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Défense de l’homme n°1 (octobre 1948)
La question coloniale
Article mis en ligne le 24 juin 2007

par Jospin (Robert)
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Le procès de Madagascar vient rappeler à l’opinion, si diversement sollicitée en ces temps incertains, que le problème colonial demeure posé en permanence.

Ce n’est pas dans le cadre d’un article limité qu’on peut espérer en fixer les données dans toute leur ampleur et leur complexité.

Il faudrait d’une part, reprendre depuis la Conférence de Brazzaville jusqu’aux accords ou tentatives d’accords présents, tous les actes coloniaux de nos régimes ou gouvernements successifs depuis quelques années.

Il faudrait, d’autre part, consacrer à chaque aire coloniale son article. Diversement évolués, conditionnés dans leurs exigences par la géographie, l’histoire, le climat, l’économie, leurs rapports avec leurs voisins immédiats, les peuples coloniaux ne constituent pas un tout homogène.

Certes, tous revendiquent plus ou moins clairement leur indépendance politique. C’est là le trait commun. Mais cette revendication élémentaire n’a pas partout, il s’en faut, la même résonance ou le même contenu.

Le problème, il est vrai, serait simplifié si les États possesseurs s’étaient de tout temps préparés à cette prévisible crise de croissance des peuples de couleur. Si la colonie avait été, de tout temps, considérée par eux comme un mandat provisoire, comme une prise en charge fraternelle, une sorte de droit d’aînesse de civilisateur, une tutelle qui vient s’achever à la majorité acquise…

Hélas ! l’esprit de lucre, l’impérialisme, les erreurs et les brutalités, l’exploitation inouïe, issue du mépris de l’homme, et, présentement, la passion obscurcissante et l’orgueil qui ne veut point céder rendent malaisé toute solution saine.

Je sais la thèse simpliste : Partons. Quittons. l’Indochine, Madagascar, l’Afrique, etc. Soit. Mais ce n’est même pas une solution, sinon, dans certains cas, la plus mauvaise. Ce qui nous intéresse, n’est-il pas vrai, c’est le sort de l’indigène ? Persuadons-nous que, nous partis, souvent la tyrannie sans contre-poids efficace des tyrans locaux serait plus lourde à supporter que les tracasseries d’une administration vieillie, sans âme et sans vision… Et nous passons ici, volontairement sous silence, l’immédiate occupation étrangère.

Nous partirons, nous devons partir, mais, auparavant, il faut que soit mis en place un appareil fiscal, judiciaire, économique, politique même, qui assure à l’homme de couleur une indépendance, sinon absolue du moins déjà suffisante.

En attendant, et dans l’immédiat, que faire ? Que faire à Madagascar ? Que faire en Indochine ?

La guerre coûteuse et sans profit ? C’est la plus folle des solutions. On ne reconquiert pas le cœur d’un peuple à coups de canon ou d’exécutions.

Certes, il y eut, ces dernières années, dans l’exaspération, des assassinats cruels d’Européens. N’aurions-nous rien à nous reprocher sur ce plan ? Faut-il rappeler comment s’exécutait dans nos colonies le recrutement des troupes de couleur durant la guerre de 1914—1918 ? Et l’usage abusif qu’on en faisait ensuite ? Faut-il relever la brutalité des répressions tout au long de cette douloureuse histoire coloniale ? Nous avons à la fois, tous, le devoir de pardonner et le besoin d’être pardonnés.

Il faut donc accorder cette indépendance demandée, nous associer à l’effort de ces peuples devenus adultes. L’Angleterre nous donne, à cet égard, un grand exemple. Elle a effectivement conquis l’Inde le jour même où elle l’a volontairement perdue. Méditons-le.

Tâche difficile, incontestablement ! D’autant que la situation internationale présente explique trop souvent la turbulence des uns et le raidissement des autres…

L’Indochine, Madagascar, l’Afrique, ce sont aussi des lignes de départs essentielles dans le conflit effrayant que la sottise et la lâcheté laissent s’ourdir sous nos yeux. Ce sont des hommes qu’on mobilisera de gré ou de force, des matières premières qu’on exploitera, des terrains où les manoeuvres armées développeront leur stratégie.

Ainsi, on se retrouve une fois encore, une fois de plus, devant cette grande querelle de l’Amérique et de la Russie, querelle qui commande notre destin présent comme elle commandera notre destin futur…

Pas de solutions — hors les solutions de force — au problème colonial dans cet état de préguerre qui est le nôtre.

Les uns pousseront ces peuples à la révolte que tant de maladresses, pour dire le moins, justifient ! Les autres encourageront les rigueurs pour se ménager des terrains offensifs.

Jusqu’au jour où le courage et la sagesse l’emportant, les hommes écarteront toutes ces nuées meurtrières et réaliseront ainsi les conditions d’une fraternelle association.

À moins qu’ils préfèrent, hommes blancs et autres, rouler dans un abîme sans fond de douleur et de désespoir.

Robert Jospin

P.S. :

Ils n’oseront pas faire exécuter les condamnés à mort de Madagascar. C’est trop déjà qu’ils aient osé faire prononcer contre eux une sentence aussi abominable.

Mais que penser de ces excellents patriotes qui répriment férocement là-bas ce qu’ils approuvaient orgueilleusement ici, quand « leur » patrie était militairement occupée par le voisin ?

On est patriote ou on ne l’est pas ! Mais si l’on reconnaît aux Français une patrie, il faut avoir la pudeur de ne pas contester celle des Malgaches — qui ont bien le droit, après tout, d’accomplir chez eux les mêmes gestes inintelligents, cruels même, que beaucoup des nôtres commirent sur le continent européen il n’y a pas si longtemps.


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