui n’ont rien appris. Nous disions plus haut que les réformes sauvaient finalement le régime. En voici bien la preuve ! L’« association » est prônée par une bourgeoisie intelligente qui veut sauver les meubles. Il est superflu d’ajouter que ce principe était inclu dans la Charte du Travail de Pétain. Nous savons que cette théorie fait les beaux jours des syndicats chrétiens. Francis VIAUD va-t-il nous conseiller d’adhérer à la C.F.T.C. ?

La majorité des syndicats d’aujourd’hui ont abandonné le principe de la « suppression du patronat et du salariat ». Ils sont devenus des associations corporatistes tendant à défendre les intérêts ouvriers dans le cadre du régime. Ce premier principe fut énoncé par les papes. La bourgeoisie, aussi bien maçonne que cléricale, vise à empêcher que la classe ouvrière soit le moteur de la Révolution qui détruirait l’exploitation de l’homme par l’homme. Dans l’offensive contre-révolutionnaire, la Franc-Maçonnerie se rencontre avec l’Église.

Cette rencontre est-elle fortuite ? Dès 1922, alors que le complot de la Synarchie, (cette autre société secrète, à caractère fasciste celle-là !) s’organisait, la F.M. LANTOINE écrivait une lettre au pape envisageant l’alliance de l’Église et de la Franc-Maçonnerie. Celle-ci ne fut pas réalisée mais certaines analogies doctrinales sautaient déjà aux yeux, dès cette époque. Mais, revenons à « ÉQUINOXE 55 » : dans la même causerie, Francis VIAUD déclare :

« Dans la mesure où les religions prennent elles-mêmes conscience du fait humain, elles s’alignent, au fond, sur la conception maçonnique universelle. »

Et d’approuver plus loin l’Action Catholique de St Nazaire. Il est vrai qu’il a l’honnêteté de préciser que l’Église elle-même est une puissance financière, mais c’est pour ajouter :

« Ces forces, très matérielles, sont-elles bien au service de l’Idéal de Justice et de fraternité que répandait le Dieu dont elles se réclament ? »

Il y a encore ici l’entretien de l’odieux mensonge qui consiste à dire que le christianisme était progressiste à son début. Il suffit de lire l’Épître aux Romains de St Paul, pour s’apercevoir que rien n’est plus faux ! L’ingérence de l’Église aux puissances financières n’avait pas empêché F. VIAUD do citer dans son émission du 2 janvier 1955, la déclaration des Cardinaux et Archevêques de France, faisant croire ainsi à ses auditeurs en la sincérité de ces messieurs du Vatican.

Il faut noter que ces citations et ces études d’écrits catholiques présentés comme d’autres écrits, considérés comme ayant la même valeur que ceux d’auteurs athées, sont faites au nom du principe de la Tolérance et de libre Discussion. On nous objectera que la Franc-Maçonnerie est laïque et que le Grand Orient dc France admet la liberté totale de pensée depuis 1877. C’est cette conception de « laïcité » qui fait nommer le Grand Orient, la « Franc-Maçonnerie progressiste », par ses membres et ceux qui la soutiennent. Nous n’avons cité que des textes du Grand-Orient et cela a été volontaire. Car, il existe une autre Franc-Maçonnerie qui admet les dogmes, qui refuse à ses membres la liberté de pensée, qui se ferme aux athées et qui exige, dans le meilleur des cas une profession de foi spiritualiste de ses adeptes. Elle est représentée en France par la GRANDE LOGE DE FRANCE. Il existe en Écosse, en Angleterre et aux États-Unis, des loges encore plus réactionnaires que la GRANDE LOGE. Il n’est pas douteux que ces « obédiences » servent de véhicule à la pensée et à la politique cléricale dans le monde. On annonçait récemment que les loges de Suisse et de Hollande se laissaient noyauter au point d’obtenir la suppression du Congrès Mondial de la « Libre-Pensée » qui devait se tenir à Amsterdam en 1956. Le principal objectif de ce noyautage est de faire cesser partout où cela est possible, la propagande anticléricale. Sur le plan de la loge elle-même, cela correspond aux méthodes suivantes

  1. Obligation de travailler à la gloire du Grand Architecte de l’Univers (ce qui signifie à la gloire de Dieu ― Qu’est-ce à dire ?)
  2. Le serment d’admission doit être prêté sur les Trois Grandes Lumières dont la première est la Bible.
  3. Les loges n’accepteront que des hommes et s’en tiendront aux anciennes et vénérables coutumes et devoirs maçonniques.

