La Presse Anarchiste
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La Lanterne Noire N°11 (juillet 1978)
Notes autour d’un film
Article mis en ligne le 2 octobre 2007
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Les textes qui suivent constituent une nouvelle contribution, à partir des expériences des camarades espagnols, au débat sur l’organisation. Ils se font plus particulièrement l’écho de discussions et de questionnements vis à vis de la CNT, qui ne cessent de prendre de l’ampleur depuis le début de l’année.

Le texte « Notes autour… » a été rédigé à partir d’interviews d’Enrique Marcos (secrétaire national de la CNT), de David Urbano (de la librairie « Cosa Nostra » à Barcelone), d’Andrés Grima délégué du syndicat du spectacle de Barcelone, d’un groupe du syndicat du métal de Madrid, d’un militant de la FAI à Barcelone, de Toni Puig et Rossend Arqués de la revue Ajoblanco, de membres du comité de quartier de Labaptès-Embajedores de Madrid et de celui de Santa Coloma (Barcelone) ; ces interviews ont été réalisées dans le cadre d’un film qui sortira vraisemblablement à l’automne.

Ce texte, ceux extraits de Bicicleta et le texte des militants du syndicat CNT du métal de Madrid notamment, ont pour but de proposer des éléments de réflexions régulièrement délaissés ou passés sous silence en France par la presse libertaire ; seules les informations sur la répression dont sont actuellement victimes les copains espagnols emplissent les colonnes « Espagne » des publications anars. Plus que jamais l’un n’empêche pas l’autre, la critique lucide et constructive ne supposant en aucun cas l’absence de solidarité.

POURQUOI UN FILM ?

Hors d’un cercle réduit d’initiés au contact depuis des années avec la réalité de l’anarchisme espagnol, l’existence de l’actuel mouvement libertaire fait l’objet en Europe de 2 types d’opinions. « La CNT n’existe plus en Espagne depuis 40 ans » n’hésite pas à affirmer un militant trotskyste « bien informé » ; c’est l’opinion quasi générale dans les milieux de gauche et d’extrême gauche où l’anarchisme espagnol, celui qui fait partie de l’histoire du mouvement ouvrier, n’est plus qu’un fantôme exorcisé. Pour d’autres, plus proches des milieux anarchistes, le renouveau de l’activité des libertaires espagnols, la reconstruction annoncée comme exceptionnelle de la CNT, préfigure une nouvelle hégémonie de la confédération sur le mouvement, voire la proximité d’une authentique révolution libertaire… le mythe de 36 (voir les articles consacrés à l’Espagne notamment dans Espoir et Le Monde libertaire, tout au long de l’année dernière).

Faire un film donc, en donnant directement la parole aux camarades espagnols, et au-delà de préoccupations plus personnelles, c’est avant tout vouloir informer de façon plus large, plus ouverte, en tout cas nouvelle et différente des moyens habituels qui passent traditionnellement par l’écriture. Faire un film maintenant, en tentant de lui ménager une diffusion aussi large que possible c’est aussi profiter de l’intérêt suscité par les médias pour « la marche de l’Espagne vers la démocratie » et ouvrir un débat sur les réalités de cette « marche ». Enfin, plus loin, il y a l’essai de conquête d’un mode d’expression trop peu ou trop mal utilisé pour la propagande de nos idées ; de cela il conviendra d’en parler plus longuement ultérieurement.

Parlons plus précisément du film. Celui-ci ne clôt pas le regard, ne prétend pas défendre une analyse achevée ; il s’agit plutôt de donner à voir et à entendre une série de faits d’affirmations, de contradictions, de montrer la richesse et la diversité du mouvement libertaire espagnol, de proposer une base de réflexion et de discutions. Réalisé en mars, pendant une période que tout le monde s’accorde à considérer comme cruciale, les problèmes abordés, les questions posées sont au centre des débats actuels et c’est des solutions, des réponses qui leurs seront apportées que dépend l’avenir du mouvement anarchiste en Espagne.

