Voyage en Russie (3)

jeudi 5 juillet 2007
par  Brupbacher (Fritz)

 [1]

La famine.

Au début de décembre 1921, nous partîmes pour Kazan. Le voyage ne fut pas des plus simples, car les transports étaient complètement désorganisés. Un beau jour, nous avions soudain reçu l’ordre de faire nos malles et de nous rendre immédiatement à la gare. Ce que nous fîmes. Arrivés à notre train, nous sommes montés dans nos wagons débarrassés de leurs punaises par ordre exprès de Trotski. Le train, au bout de douze heures, ne faisant toujours pas mine de partir, et toutes nos réclamations ne servant de rien, nous téléphonâmes au secrétaire de Trotski et, deux heures plus tard, notre convoi se mettait en route. Nous devions encore téléphoner une seconde fois lorsque, à je ne sais plus quel arrêt, ayant découvert que notre locomotive avait été… volée, et n’arrivant pas à mettre la main dessus, nous ne savions plus à quel saint nous vouer : en vain, même, le chef de notre expédition avait-il essayé des dernières menaces en mettant son revolver sous le nez du chef de gare. Le revolver resta sans effet – mais non point notre coup de téléphone au secrétaire de Trotski.

Il y eut encore quantité d’aventures. Une fois, le conducteur de la locomotive refusa de continuer son travail tant que nous ne lui aurions pas donné à manger. À tout instant, faute d’huile de graissage, la chaleur du frottement faisait passer au rouge un essieu. Nous mîmes presque sept jours pour arriver à Kazan, bien que la distance ne soit pas tout à fait de huit cents kilomètres.

À Kazan, je fus chargé de parcourir la région, afin de voir où nos secours seraient le plus utiles.

Au cours d’une conférence tenue par le personnel sanitaire de Kazan, nous avons fait la connaissance d’un pharmacien de la ville de Spassk, un chef-lieu de district, et cet homme nous dit qu’il fallait y aller. Comme il parlait allemand, nous l’avons tout naturellement écouté. Mon compagnon le boulanger suisse Henri Meyer et moi-même avons alors engagé un cocher tartare, puis, après avoir fait l’acquisition de « valenki » (bottes de feutre), de peaux de mouton et de vivres, nous nous sommes mis en route. Le thermomètre marquait vingt degrés au-dessous de zéro.

Le voyage fut intéressant. L’aller nous prit quelque trois jours, car nous n’avions qu’un pauvre petit cheval tout chétif.

Entre deux étapes, on passait la nuit chez les paysans. Nous parlions avec eux. Ils ne portaient pas le gouvernement dans leur cœur. Ils se plaignaient de la brutalité avec laquelle on leur avait pris leur blé et leur bétail. Leur humeur à notre égard n’était pas non plus particulièrement avenante. Ayant appris de nous que nous étions suisses, ils nous racontèrent que les soldats rouges leur avaient volé leur blé pour le vendre à notre pays. La vie était meilleure sous le tsar ; dans ce temps-là, on avait encore du pain. Tandis que maintenant, il avait fallu manger les chevaux pour ne pas mourir de faim – et Dieu sait si on ne finirait pas par crever quand même. De Spassk, nous nous sommes rendus dans les villages où sévissait la véritable famine. C’était horrible. Dans chaque maison paysanne, couchés dans les lits ou à même le sol, une demi-douzaine ou une douzaine entière d’êtres humains respirant à peine, le ventre et les membres gonflés, agonisaient sans plus répondre aux questions qu’on leur adressait.

Dans cette région, il y avait beau temps que tout le bétail avait été mangé. On s’y « nourrissait » d’herbe, de paille, de tout ce qui peut s’avaler. C’était un spectacle effroyable. Après, tout vous laissait insensible. Nous avons vu quelques centaines de ces malheureux, mais il y en avait des milliers. La guerre étrangère, la guerre civile, les réquisitions, la passivité des paysans qui, dans leur apathie, ne plantaient plus rien, enfin la sécheresse avaient créé cet état de chose. On voyait aussi à quel point la faim rend passif. La plupart des paysans, sans montrer la moindre réaction, se couchaient pour mourir. Les natures énergiques se faisaient brigands, voleurs de grands chemins. Autour de Kazan, les cambriolages ne se comptaient plus et, chaque jour, on fusillait quarante à cinquante « bandits ». En même temps, le typhus faisait rage. À Kazan même, trente à quarante malades mouraient chaque jour. Les hôpitaux que je visitai comptaient plus de deux mille cas de typhus exanthématique. La moitié de la population avait l’estomac et les intestins malades à force d’ingurgiter les nourritures les plus impossibles. On ne cessait d’amener aux hôpitaux une foule de gens aux membres gelés et de malheureux atteints de cette gangrène des joues qui porte le nom scientifique de noma.

