Contribution à l’étude de la mystification dialectique

dimanche 1er juillet 2007
par  Samson (Jean-Paul)

À l’occasion du présent numéro double, « Témoins », sans aucunement prétendre à une étude exhaustive de la question, tente d’apporter une contribution à l’examen critique de ce qui, si longtemps, passa et, dans toute une partie du monde en constante croissance virtuelle, passe encore aujourd’hui pour le socialisme « scientifique ».

On devine que nous visons ici le dogme marxiste à sa racine même. Mais que l’on ne nous entende bien : trop nombreux déjà se sont succédé les fumistes qui de M. Jules Romains à De Man et autres « penseurs », prétendirent être en mesure de « dépasser » Marx ; et d’autre part si la social-démocratie allemande, ce vieux bastion de l’orthodoxie marxienne, éprouve aujourd’hui le besoin d’échanger son révolutionnarisme verbal contre un « labourisme » ayant au moins l’honnêteté de s’avouer pour tel, notre ambition n’est pas de suivre cet exemple d’assagissement opéré sous le signe peut-être honorable, mais quand même un peu beaucoup juste milieu, d’un réformisme d’essence uniquement politicienne. Conscients au contraire que la pensée de Marx constitue l’une des tentatives les plus grandioses et les plus courageuses qui aient jamais été entreprises pour rendre compte de la condition humaine, et demeure, quant à l’analyse des rapports de forces qui sont à la base de toute culture, une méthode dont aucun esprit soucieux du vrai ne peut, en tant que méthode, renier la portée, ce que nous voudrions, en revanche, aider nos contemporains à distinguer de façon enfin plus consciente, c’est l’illusion, ou pour le dire avec le seul mot qui convienne : la mystification – en grande partie involontaire – inhérente, non pas à la méthode de Marx, mais bien au système implicite qu’il a lui-même professé (tout en s’en défendant, – car c’est lui qui a dit « Je ne suis pas marxiste »), et que l’on prétend aujourd’hui, tant dans les hautes écoles du pays de la vérité à sens unique que chez les lecteurs occidentaux – lecteurs attardés – de Hegel, nous resservir sous le terme pompeux de « dialectique ».

Certes, nous ne sommes pas les premiers à nous aviser d’entreprendre de libérer les esprits de l’emprise de ce qui n’est, au fond, qu’une forme moderne de cette paresse des bien-pensants qui, depuis le moyen âge, porte le nom de scolastique, et s’il nous avait fallu, pour le tenter à notre tour, nous reposer sur nos seules forces, sur nos seules qualifications, nous en eussions de grand cœur laissé la tâche ardue à nombre de chercheurs mieux rompus que nous ne le sommes aux techniques forcément spécialisées de ces grands problèmes.

Aussi bien n’est-ce pas nous qui prendrons la parole.

Nous la donnerons au contraire, tout d’abord à Fritz Brupbacher, en extrayant de son magnifique ouvrage sur « Marx et Bakounine » les pages (appelées à figurer dans la grande anthologie brupbachérienne, « Socialisme et liberté », par nous composée et traduite, et qui, pensons-nous, ne tardera plus à paraître) – les pages donc, disons-nous, où Brupbacher, analysant la psychologie de Marx, montre et, croyons-nous, démontre l’apriorisme, et par conséquent l’automystification aussi indiscutable que sincère à laquelle a, en tant que « philosophe », succombé dès l’origine le créateur de ce que tout le monde continue d’appeler avec lui, par antiphrase inconsciente, le matérialisme historique.

Rien, en second lieu, ne nous a paru mieux confirmer cette démonstration « clinique » due au célèbre médecin révolutionnaire zurichois, que l’essai intitulé « L’homme et l’histoire » écrit par Mme Magdalena Aebi [1], historienne infiniment avertie de tout ce qui concerne l’évolution de la pensée allemande dite « classique », pour démontrer à son tour et, pourrait-on dire, démonter les paralogismes auxquels remonte la fameuse « dialectique » de Marx, non seulement jusqu’à ses sources avouées, chez Hegel, mais encore jusque chez Kant.

Voilà pour la mystification dialectique.

Quant aux vérités (pluriel voulu) que nous osons lui opposer, c’est encore Brupbacher auquel nous avons recours en premier lieu, grâce à l’une des deux introductions de « Socialisme et liberté » (l’autre, qui d’ailleurs la précédera dans le volume, sera composée par les « Quarante ans de souvenirs » de l’ami de Brupbacher, Pierre Monatte), « Fritz Brupbacher et la liberté », étude de François Bondy, dont nous nous faisons une joie de reproduire ici la plus grande partie.

« Retour à quelques vérités », avons-nous appelé, dans cette partie « thématique » du présent numéro, le chapitre faisant suite à la dénonciation de la mystification dialectique. Et si la première des vérités « retrouvées » est, avec Brupbacher, la liberté, la seconde, on le verra, est, avec Godwin, – à qui, aidé entre autres par l’active collaboration d’André Prudhommeaux, Hem Day vient de consacrer à Bruxelles un numéro spécial de « Pensée et Action » – l’idée de justice.

Liberté – justice.

Nous voyons d’ici sourire nos avertis, nos « affranchis » dialecticiens.

Pour nous, il ne nous déplaît pas qu’à l’époque, hélas toujours la nôtre, où, dès avant Hitler, on osa inventer, au nom du « socialisme scientifique », les camps de concentration et l’esclavagisme du socialisme césarien et policier, nous nous trouvions avoir cette inguérissable candeur de reprendre, au mépris de la « science », la défense de deux des plus décriées des idées, ou des valeurs que, fidèle à l’esprit de la famille, Lafargue qualifiait de grues métaphysiques. Au fait, n’est-ce pas Diderot qui, dans « Le Neveu de Rameau », écrivait « mes idées sont mes catins ». Avouons-le humblement : de nous sentir ainsi en compagnie de l’auteur de « La Religieuse » et de « l’Encyclopédie », ne peut, si les idées de justice et de liberté sont des catins, sont des grues, que nous encourager à nous proclamer du parti – ma foi n’ayons pas peur des mots – peut-être pas de leurs michés (et encore…), mais, si elles veulent bien de nous, de leurs amants de cœur.


[1On doit à Mme Magdelena Aebi un ouvrage fondamental sur l’idéalisme classique en Allemagne, « Kant’s Begründung der « deutschen Philosophie » : Kant’s transzendentale Logik, Kritik ihrer Begründung », Bâle, 1947, Verlag für Recht und Gesellschaft.