Il n’en reste pas moins que la structure du film peut sembler à certains reposer sur des choix arbitraires ou restrictifs, à savoir :

  • diviser le mouvement libertaire en trois secteurs principaux :
    • la contre-culture libertaire et la revue Ajoblanco.
    • le mouvement libertaire « historique » CNT, FAI.
    • les comités de quartier et athénées libertaires.
  • Circonscrire les lieux de tournage aux deux grandes villes espagnoles Barcelone et Madrid. Inutile de préciser qu’à notre avis ces choix, en partie dus à des impératifs matériels, n’enlèvent rien à l’intérêt de ce qui est dit.

LA CONTRE-CULTURE LIBERTAIRE — AJOBLANCO

« Notre but est de rassembler les marginaux du mouvement libertaire, les gens qui n’ont aucune envie d’appartenir à une organisation structurée. »

Ces propos sont ceux de Toni Puig rédacteur d’Ajoblanco, revue qui en 3 ans est devenue la plus importante des publications libertaires espagnoles avec 80 000 numéros tirés chaque mois. « On distingue dans l’évolution de la revue deux périodes très claires : une première plutôt contre-culturelle et une seconde franchement libertaire. » On peut dire sans trop schématiser que le passage d’une période à l’autre correspond à la mort de Franco et coïncide avec l’apparition « en plein jour » des structures libertaires que sont les divers collectifs de quartier, d’écologie, de théâtre, de prisonniers, etc.

Ce n’est bien sur pas un hasard si la revue fut fondée par des étudiants de l’université de Barcelone et si, dans un premier temps, elle ne traite que de sujets réservés à une fraction particulière de la population à savoir les étudiants et les intellectuels, plus sensibles aux vastes mouvement contestataires occidentaux des années 60. Comme partout ailleurs le « nouveau mouvement libertaire espagnol » est largement influencé par les événements des années 60. En Espagne ce mouvement, en raison de l’histoire du mouvement ouvrier dans ce pays, a très vite acquis, et cela indéniablement grâce à la reconstruction de la CNT, la composante ouvrière qui lui fait défaut un peu partout en Europe. Ajoblanco a donc suivi de façon tout à fait logique le cheminement d’une partie de la jeunesse espagnole vers une prise de conscience libertaire et anarchiste. Lors des deux années de l’après-Franco, Ajoblanco est le reflet des expériences de la manière de penser, des libertaires espagnols « revendiquant ouvertement une façon nouvelle et différente de vivre ».

Une partie des collaborateurs de la revue sont membres de la CNT et jusqu’aux journées internationales libertaires de Barcelone, la revue fut étroitement liée à la confédération dans un travail de sensibilisation et de regroupement du mouvement libertaire. Très vite cependant, le « divorce » s’imposa. Pour Rossend Arquès d’Ajo : « …nous croyions que la CNT pouvait rassembler l’ensemble du mouvement libertaire de façon très ouverte. Hors ; il s’est avéré que la CNT comme syndicat était une forme de lutte traditionnelle, possédant les défauts des organisations ouvrières qui revendiquant beaucoup plus au niveau économique que sur le plan de l’amélioration de la vie quotidienne ». Ajo a donc choisit d’être « libertaire en liberté », pas seulement par réflexe anti-organisationnel, mais principalement parce que plus attaché aux luttes et aux revendications intéressant la vie quotidienne. Le fonctionnement de la revue reflète ces préoccupations ; elle est produite (du moins en principe) par un collectif fixe de 12 personnes lié à des collectifs de travail et d’information sur : l’enseignement, les alternatives communautaires, les femmes, l’écologie, la sexologie, les marginaux, la psychiatrie, etc. En bref, ce qui intéresse le collectif de la revue est tout ce qui contribue à l’élaboration d’une culture non spécifique et libertaire.

