Témoins intemporels

Saint-Simon
mardi 3 juillet 2007

Il était assez de bon ton, sous la Troisième, spécialement chez ceux (et c’était dans la confrérie des « gens cultivés » presque tout le monde) qui prenaient le la au diapason de Maurras, tout en admirant Saint-Simon peintre, de stigmatiser la vétilleuse et rancunière étroitesse d’esprit dont il aurait fait preuve en se mêlant de juger le Roi Soleil. Et certes les idées de derrière la lune de cet entiché d’une pairie encore bien mal patinée n’ont pas laissé de l’aveugler souvent à l’endroit du père couronné des enfants de la Montespan. Il se peut donc fort bien que son portrait de Louis XIV n’ait pas toute l’équité de l’histoire. Mais en histoire précisément, et pas seulement en histoire, il se passe ceci d’étrange – et dont nous ne saurions trop recommander la leçon à ceux de nos amis qui auraient tendance à prendre trop à la lettre l’enseignement de certain rationalisme absolu tel qu’il se manifeste, entre autres, dans la linéarité non éloignée quelquefois d’être un peu naïve de la philosophie des Lumières en général (un retour à son esprit, nous le croyons également, s’impose, mais à la condition de s’accompagner de critique, de prudence et du sens du concret) et, en particulier, de ce Godwin que tant d’autres motifs nous font cependant ici même offrir en exemple – il se passe, disons-nous, ceci d’étrange que l’erreur, parfois, conduit à la vérité. Sans les préjugés qui, pour une si large part, lui ont dicté sa rancœur envers le grand roi, Saint-Simon n’eût sans doute pas écrit les pages prophétiques qu’on va lire. Ou relire. Car probablement sont-elles assez connues et plus d’un aura déjà souligné à quel point elles recèlent l’annonce quasi visionnaire de la catastrophe révolutionnaire où devait sombrer l’ancienne monarchie. Toutefois, si nous avons choisi de les reproduire, ce n’est point tant à cause de la portée anticipatoire, en somme historiquement assez limitée, qu’on est en droit de leur reconnaître, mais bien plutôt parce que, relues aujourd’hui, à la lumière – la lumière noire – des dictatures modernes, elles prennent mutatis mutandis, ce sens comme d’une démonstration sur le vif, et dans quelle langue prestigieuse, de cette machine infernale que constitue par nature, par fatalité, tout pouvoir politique dès qu’il a cette vertu d’oser être entièrement fidèle à son essence : totalitaire.

Né avec un esprit au-dessous du médiocre, mais un esprit capable de se former, de se limiter, de se raffiner, d’emprunter d’autrui sans imitation et sans gêne, il profita infiniment d’avoir toute sa vie vécu avec toutes les personnes du monde qui toutes en avaient le plus, et des plus différentes sortes, en hommes et en femmes de tout âge, de tous genres et de tous personnages. S’il faut parler ainsi d’un roi de vingt-trois ans, sa première entrée dans le monde fut heureuse en esprits distingués de toute espèce. Ses ministres au dedans et au dehors étaient alors les plus forts de l’Europe, ses généraux les plus grands, leurs seconds les meilleurs et qui sont devenus des capitaines en leur école, et leurs noms aux uns et aux autres ont passé comme tels à la postérité d’un consentement unanime. Les mouvements dont l’État avait été si furieusement agité au dedans et au dehors, depuis la mort de Louis XIII, avaient formé quantité d’hommes qui composaient une cour d’habiles et d’illustres personnages, et de courtisans raffinés…

C’est donc avec grande raison qu’on doit déplorer avec larmes l’horreur d’une éducation uniquement dressée pour étouffer l’esprit et le cœur de ce prince, le poison abominable de la flatterie la plus insigne qui le déifia dans le sein même du christianisme, et la cruelle politique de ses ministres qui l’enferma, et qui, pour leur grandeur, leur puissance et leur fortune, l’enivrèrent de son autorité, de sa grandeur, de sa gloire jusqu’à le corrompre, et à étouffer en lui, sinon toute la bonté, l’équité, le désir de connaître la vérité que Dieu lui avait donné, au moins l’émoussèrent presque entièrement, et empêchèrent sans cesse qu’il fît aucun usage de ses vertus, dont son royaume et lui-même furent les victimes. De ces sources étrangères et pestilentielles lui vint cet orgueil tel que ce n’est point trop de dire que, sans la crainte du Diable que Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres, il se serait fait adorer et aurait trouvé des adorateurs…

Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion. Ce goût, il le tourna en maxime par politique, et l’inspira en tout à sa cour. C’était lui plaire que de s’y jeter en tables, en habits, en équipages, en bâtiments, en jeu. C’étaient des occasions pour qu’il parlât aux gens. Le fond était qu’il tendait et parvint par là à épuiser tout le monde, en mettant le luxe en honneur, et, pour certaines parties en nécessité, et réduisit ainsi peu à peu tout le monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister. Il y trouvait encore la satisfaction de son orgueil par une Cour superbe en tout, et par une plus grande confusion qui anéantissait de plus en plus les distinctions naturelles.

C’est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer intérieur qui ronge tous les particuliers, parce que de la Cour il s’est promptement communiqué à Paris et dans les provinces et les armées où les gens en quelque place ne sont comptés qu’à proportion de leur table et de leur magnificence, depuis cette malheureuse introduction qui ronge tous les particuliers, qui force ceux d’un État à pouvoir voler, à ne s’y pas épargner pour la plupart, dans la nécessité de soutenir leur dépense : et par la confusion des états, que l’orgueil, que jusqu’à la bienséance entretiennent, qui, par la folie du gros, va toujours en augmentant, dont les suites sont infinies, et ne vont à rien moins qu’à la ruine et au renversement général.