Voilà qui est clair !

Il ne reste en fait, que le Grand Orient de France et de Belgique qui maintient des positions de neutralité vis-à-vis des dogmes. On voit que cela ne va pas loin. Francis VIAUD, Grand Maître du Grand Orient, essaie de regrouper sur le plan mondial les rares loges qui gardent les principes prétendus « progressistes ». La question qui reste à soulever est de savoir combien de temps le Grand Orient pourra résister à l’assaut du noyautage clérical. Pas très longtemps, à notre avis, et nous allons nous expliquer sur ce point.

Dans une brochure du GRAND ORIENT intitulée « DIEUX ET RELIGIONS », publiée en 1954, il est dit des loges spiritualistes :

« Notre blâme ne saurait jamais se muer en hostilité. Les obédiences les moins parfaites représentent encore, dans leur pays, un ferment puissant de progrès en regard des préjugés populaires qui les entourent. Bien que partiellement émasculées, elles contribuent efficacement, cependant, à l’apostolat de concorde universelle. Nous respectons ce qu’il a généralement d’humain dans les religions organisées qui nous combattent ; à plus forte raison, nous respectons les efforts et les réussites des puissances maçonniques encore insuffisamment universalisées. En vue de la Concorde générale, nous sommes toujours prêts à nous associer à toutes les autres puissances maçonniques. Nous ne divisons pas, nous unissons. »

C’est on ne peut plus clair ! L’effort du Grand Orient pour lutter contre le noyautage ne va pas loin, de son propre aveu. Il préférera toujours l’alliance avec une loge réactionnaire au respect d’un principe. Et cela, au nom de la TOLÉRANCE et de la fameuse « laïcité ». Il nous faut dire (et une autre étude de ce numéro le fait abondamment sur un autre plan), combien cette conception nous paraît fausse. Il est impossible d’être tolérant avec les tenants des religions, sous peine de se voir très vite battu. Le propre de l’homme religieux est d’être sûr de posséder la vérité et de vouloir l’imposer. Partant, toute discussion ou travail en commun sont forcément faussés au départ. Sur le plan politique, c’est s’exposer à faire le jeu de la religion et finalement des églises. Car, le Grand Orient va beaucoup plus loin dans la conclusion de la brochure citée :

« Vous avez compris que je sais la RELIGION NÉCESSAIRE à certains frères et que j’ai pour ces frères autant d’estime et d’affection que pour les autres à qui aucune religion n’est utile. Avant d’entrer à la Franc-Maçonnerie, j’étais volontiers intolérant. Lentement, obstinément, l’esprit maçonnique m’a pénétré et m’a fait réfléchir plus profondément. Je sais que la Concorde Universelle ne peut être bâtie que sur l’union de tous dans le respect de leurs aspirations profondes, c’est-à-dire sur une tolérance et une laïcité parfaites. »

Ceci nous amène à parler de la laïcité. Si le Cléricalisme est devenu si puissant dans notre pays, si la Réaction et le Fascisme relèvent la tête, c’est, avant tout, parce que l’Église a pu impunément poursuivre son travail politique. Nous parlions, dans notre étude sur le « Cléricalisme », de l’erreur fondamentale des partis marxistes qui défendent le principe de la « main tendue » aux catholiques sous prétexte que, selon leurs dires et leurs illusions, la religion s’effondrera d’elle-même avec le Capitalisme. Dans cette complicité objective avec l’Église, il faut placer une certaine conception de la « laïcité » qui prétend n’être que le synonyme de « neutralité ». « On peut être laïque et bon chrétien » nous dira-t-on. On donnera la parole aux cléricaux dans les réunions du syndicat national des instituteurs. On considérera les chrétiens dits de « gauche » comme révolutionnaires, et l’Église qui joue sur tous les tableaux y trouvera son compte. C’est ici que la Franc-Maçonnerie a encore joué un rôle liquéfiant sur les organisations ouvrières. Pour nous, la LAÏCITÉ ne saurait être qu’un combat qui se situe dans le contexte plus général du combat de classe contre les exploiteurs. Nous irons plus loin et affirmerons que les loges entretiendraient dans leur sein le germe de l’esprit d’exploitation et de résignation pour les exploités, si les révolutionnaires avaient la faiblesse de ne pas dénoncer leur rôle néfaste qui s’inscrit, on le voit, de plus en plus dans le jeu réactionnaire et dans le soutien du régime bourgeois. Et nous avons le droit d’être inquiets lorsque nous apprenons que dans un certain département, il existe un accord total entre l’évêque du lieu et le Vénérable de la Loge. Tout s’arrange (paraît-il) en famille ! Et les francs-maçons de l’endroit ont même saboté une conférence antireligieuse. D’autres faits de ce genre pourraient sans doute être cités… Le noyautage semble réussir. Au cours d’assemblées faites sur le plan régional, un orateur du Grand Orient révéla qu’un Concordat entre la France et le Vatican était imminent. Et certains « frères » présents eurent la stupeur d’entendre des phrases comme : « Nous sommes vaincus », « il faut se faire une raison, etc. »