Les médecins eux-mêmes avaient l’air de cadavres. Ils n’avaient presque rien à manger. Ni médicaments ni thermomètres. Dans un hôpital pour enfants, pas une seule installation de bain ne fonctionnait. On manquait presque totalement de pots de chambre. Dans chaque lit, il y avait jusqu’à six malades.

Ce qui manquait surtout, c’était la nourriture. Le professeur Mühlens, de Hambourg, qui se trouvait sur les lieux avec une mission de la Croix-Rouge, disait : « Nous autres médecins avons le sentiment d’être absolument superflus. On n’a pas besoin de nous. On a besoin de farine. – Quant à nous, après avoir vu où en était la situation, nous avons télégraphié à Kazan d’envoyer sur-le-champ des vivres à Spassk.

Comme beaucoup de parents mouraient, ou bien s’en allaient sans plus s’occuper de leur progéniture, il y avait une quantité innombrable d’enfants abandonnés. Le gouvernement s’occupait d’eux, créant de nombreux homes. On rencontrait, dans cette région de la grande famine, quantité de gens qui ne songeaient qu’à se dévouer. La bonté voisinait avec l’égoïsme le plus cynique, l’esprit de sacrifice avec le vol des dernières ressources du voisin. La faim crée des bandits, des saints – et des cadavres. C’est comme si l’homme moyen, en pays affamé, n’existait plus.

De retour à Kazan, nous sommes allés voir les ouvriers dans les fabriques et chez eux.

Le plus beau logement que j’aie vu alors était une chambre vide au milieu de laquelle pendait une sorte de corbeille où était couché un enfant. Il n’y avait point de meubles, hormis une espèce d’estrade sur laquelle la famille dormait tout habillée.

C’était le type même d’un bon logement ouvrier du temps des tsars. J’ai vu aussi de trente à quarante caves où logeaient des ouvriers, – autant de trous noirs comme l’encre, sans aucune fenêtre, avec un escalier de pierre conduisant à une cave humide, également en pierre. Naturellement, aucun chauffage. En guise de meubles, des caisses. On était encore trop près du passé. Ce qu’on voyait là, c’était la vie des ouvriers sous le tsarisme, et non pas l’époque bolchevique. À la différence des paysans, les ouvriers, du moins, avaient de quoi manger.

Ils nous parlèrent de leur vie. Le membre du parti qui nous accompagnait nous conduisit dans une grande fabrique nationalisée travaillant pour l’Armée rouge. C’était une fabrique de chaussures comportant en outre des ateliers de tissage et de confection. À notre arrivée, les ouvriers nous entourèrent, et je leur posai des questions, auxquelles ils répondirent sans hésitation aucune :

  1. Comment vivez-vous ? – Nous vivons mal. Nous n’avons pas de pain, nous n’avons pas de vêtements chauds. – L’un d’eux s’avance et montre la mince étoffe dont il est vêtu. – Nous n’avons pas de linge.
  2. Était-ce mieux sous le tsar ou est-ce mieux maintenant ? – Sous le tsar.
  3. Pourquoi ? – À cause de la guerre.
  4. Êtes-vous satisfaits de la NEP ? – Oui, ça va mieux depuis.
  5. Ne voulez-vous pas que les ouvriers eux-mêmes prennent en main les fabriques ? – Pas maintenant ; peut-être plus tard.
  6. Êtes-vous contents du gouvernement ? – Non. – En voulez-vous un autre ? – Non.

Nous nous sommes rendus ensuite dans une section de l’usine où ne travaillaient que des femmes. Nous leur avons demandé : Comment vivez-vous ? – Mal. – De quoi avez-vous besoin ? – De vêtements pour nos enfants. Lorsque nous nous sommes retirés, les femmes nous crièrent : que les ouvriers de chez vous nous envoient du pain et des vêtements pour que nous vivions mieux.

Nous demandâmes aussi aux ouvriers à quoi ils s’intéressaient. Ils nous répondirent avec humeur : comment lire, quand on a faim ? Je demandai : Êtes-vous plus libres qu’avant ? À quoi ils répondirent oui, sans hésiter.