Les quarante années de franquisme ont installé en Espagne un désert culturel sans précédent, contraignant toute activité, tout individu participant d’une autre culture que la culture officielle à un illégalisme peu propice, voire à l’exil. La principale conséquence de la mise en place de la monarchie, et bien que fondamen­talement rien n’ait changé dans la vie de tous les jours, a été la floraison d’un mouvement « acrate », culturel et social organisé en un tissu étroit de collectifs, d’associations et dont la sensibilité libertaire est évidente. C’est sur cette réalité sociale que s’appuie Ajoblanco : « Le parlementarisme, les meetings, ne servent qu’à envoyer des gens aux Cortés pour se partager le pouvoir politique et économique. Seuls les les libertaires s’intéressent aux changements de la vie quotidienne et peuvent offrir une structure de vie nouvelle et anti-autoritaire dans ce pays où tout reste à faire. » De là à tomber dans un « syndicalisme de la vie quotidienne », il n’y a qu’un pas qu’Ajo franchit de temps en temps. Vouloir êtres les marginaux de la marginalité n’a jamais ouvert beaucoup de perspective même dans un pays où il y a effectivement beaucoup à faire. Le piège dans lequel Ajo risque de tomber est celui de s’enfermer dans le ghetto contre-culturel pour avoir voulu fuir trop précipitamment celui de l’ouvriérisme anarcho-syndicaliste. À terme, il s’agit d’une possible coupure avec des moyens et des luttes tout aussi essentiels à la mise en place d’une société contre la société actuelle ; coupure que l’on peut présentir dans une affirmation comme : « ce qui nous intéresse, ça n’est pas d’appuyer une organisation ouvrière mais d’apporter des éléments à la critique du salariat et du système capitaliste ». Reste en effet à savoir où l’on prend ces éléments, en fonction de quoi on les choisit, l’utilisation qu’on en fait ; comment par exemple apporter des éléments à la critique du salariat sans s’intéresser aux luttes des travailleurs salariés ?

Ces quelques considérations mises à part, il n’en demeure pas moins que les rapports entre ce vaste mouvement dont Ajo reste un peu le reflet et les composantes « historiques » du mouvement libertaire en sont au stade du malaise réciproque. Il est évident que le divorce dont parle Toni Puig sanctionne avant tout l’incapacité actuelle de la CNT à sortir d’un schéma organisationnel traditionnel et renvoie aux décalages culturels entres étudiants, intellectuels et ouvriers, entre jeunes et vieux. Mais, plus que cela, et là j’aborde un aspect du débat encore mal formulé bien qu’effleuré par des copains dans le film, il interroge d’ores et déjà sur le processus de reconstitution du mouvement libertaire « organisé » jusqu’à remettre en cause la nécessité d’une organisation telle que la CNT actuelle.

LE MOUVEMENT LIBERTAIRE « HISTORIQUE » : CNT -FAI

La situation actuelle de la CNT n’a pas encore fini de faire couler en Espagne comme en Europe, beaucoup d’encre, à défaut d’en avoir fait couler beaucoup lors des deux dernières années. Jusqu’il y a quelques mois en effet, malgré quelques rares voix discordantes, tout paraissait pour le mieux dans le meilleur des mondes ; la reconstruction de la CNT occupait l’immense majorité des énergies et le résultat fut rapidement aussi encourageant qu’inespéré. Cette reconstruction de la confédération s’est faite grossièrement en 2 étapes :

  • celle qui va du congrès de Sants en février 76 aux journées libertaires de Barcelone en juillet 77. C’est l’étape de structuration organique.
  • celle du développement numérique sanctionné par les adhésions massives de la deuxième partie de 77 et du début 78. Ce sont les premières luttes menées et déclenchées par la CNT.