Ces points nous paraissent suffisants pour estimer que le Grand Orient ne pourra pas échapper au noyautage clérical. Mieux, dans son action actuelle, il fait déjà, en fait, le jeu de l’Église.

Nous avons vu que la Franc-Maçonnerie, même prétendue progressiste est en fait une organisation qui tend, comme toutes les autres organisations réformistes, à faire le jeu de la Réaction tout court. La position idéologique de l’Église qui sait s’adapter étant finalement, la position réformiste la plus cohérente, la Franc-Maçonnerie ne peut que, volontairement ou involontairement, entrer dans son jeu. Comme c’est l’Église qui fournit la matière idéologique de la pensée de « droite », tout se tient et la Franc-Maçonnerie tend et tendra de plus en plus à devenir elle-même une organisation de droite.

La seule question qui reste en suspens est de savoir si on pourrait empêcher la F.M. de s’embourgeoiser, en un mot, s’il nous était possible de suivre la démarche du camarade LORULOT qui en 1935 estimait la chose souhaitable. Ce serait, en fin de compte, une opération dangereuse qui, pour se réaliser supposerait une refonte des principes organisationnels et même de l’éthique. En fait, ce serait mettre la Franc-Maçonnerie elle-même en question. C’est finalement ce que nous faisons dans ce présent numéro.

En plus des principes de base, il y a l’action journalière des loges, qui, nous l’avons vu, se situe dans une collaboration étroite avec le législateur et en fin de compte le Pouvoir bourgeois tout court. Mieux, c’est sur le plan du régime et de son amélioration que la F.M. étudie ses problèmes. Elle a étudié ainsi, au début du siècle (causerie de F. VIAUD le 1er mai 1955) : la création du Crédit Agricole, la création du ministère du Travail, les Assurances Sociales etc. Toutes choses qui sont devenues, depuis, des instruments de renforcement du régime.

Nous avons déjà exposé que nous estimons, en fin de compte, que les opinions diverses s’exprimant au sein de la démocratie bourgeoise, tendent à se décanter, pour finalement s’unifier.

La Franc-Maçonnerie n’a fait que subir la même loi que toutes organisations de « gauche » en général. La participation au Pouvoir dans le régime capitaliste correspond fatalement à un glissement insensible vers la droite, et nous savons que tout cela donne, de par l’évolution économique qui tend à la planification et à la suppression de la concurrence, une forme de fascisme. Et c’est ainsi que la Franc-Maçonnerie se détruit elle-même, puisque ce dernier point de l’évolution de la société bourgeoise ne lui laisse même pas le droit d’exister. Le gouvernement « socialiste » actuel de la France est composé en majorité de francs-maçons, et cela ne l’empêche pas de supprimer une à une toutes les libertés que la Franc-Maçonnerie prétend défendre. Le 3 avril 1955, le GRAND ORIENT publiait un communiqué de protestation contre les violences policières et les atteintes à la liberté individuelle portées « par certains magistrats chargés de les protéger et de les garantir. » On croit encore au GRAND ORIENT que les flics et les juges protègent l’individu !

Pendant que le régime abject d’exploitation et de guerre continue, des individus, sincères certes, mais perdus, se gargarisent dans les « Convents » sur les IMMORTELS PRINCIPES…

Guy