Je demandai encore : Qu’avez-vous cru, lorsque vous faisiez la révolution ? – Nous avons pensé que les fabriques nous appartiendraient.

Un soir, encore sous le coup du spectacle de tant de misère, nous venions de rejoindre le train qui nous servait de logement, lorsque, au bout de notre table, s’assit, la pipe au bec, une sorte de nabot qui nous dévisage de son haut. Façon de dire, car, vu sa taille, il était obligé de lever les yeux pour avoir nos têtes dans son champ visuel. Sur quoi le personnage nous tint un véritable sermon. Nous n’avions pas compris notre mission, dit-il. Primo, il nous était interdit d’avoir le moindre contact avec la Croix-Rouge allemande, – cette mission dirigée, comme je l’ai déjà dit, par un homme vraiment humain, le professeur Mühlens, qui nous avait donné plus d’une indication précieuse sur la meilleure façon de distribuer nos vivres. Secundo, c’était, de notre part, une très grave faute que d’avoir demandé à la ville de Spassk d’envoyer de nos provisions aux paysans. Notre tâche était de procéder à un « placement productif » des vivres et par conséquent, poursuivit notre censeur, cette tâche devait consister à contribuer au développement de la petite industrie dans la région de Kazan, c’est-à-dire que nous ne devions distribuer nos vivres qu’aux ouvriers travaillant dans cette branche de l’économie. Cela dit, non sans nous avoir également reproché un tas d’autres crimes, il exigea notre stricte soumission aux autorités dont il était le représentant.

Je cherchai en vain à lui faire comprendre que la catégorie à laquelle il nous disait de limiter notre secours avait quand même, si peu que ce fût à manger, tandis que, sans notre assistance, les paysans étaient purement et simplement condamnés à crever de faim. Là-dessus, il sortit de sa poche un certificat où il était écrit noir sur blanc que nous étions tenus de lui obéir. De deux doigts, je mesurai la hauteur de son front en lui déclarant que, étant déjà, anatomiquement, un idiot, il ne pouvait pas ne pas l’être aussi en politique ; non, ajoutai-je, je ne lui obéirais pas, et, s’il insistait, je m’en irais tout de suite.

Comme j’avais glissé dans mon discours le nom de mon ami le grand tchékiste Menchinski, notre héros à la pipe et au certificat prit peur et, lorsque je me fus retiré dans le coupé qui me tenait lieu de chambre, il vînt s’excuser, tout en se disant d’accord que l’on distribuât les vivres aux paysans du district de Spassk.

Quelques jours plus tard, je rentrais quand même à Moscou, car, si le nabot qu’on nous avait envoyé était bien un parfait crétin et avait compris sa mission avec toute la sottise dont il pouvait se montrer capable, la tâche dont il était chargé n’en reflétait pas moins les véritables intentions de l’administration supérieure. Or, je ne pouvais me sentir d’accord avec une pareille directive. Je pouvais bien la comprendre en théorie, mais tout mon être se cabrait. Devant les yeux, j’avais toujours les misérables rongés par la faim, à l’égard de qui la seule attitude possible était de tout faire pour les arracher à la mort.

Départ.

Mon départ de Russie ressembla plutôt à une fuite devant l’excès déconcertant des impressions. Aussi longtemps que mon séjour en Russie se prolongerait, il me serait impossible de les assimiler. Si j’avais eu billet et passeport, je ne me serais même pas arrêté à Moscou, mais aurais immédiatement poursuivi ma route. Simplement, mon visa mit bien une quinzaine de jours à venir, puis, mon billet n’arrivant toujours pas, force me fut de rester encore dans la capitale. Chaque jour j’allais voir mes amis, surtout Véra Figner et Menchinski. J’interviewai aussi le commissaire du peuple à l’instruction publique, Lounatcharsky, de même que Semachko, commissaire à la santé, apprenant bien des choses que d’autres, depuis lors, ont déjà rapportées avant moi, et me faisant en outre renseigner sur l’Allemagne par un personnage important du mouvement de ce pays, que m’avait recommandé Radek.