Au delà du manque absolue de réflexion sérieuse sur la viabilité de l’anarcho-syndicalisme dans la société espagnole actuelle, sur l’opportunité de conserver des statuts datant de plus de 40 ans, la caractéristique principale semble être la volonté de « réappropriation à tout prix » d’un sigle et d’une histoire ; à voir, comme signes, l’omniprésence dans les locaux syndicaux de posters à l’effigie de Durruti (lorsque ce ne sont pas des bustes en bronze !) et les références constantes, qui ne sont pas l’apanage des seuls « vieux militants nostalgiques », à la « CNT de toujours ». Bien sûr de tels faits peuvent sembler anecdotiques et ils le seraient s’ils n’étaient révélateurs d’un état d’esprit particulièrement préjudiciable à l’activité du mouvement libertaire dans son entier. Faut-il encore une fois rappeler que l’on ne construit jamais rien de solide à partir d’un mythe, d’une nostalgie ; et cela vaut à plus forte raison, mais nous y reviendrons, pour la FAI et JL.

Partant de là, situer les problèmes actuels au sein de la CNT au niveau idéologique des luttes de tendances, c’est ne vouloir prendre en considération qu’une infime partie de leurs aspects. Et ce, quelle que soit la subtilité de l’analyse ; distinguer comme le fait David Urbano :

  • les trentistes, syndicalistes purs,
  • les cinquopuntistes, infiltrés de droite,
  • les marxistes,
  • les anarchistes toutes tendances confondues,

ou bien encore, comme Andrés Grima :

  • les tendances historiques : syndicalistes, anarcho-syndicalistes, anarchistes et
  • les tendances modernes : conseillistes, marxistes « modernes », autonomes, trotskystes…,

cela ne sert à rien qu’à délimiter arbitrairement les faux des vrais, les bons des mauvais et bien souvent à partir de querelles purement personnelles.

Le vrai problème n’est pas celui des luttes de tendances, de pouvoir au sein des syndicats et des comités mais celui de l’absence d’un véritable débat au sein de l’organisation sur la stratégie, l’analyse politique et sociale et surtout sur la structure de la confédération. Disserter longuement sur les influences respectives du réformisme, du conseillisme, évite de se poser trop crûment le problème du fonctionnement actuel de la CNT, de sa structuration interne, de ses objectifs dans la société espagnole d’aujourd’hui. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait aucun débat, que ceux qui contestent telle ou telle décision, telle ou telle orientation, ne voient jamais leurs critiques reprises ; au contraire. Mais ces critiques participent toujours ou sont toujours directement récupérées par la lutte des « tendances » puisqu’elles ne servent le plus souvent qu’à chasser un tel d’un comité pour y faire élire tel autre, parce que le premier est « réformiste » et le second « faiste » ; les combinaisons pouvant varier à loisir. C’est ainsi que l’on en arrive très vite aux attaques personnelles, aux insultes et même, carrément, aux menaces physiques. C’est ainsi également que l’on constate la présence au sein de la CNT, non pas d’une mais de plusieurs bureaucraties (certains disent même maffias), qui se livrent par militants interposés à une lutte sourde où manipulations, déformations des faits et autres pratiques bien peu libertaires sont monnaie courante. Ce constat qui apparaîtra à certains étonnant, voire choquant, est pourtant celui qui s’impose à une étude un peu approfondie de la situation actuelle de « la CNT de toujours ».

Pour s’en convaincre il suffit de citer certains faits. Tout d’abord, pour ce qui apparaît dans le film : le témoignage de David Urbano sur les raisons de son départ de la CNT, les témoignages de camarades du syndicat du métal de Madrid (dont un des textes est reproduit dans ce numéro), les allusions de Enrique Marcos sur « l’infiltration de groupes étranges » au sein de la CNT (voir le texte du secrétariat provisionnel de Catalogne ), enfin, une quantité de signe dans les attitudes, l’organisation des locaux, etc. A cela il convient d’ajouter, l’exclusion du groupe « Askatasuna - Libertad », l’exclusion de camarades à Valence, la scission du syndicat de l’enseignement également à Valence, le refus du comité de la Fédération Locale de Madrid d’inscrire à son ordre du jour l’assassinat d’Agustin Rueda [1] au lendemain de sa mort, les tentatives de magouille de la part de certains membres de la Fédération Régionale de Catalogne pour faire annuler une résolution « d’appui direct et inconditionnel » à la Lutte des prisonniers, votée la veille par le plénum régional. On pourrait multiplier les faits, mais cela ne servirait à rien ; il suffit de renvoyer à la lecture de revues comme Bicicletaé, Palante, Askatasuna

