Poèmes

jeudi 5 juillet 2007
par  Valet (Paul)

Réponse à Eluard

 [1]

Quand vous dîtes
Qu’il faut marcher avec ceux qui construisent le printemps
Pour les aider à ne pas être seuls
Et pour ne pas être seul soi-même
Dans sa tour de pierre
Dévoré de lierre
Je vous donne raison
 
Et quand vous dîtes
Qu’on n’a de raison d’être
Que pour les autres êtres
Vous avez raison vous avez raison
 
Et quand vous dites
Qu’il faut chanter le monde pour le transformer
Et pour l’expliquer et pour le sauver
Et pour vivre non seulement dans sa bulle de savon
Mais dans la haine de l’injustice
Et pour un but incarné comme un champ de blé
Vous avez raison vous avez raison
 
Mais je sais
Qu’une étreinte fraternelle sans patrie ni parti
Est plus forte que toutes les doctrines des docteurs
 
Mais je sais
Que pour libérer l’homme des haltères de misère
Il ne suffit pas de briser les idoles
Pour en mettre d’autres à leur place publique
Mais qu’il faut piocher et piocher sans fin jusqu’au fond de l’abcès
Et boire ce calice jusqu’à la lie
On ne libère pas l’homme de son rein flottant
Par une gaine élastique aux arêtes barbelées
On ne libère pas l’homme de son corset de fer
En le plongeant dans un vivier de baleines
On ne libère pas l’homme de ses maudits États
En le condamnant à vie par un modèle d’État
La vérité n’est pas un marteau que l’on serre dans sa main
Fût-ce une main de géant plein de bonne volonté
Mais la vérité c’est par quoi nous sommes façonnés
Mais la vérité c’est par quoi nous sommes éclairés
Quand par les nuits sans suite les mots jaillissent de nos lèvres
Pour apaiser les hommes suspendus à leur vide

(1949)

* * * *


À genoux
1900
 
Le siècle naquit coiffé
De sa couronne d’épines
* * * *


La prospérité

Garnies de trous debout Ornées de brique à lèvres
Des maisons empâtées bavaient leur spleen chétif
Et sous leurs pieds d’acier trempé par le soleil
Un véritable parc public numéro un
Exsudait richement son vermouth collectif
* * * *


La guerre

L’homme a trois guerres
 
Une guerre à maudire
Une guerre à nourrir
Une guerre à mourir
* * * *


La vérité

La vérité sert
Pas comme une Muse
 
La vérité couvre
Comme une casaque
 
La vérité s’use
On la retourne
* * * *


Le progrès

Échappement arrière
Éclatement avant
* * * *


Pour vivre

Ôtez votre personne
Ce sale imperméable
Et vous serez propres
* * * *


L'homme

Cet homme adulte à trous
Cet homme adulte à clous
Cet homme adulte à roues
Cet homme adulte à genoux
 
Est tout puissant
 
Ses bras sont longs
Sa tête est dure
Sa gueule est sûre
Sa chair est ferme
* * * *


Le problème

Dans ce fouillis de l’homme
Étale retourné désarticulé
Comment retrouver le bon chemin ?
Paul Valet

[1Ce poème a paru dans « Sans muselière », éditions GLM.