Cependant, j’attendais toujours mon billet, et toujours ce billet brillait par son absence. Je finis par en avoir assez et, un soir, quelqu’un de ma connaissance étant venu me dire adieu avant de partir pour Pétrograd, je montai dans l’auto de mon visiteur, puis, arrivé à la gare, m’installai sans billet dans un wagon. Au contrôleur qui me le réclamait, je déclarai que je ne céderais qu’à la force, puis je me mis à répéter sans arrêt, en criant de toutes mes forces : « Ya vratch Trotzkovo ! », c’est-à-dire : « Je suis le médecin de Trotski ! » Ces mots eurent un effet magique ; on me laissa dans le train, on me donna même une place en wagon-lit, et finalement j’arrivai à Petrograd. Là, notre train avait douze heures d’arrêt avant de repartir pour Narva et Reval. On m’invita à descendre de voiture, mais, vu qu’on m’avait volé dans le tram, à Moscou, tout l’argent que j’avais sur moi, je n’avais plus un sou vaillant, et je préférai passer ces douze heures en wagon, d’autant plus que je me disais : « Maintenant, j’y suis ; mais quant à savoir si on m’y laisserait revenir sans billet, c’est une autre paire de manches. » Le lendemain, donc, nous repartîmes et, toujours sans billet, j’arrivai bel et bien à Reval.

… De Reval (où j’étais resté une journée), je fis, par Berlin, le voyage de Zurich presque d’une traite. J’étais si rompu de fatigue et si abattu que rien ne réussissait à m’intéresser. Je n’avais plus dans la tête que les images de mon voyage en Russie.

Réflexions sur la Russie.

Bien que vingt-deux années se soient écoulées depuis le petit fait suivant, je me le rappelle comme s’il était d’hier. C’était en 1913, à Zurich, au sortir d’une réunion. Je rentrais chez moi tout en devisant avec quelques émigrés, membres du groupe bolcheviste, et nous parlions de la révolution. Mes compagnons se représentaient le « lendemain de la révolution » sous les couleurs les plus aimables. Mais je leur dis : « La première conséquence de la révolution sera la famine, car le prolétariat, par la force des choses, sera arraché à la production, et les paysans se mettront à la boycotter. » J’entends encore les grands éclats de rire des autres, que j’eus toutes les peines du monde à convaincre que j’avais parlé sérieusement. Car, dis-je, tout partisans que nous fussions les uns et les autres de la révolution, nous n’en devions pas moins nous en représenter clairement les modalités réelles, en faisant abstraction de nos propres désirs.

Ainsi donc, il y avait beau temps que je me représentais, avec ma raison, la révolution à peu près comme elle s’était réalisée en Russie. Mais autre chose est de comprendre un fait en raison, autre chose de l’accepter, quand il s’est produit, comme une réalité de longtemps prévue et toute naturelle.

Je n’avais jamais compté que la révolution ferait automatiquement descendre le ciel sur la terre. Qu’elle dût s’accompagner d’une cruelle guerre civile, la chose, pour moi, était aussi antipathique qu’inévitable. Tout le côté destructif de la révolution russe, je le comprenais, affectivement, comme un fait auquel on n’aurait rien pu changer, qui n’aurait pas pu être autrement. Mais ce qui, au vrai, m’angoissait, c’était l’insuffisance du prolétariat au point de vue constructif. Cela aussi, on y avait toujours insisté, en théorie, et l’on avait depuis longtemps cherché à élaborer en Occident des propositions pour préparer la classe ouvrière à prendre en main la production.

Mais je n’avais pu me représenter que le prolétariat serait tout ensemble si magnifique au point de vue militaire et, en tant que facteur de la production, si faible.

Je m’étais souvent défié de l’optimisme puéril d’un Kropotkine prédisant l’apparition soudaine dans le peuple, au moment de la révolution, de grandes capacités constructives. Mais le fait qu’il fallût presque littéralement pousser les ouvriers vers les fabriques, les faire entrer comme de force dans le circuit de la production, et qu’ils fissent preuve de si peu d’initiative, voilà ce qui, même pour moi le sceptique, était stupéfiant.

J’aurais tellement voulu pouvoir donner tort aux bolchevistes de se montrer si despotiques, non point seulement dans la partie destructive, mais aussi dans la part constructive de la révolution. Mais tout ce qu’on voyait, tout ce qu’on entendait montrait que la classe ouvrière ne possédait pas assez d’initiative pour rendre le despotisme superflu.

J’avais voulu un socialisme libertaire, et voilà que je ne pouvais pas, pour la Russie, donner raison à ceux qui s’imaginaient possible de s’en remettre pour construire à la libre initiative du prolétariat. Je m’étais, dans le socialisme, représenté le pain et la liberté pour tous, alors qu’il fallait en Russie se donner toutes les peines du monde pour attraper un morceau de pain et que la question de la liberté, de la possibilité, pour les hommes, de disposer d’eux-mêmes et de leur sort ne se posait même pas. Et cela non point avant tout du fait du gouvernement d’un parti despotique, mais parce que la masse devait être obligée à produire, ne produisait que commandée – et commandée rigoureusement.