Dans ce contexte, la FAI, dont l’influence est loin d’avoir le caractère dérisoire que certains lui prêtent ou voudraient bien lui attribuer, joue selon les régions un rôle essentiel en tant que seule « tendance » véritablement organisée. Ses militants apparaissent comme les défenseurs de « l’essence de la CNT », les détenteurs de la pureté anarchiste et anarcho-syndicaliste ; et ce, malgré les dénégations du militant faiste interviewé dans le film. Pour lui la FAI n’est pas un groupe organisé dans la CNT « …la CNT et la FAI n’ont aucun contact organique et ce sont deux organisations qui n’ont rien à voir entre elles ; la CNT est un syndicat, la FAI une fédération de groupes ayant en commun une idéologie précise. Nous sommes à la CNT en tant que travailleurs, non comme groupe de pression. » On ne demanderait qu’à le croire si des faits précis comme ceux évoqués plus haut ne venaient contredire de telles affirmations (et pour plus de précisions encore, voir les n° 2, 3, 4, et 5 de Bicicleta). D’autre part, s’il est vrai que des contacts organiques n’existent pas encore entre les deux organisations, au moins officiellement, cela ne saurait tarder à voir le désir manifesté par divers membres des comités Régionaux et National pour leur rapide établissement. Ceci dit, et indépendamment des critiques fondées sur la conception de l’organisation spécifique qui est celle de la FAI, les agissements de ses membres au sein des comités, il reste difficile de mener une analyse approfondie sur le rôle actuel de la FAI au sein du mouvement libertaire espagnol ; la clandestinité et la relative pauvreté quantitative des textes produits en sont les principales causes. Il n’en reste pas moins que la position des militants faistes tend elle aussi à réduire les problèmes actuels de la CNT au seul terrain des « luttes de tendances » ; entre les « réformistes » les « conseillistes », etc. Ils font gaiement partie de ceux qui n’estiment pas nécessaire la tenue à court terme d’un congrès qui viendrait enfin mettre fin à la référence au congrès de Zaragosse.

Si la préparation de ce congrès avance malgré tout, cela traduit le ras le bol d’une majorité de militant face à la confusion actuelle, à l’impossibilité de communication et de débat réel dans les syndicats. Beaucoup de militants, notamment à Madrid, quittent la CNT, d’autre se battent pour impulser une dynamique qui déboucherait sur un éclaircissement de la situation et surtout qui permettrait de faire de la CNT « non seulement un syndicat, mais une organisation qui couvre tous les problèmes qui concernent les individus en tant que personnes. » « Nous ne sommes pas seulement des travailleurs mais aussi des personnes… la CNT actuelle est complètement intégrée au capitalisme, seule une organisation prenant en compte toutes les luttes sociales actuelles serait difficilement intégrable par le capital. », ce sentiment est largement répandu même s’il est loin de faire l’unanimité. Pour Enrique Marcos, nouveau secrétaire national : « La CNT tente de couvrir tous les angles de la vie et peut assumer la défense de tout mouvement contestataire, ce qui ne veut pas dire qu’elle va se convertir en une organisation de frustrés mais qu’elle offre une plate forme à partir de laquelle peut être atteinte une série de problèmes que nous avons la charge de résoudre. » Passons sur le qualificatif de « frustrés » qui à lui seul est significatif pour constater néanmoins qu’Enrique fut le premier à engager son mandat pour défendre la résolution d’appui aux prisonniers et que son comportement lors du dernier plénum Catalan à permis un premier pas vers « l’ouverture » que souhaite une majorité de militants, puisqu’il a été élu pour entamer la préparation du congrès confédéral. Rien cependant n’est joué ; les résistances à cette évolution sont encore très importantes au sein des comités et principalement, à Valence, à Madrid et aux Asturies, d’autant plus que la répression actuelle peut inciter certaines « tendances » à raidir leurs positions.

Ce qui est en cause donc, c’est la stratégie, les objectifs et la structure de la CNT de façon à ce que celle-ci ressemble de manière ouverte, tout le mouvement libertaire, cesse de privilégier la lutte économique, syndicale (ou anarcho-syndicaliste, comme on voudra) pour assumer les autres luttes où sont impliqués les militants libertaires. Mais, plus fondamentalement, il s’agit de la mise en place d’une structure organisationnelle qui prenne en charge la dynamique et les contradictions d’un mouvement libertaire de masse ; dans ce sens les problèmes des camarades espagnols rejoignent de façon concrète le débat de toujours sur l’organisation. Les principales questions qui se posent alors sont les suivantes :

  • La reconstruction de la CNT n’est-elle pas une erreur à court terme ?
  • Après avoir constitué un pôle de rassemblement la CNT n’est-elle pas en train de fonder la dispersion du mouvement libertaire ?
  • Faut-il se battre dans la CNT pour la changer ou bien l’abandonner et créer des structures séparées ; et lesquelles ?
  • Faut-il au contraire, comme le propose Enrique, développer les affiliations, conserver une structure anarcho-syndicaliste, afin que la CNT puisse servir de « rempart » au mouvement libertaire dans son entier ?
  • Dans ce cas quel est le rôle des comités de quartier, des athénées ; quels doivent être leurs rapports avec la CNT ?

Autant de questions qui resteront longtemps l’objet de controverses sans fin et qui se résoudront d’une manière ou d’une autre dans le processus en cours. Il convient donc aussi de tenir compte d’un élément majeur dans le mouvement libertaire espagnol : les athénées libertaires, d’essayer de dégager leur rôle dans la situation actuelle.

LES ALTERNATIVES A LA VIE QUOTIDIENNE COMITÉS DE QUARTIER ET ATHÉNÉES

Les comités de quartier et athénées libertaires qui ont vu le jour au lendemain du franquisme, correspondent à un processus de regroupement spontané et non, comme ce fut le cas en 36, à une création de la CNT. C’est une des raisons de leur diversité de leur caractère diffus et hétérogène qui reflète parfaitement la composition actuelle du mouvement libertaire espagnol ; on y retrouve aussi bien les militants de 36 que les « spontanéistes anarcho-désirants ». Cette diversité se concrétise aussi bien au niveau des activités mises en place que dans la manière dont elles sont menées et dépend largement de la nature du quartier (ouvrier, populaire, bourgeois…), du statut social des membres du comité, des rapports entretenus avec la CNT, de son implantation et de sa durée de fonctionnement. Ainsi, d’une manière générale, et même si partout l’assemblée générale de l’athénée est le seul lieu de décision, aucun athénée ne possède un fonctionnement, une insertion, des priorités d’action rigoureusement identiques.

Pour Enrique Marcos, « les comités de quartier tendent vers un anarchisme illimité qui ne peut être regroupé dans une organisation spécifique et qui échappe au contrôle de la CNT et même de la FAl. » Cette autonomie par rapport aux organisations, mal acceptée par certains, reçoit en tous cas l’approbation unanime des membres des comités intervenant dans le film, que ce soit à Santa Coloma (banlieue de Barcelone) ou à Labapiès-Embajadore (Madrid). « Le problème de la dépendance entre le CNT et les autres structures du mouvement libertaire doit être bien clair : chaque composante a son autonomie. L’athénée est totalement indépendant de la CNT comme de tout parti ou organisation. La CNT est un syndicat libertaire mais ne nous finance pas même s’il nous appuis et si nous poursuivons les mêmes buts. » « Actuellement ici, à Santa Coloma, les locaux de l’athénée et de la fédération locale de la CNT sont les mêmes pour des raisons d’argent, mais l’athénée est quelque chose de totalement autonome vis à vis du syndicat même si de fait beaucoup de gens de l’athénée sont à la CNT. Toutes les activités sont décidées par l’assemblée de l’athénée et il n’y a pas de manipulations, même si elles pourraient exister. » Ces deux affirmations si elles confirment sans détour cette volonté d’autonomie permettent néanmoins de noter une situation différente et par là le pourquoi de leur choix parmi la vingtaine de comités existant à Barcelone et à Madrid.