Ma désillusion était désillusion quant aux capacités spontanément productives des masses. Au vrai, ma désillusion, c’était les masses. Je n’étais pas déçu par le bolchevisme ; j’étais déçu par le socialisme en général.

Et c’est pourquoi je pris la défense des bolchevistes devant les anarchistes américains Berckmann et Emma Goldmann, rencontrés à Berlin lors de mon retour, et qui croyaient que les masses auraient pu prendre en main la production si les bolchevistes ne les en avaient pas empêchées. Mais d’être obligé de défendre le bolchevisme me rendait mélancolique. Malgré toutes les tristesses que j’avais vues en Russie, je revenais avec le sentiment que le noyau du parti bolchevik était sur la bonne voie, que certes d’énormes obstacles se dressaient devant ces hommes, mais que nous devions prendre leur défense et tout faire pour leur faciliter la tâche. Il était facile de critiquer – mais la moindre mesure constructive exigeait un effort immense. Quant à nous – j’en étais plus que jamais persuadé –, les mêmes difficultés et les mêmes expériences nous attendaient, si la révolution éclatait dans nos pays.

Aujourd’hui, je peux formuler tout ceci en quelques phrases. Six mois après mon voyage, je le pouvais déjà. Mais non point à l’heure du retour. Je revenais miné, rongé de toutes parts – au propre, si j’ose dire, par les poux, comme au figuré. Ce qu’il me fallait, c’était réfléchir : non pas seulement sur la Russie, mais sur la vie en général.

Je n’en voulais pas aux bolcheviks. J’en voulais à l’absurde fonctionnement de la vie dans ce monde. D’ordinaire, cette vie, une sorte d’enduit protecteur, de vernis la recouvre. Je venais de la voir sans ce vernis. Tout ce que je faisais me paraissait ridicule, au prix de ce qui se passait là-bas, surtout dans les régions de la faim. Et ce sentiment-là, tout d’abord, je n’arrivai pas à m’en libérer. De préférence, j’aurais voulu ne plus être – mais l’homme ne sortant généralement point volontairement de cette vie, même lorsqu’il la juge absurde, je fis de mon existence deux parts : j’exerçais la médecine comme à l’accoutumée ; j’accomplissais mon travail dans le parti de la façon voulue, comme un automate, – et, d’autre part, je me retirai en moi-même, attendant sur ma chaise-longue que le sens de la vie voulût bien à nouveau m’apparaître. Je laissais toute la vie défiler devant mes yeux, attentif aux idées qui pouvaient, ce faisant, me venir à l’esprit. Provisoirement, j’acceptai, bien qu’avec le sentiment d’une peu reluisante hypocrisie, la vie telle qu’elle m’entourait, vivant en somme sur cette hypothèse de travail que je devais gagner ma croûte, guérir mes malades et vaquer à mes obligations dans le parti. Au-delà de cette hypothèse, c’était le néant, – sauf la recherche, sans la moindre idée préconçue, d’un sens raisonnable à quoi faire rimer la vie.

Le monde extérieur s’étant si honteusement déconsidéré au cours des années les plus récentes, Je n’éprouvais aucune gêne à prendre au sérieux tout ce qui me passait par la tête, ni même à le noter dans de gros cahiers noirs. Dans la conscience de l’idiotie de ce monde, je puisais une assurance, une confiance en moi des plus solides.

Pour la millième fois, je découvris le sens de la vie dans le fonctionnement des phénomènes qui la composent, dans la satisfaction des instincts. La faim et l’amour, c’était cela, l’« absolu », et tout esprit était bon, qui les servait. Avoir des dons, des facultés utiles pour calmer la faim, pour satisfaire l’amour – votre faim, votre amour, et la faim et l’amour de l’humanité, c’était cela, le sens de la vie.

Et comme je savais déjà depuis longtemps que, dans le monde actuel, plus que jamais, l’entr’aide est indispensable, pour que tous puissent calmer leur faim et leur amour, – c’est par ce détour-là que, pour la énième fois, je redevins socialiste.

Fritz Brupbacher

[1La première partie de cet article est parue dans le numéro 1 de Témoins, la seconde dans le numéro 2.