L’athénée de Labapiès-Embajadores, dont la création remonte à moins d’un an, possède une image plutôt « contre-culturelle » ; situé dans un quartier populaire en voie de restauration, la majorité des membres de l’assemblée sont des étudiants et des enseignants relativement jeunes et en majorité à la CNT. L’assemblée a décidé de la création de 4 collectifs s’occupant chacun d’une question particulière :

  • urbanisme/écologie
  • pédagogie
  • santé
  • presse et propagande ;

un collectif peut être créé à la demande de n’importe quel membre de l’athénée et la participation à chaque collectif est ouverte à tous. Le collectif sur l’urbanisme est actuellement particulièrement actif : « Un des principaux problèmes du quartier est celui de l’urbanisme ; les gens vivent mal et changent de quartier parce que les maisons s’écroulent… nous allons faire une réunion de voisins pour discuter de la situation et voir ce que l’on peut faire ; d’ores et déjà nous avons entrepris une étude sociologique du quartier avec un recensement des parcs, des écoles, des centres sanitaires… et nous préparons des alternatives. » Préparer et créer des alternatives c’est la préoccupation essentielle de tout athénée et qui se heurte inévitablement au problème des moyens matériels. À Labapiès le problème tente d’être résolu par la vente d’un journal et plus généralement de la presse libertaire sur les marchés et surtout au puces qui sont au centre du quartier. Ainsi ont put être organisées en deux mois :

  • une semaine de culture libertaire avec projections, débats, causeries sur l’histoire du mouvement libertai­re en Espagne.
  • une semaine sur la sexualité avec une information sur les méthodes contraceptives et sur l’avortement.
  • une semaine d’écologie sur les espaces vert à Madrid et les centrales nucléaires.
  • une semaine de pédagogie libertaire pendant laquelle fut mise en fonctionnement une classe rationaliste.

Des semaines d’action conçues pour sensibiliser la population du quartier sur des problèmes jugés essentiels, devraient déboucher sur des alternatives plus durables, étant donné le succès qu’elles ont remporté (jusqu’à 1200 personnes par jour). Parmi ces alternatives, celle qui tient le plus à cœur est l’école rationaliste : « un rêve, monter une école ; parce que l’enseignement c’est une chose qui te marque profondément… dans ce sens la semaine de pédagogie libertaire, où nous avons fait une classe pour montrer ce que nous voulions faire, peut déboucher sur une école rationaliste où les adultes aussi pourraient faire les études qu’ils n’ont jamais faites, de façon autogestionnaire, libertaire et anti-autoritaire. »

Ces projets on les retrouve également à l’athénée de Santa-Coloma. Située dans une des banlieue les plus ouvrière et les plus pauvre de Barcelone, l’athénée de Santa Coloma est un des premiers créés en Catalogne, particulièrement important et dynamique. Le partage des locaux avec la fédération locale de la CNT ne va pourtant pas sans poser de problèmes et, en mars dernier, l’athénée sortait juste d’une période de « crise ». Les copains interviewés restent cependant très discrets sur la nature des « manipulations » évoquées du bout des lèvres ; pour eux de toutes manières, cela appartient au passé. Ce qui compte maintenant c’est qu’actuellement ces problèmes sont résolus et que la dynamique du comité se renforce de jour en jour. Difficile pourtant de ne pas noter l’omniprésence dans les locaux d’affiches de la guerre civile et l’exhibition d’un immense drapeau noir frappé d’un A cerclé et portant l’inscription « La liberté ou la mort ». Autant de signes qui ne sont pas étrangers à la présence importante de militant cénétistes agés de plus de 50 ans et à l’origine ouvrière des membres de l’athénée. Cela se ressent également dans les activités du comité il n’y a pas à Santa Coloma de collectif chargé plus spécialement de tel ou tel problème ; une part essentielle de l’activité est consacrée à des actions de propagande et d’agitation, Ce fut par exemple le soutient actif (collectes, manifs dans le quartier…) à la grève de Roca, la participation à diverses manifestations à l’occasion de grève ou pour l’obtention d’espaces verts, etc. . Il faut également compter avec la création d’un parc pour les enfants du quartier à la suite du « squatt » d’un terrain vague, et l’organisation de nombreuses « causeries » pour « favoriser la communication, la confrontation des idées entre les gens du quartier et les gens de l’athénée, entre eux ». Pour le reste : « le rôle d’un athénée dans un quartier est de donner une alternative culturelle et sociale. Il faut créer une force parallèle et distincte de ce qui existe… des organismes anti-autoritaires où l’émancipation de la personne atteint son point maximum. » Mais, ici aussi, les alternatives restent pour l’instant au niveau de projets.

Ainsi malgré la dynamique qui les porte, les comités de quartier espagnols n’ont pas encore atteint le stade de mise en place effective de structures alternatives prises en charge par les intéressés et respectant la volonté et les désirs de chaque individu. Les acquits du mouvement des athénées n’en demeurent pas moins important et l’on comprend aisément qu’il est difficile de résoudre en deux ans les problèmes touchant :

  • au difficultés matérielles pour louer un local et le faire fonctionner,
  • à la disponibilité des membres de l’athénée, du temps qu’ils peuvent lui consacrer,
  • au manque d’affinité entre les individus ;

cela peut à la rigueur passer dans un syndicat, mais difficilement lorsqu’il s’agit de faire fonctionner une école autogérée. D’autre part depuis quelques mois, la répression s’abat pour des prétextes divers sur certains athénées : expulsion de locaux squattés, « découverte » de drogue, de cocktails molotovs, etc. Cela permet à la petite querelle sur « l’infiltration des groupes étranges » de se poursuivre, mais n’empêche pas ces faits de rester des exceptions sans grande conséquence. Ce qui est important de noter c’est que les comités de quartier et les athénées, de part leur fonctionnement, constituent les uniques lieux véritables de confrontation, de discussion, d’expérimentation de structures libertaires de vie et d’organisation.

C’est cette souplesse organisative, le sentiment de ne pas devoir « laisser à la porte une partie de soi » pour pouvoir faire quelque chose et se battre, qui motive par ailleurs les militants cénétistes, membres de comités de quartier, à demander un élargissement et une ouverture des structures de la CNT. Il ne faudrait pourtant pas mélanger les problèmes ; tout le monde est d’accord à quelques exceptions prés, pour que les comités de quartier conservent une complète autonomie ; et il est évidemment essentiel qu’il en soit ainsi. Partant de cela, une CNT qui prendrait en compte au niveau national les luttes qui sont celles, entre autre, des comités libertaires au niveau local, faciliterait en servant de « caisse de résonance », l’activité des militants dans les quartier comme sur les lieux de travail. La position qui consiste à dire que la CNT doit rester un syndicat anarcho-syndicaliste et refuser d’assumer les autres luttes du mouvement libertaire, existe aussi chez certains membres d’athénée, farouchement anti-syndicalistes. Elle est à notre avis tout aussi absurde que la même position défendue par des membres de la CNT parce qu’elle contribue elle aussi à fragmenter l’activité des militants anarchistes. Une fois l’autonomie des structures de quartier admise, les solutions au débat en cour sur l’organisation du mouvement reste donc en dernière instance, au sein de la CNT.

EN GUISE DE CONCLUSION

Le film n’en contient pas et cet article n’en fournira pas plus ; ça n’est ni son propos et encore moins son rôle. Simplement il espère être une contribution aux débats qui sont ceux du mouvement libertaire espagnol et qui dans la période actuel le nourrissent ou rejoignent en partie les nôtres.

Félix

Notes :

[1Augustin Rueda, militant anarchiste assassiné par les gardiens de la prison de Carabanchel, l’hiver dernier.


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