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Défense de l’homme n°1 (octobre 1948)
Pourquoi a-t-on épuré les biologistes russes ?
Article mis en ligne le 24 juin 2007

par Bontemps (Charles-Auguste)
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Vers la fin du mois d’août, l’Agence Française de Presse annonçait, d’après la radio de Moscou, que le Praesidium de l’Académie des sciences de l’U.R.S.S. avait constaté que les recherches biologiques en Russie avaient été menées « dans un esprit trop bourgeois et non conforme aux principes de Lénine et de Staline ».

Ayant ainsi précisé qu’il n’est de science valable que dans la discipline et selon les méthodes agréées au Kremlin, le Praesidium décida qu’à l’avenir la biologie devrait s’inspirer « de la seule idéologie réellement progressiste bolchevik ».

Il est bien difficile de savoir de quoi il retourne quand on vous affirme que des savants ont réduit à néant les théories d’autres savants.

Cependant, cette affaire est d’une singulière signification. Elle rappelle un peu trop les « diktats » d’une certaine science officielle de la race, de la terre et du sang. Cette fois, c’est la science « américaine » qui est rejetée ou, plus précisément, la biologie « bourgeoise ». À première vue, cela paraît extravagant. À mieux regarder, on découvre des raisons que la science ignore mais non la tactique.

Des hérétiques entêtés

En clair, ce qui est condamné par cette moderne congrégation du Saint-Office, ce sont les théories mutationnistes et, davantage encore, le malthusisme.

Remarquons tout de suite qu’une condamnation aussi absolue, et quels que soient les arguments avancés, est insoutenable au regard du simple bon sens. Les « savants » hitlériens nous ayant naguère obligés à constater que science et conscience ne sont pas nécessairement inséparables, nous n’avons aucun motif de croire que la science de l’académicien Lyssenko, en l’espèce accusateur public, soit plus grande que celle de ses collègues et qu’elle soit de meilleur aloi. En revanche, nous avons des raisons de penser que si les savants exconuminiés — et à qui une certaine expérience a bien dû permettre de prévoir les conséquences de leur entêtement — nous devons penser que si ces savants ne se sont pas inclinés, c’est que la preuve irréfutable de la vanité du mutationnisme ne leur a pas été apportée.

Aussi, quand les Lettres françaises, plus prolixes que le communiqué de Moscou, nous affirment que « Lyssenko a su faire ressortir le caractère réactionnaire des doctrines de ses adversaires », on demande à lire le rapport de Lyssenko et surtout les répliques de ses contradicteurs, si tant est que ceux-ci aient pu répliquer.

Les chromosomes scolastiques

Ce n’est pas l’étonnant article des Lettres françaises qui, à cet égard, nous renseignera. De ses trois colonnes, on chercherait vainement à tirer un indice qui permit de se faire une opinion. Si les affirmations les plus stupéfiantes y abondent, elles sont étayées seulement par des injures que l’on est surpris de rencontrer, pour un tel propos, dans un journal qui se pique d’être un tenant de l’intelligence objective et du matérialisme dialectique.

On y lit que « l’Académie a définitivement répudié les doctrines… inspirées des théories antidarwiniennes et idéalistes de Mendel et des généticiens contemporains, Morgan, Weissman, etc. » Idéaliste, la théorie des mutations ? Antidarwinienne ? Il ne faut pas moins que ces imputations saugrenues pour justifier la condamnation d’opposants qui « s’obstinent à croire que la transmission et les modifications des caractères héréditaires s’effectuent par l’effet d’une substance, ou sens scolastique du mot, ou, si l’on veut, d’une « vertu » au sens où le médecin de Molière disait que l’opium fait dormir parce qu’il possède une vertu dormitive ».

Puisque nous aurons maintenant une biologie spécifiquement bolchevique, comme l’Église est romaine, et, paraît-il, un « darwinisme soviétique » (sic), les chromosomes peuvent bien être scolastiques, ce qui aidera M. Jean Champenois, l’auteur de ces commentaires théologiques, à insinuer que la théorie chromosomique conduit au racisme,

L’idéalisme des grenouilles

Des esprits tout simples, qui n’avaient pas connaissance des vues géniales autant qu’autoritaires de l’académicien agriculteur Lyssenko (car il s’agit de l’Académie des sciences agricoles) pensaient que le mutationnisme pouvait prêter à des doutes quant à certaines de ses interprétations. Des savants ne manquaient pas à formuler des critiques, spécialement en ce qui touche la non-transmissibilité des caractères acquis, point qui semble particulièrement visé par les censeurs soviétiques. Ces esprits simples constataient que, jusqu’à présent, la théorie de la non-transmissibilité sortait des laboratoires et que la théorie contraire n’était que dialectique.

Pour peu qu’ils fussent matérialistes, comme l’étaient naguère encore les marxistes, ils se réjouissaient qu’en apportant au darwinisme les corrections que toute science appelle, mutationnisme eût redonné au transformisme de Lamarck une nouvelle jeunesse et l’eût délivré d’un certain nombre d’objections graves.

La biologie bolchevique a mis ordre à cela. Elle a tout rejeté en bloc, y compris les grenouilles, les crapauds, les oursins et les mouches du vinaigre, animaux pervertis par l’idéalisme mendélien et qui, dans les laboratoires américains, prostituent leurs chromosomes scolastiques aux suppôts du capitalisme.

À moins que les ukases de l’Académie de Moscou n’’aient rien à faire avec la biologie.

Une génétique inopportune

Il y a dans cette condamnation spectaculaire, peu d’anti-américanisme et beaucoup de russophilie. De fait, c’est aux laboratoires américains que le mutationnisme. est redevable de ses rapides progrès. C’est à un biologiste américain, H.-J. Muller, qu’est allé le prix Nobel 1946 dont Jean Rostand, grand admirateur de Darwin, antiraciste affirmé et, pourtant, le plus actif et le mieux informé des propagateurs de la nouvelle génétique, a rendu compte… dans les Lettres françaises, précisément.

Il y a autre chose. La génétique mendélienne ne peut manquer d’être, tôt ou tard, l’instrument régulateur de la démographie. Déjà des avertissements se font jour : si les nations n’organisent pas la natalité, le monde est voué à la guerre de destruction ou à la famine. À l’une et à l’autre sans doute. Voilà pourquoi les pays qui ont adopté une politique de repopulation à outrance se doivent de déconsidérer, au moins chez eux, une génétique correctement scientifique, comme on y a réprouvé l’amour libre et rétabli les formes du mariage strictement conformistes.

Glouschtchenko, toujours d’après les Lettres françaises, a déclaré devant l’Académie des sciences agricoles : « Actuellement, nous assistons à ce fait que la génétique mendelisto-morganienne à l’étranger est le servante du monde capitaliste et un moyen de justifier les méthodes d’expansion. La littérature généticienne étrangère est pleine d’articles reconnaissant ouvertement l’enseignement de Malthus… Procédant de là, les écrivaillons étrangers réclament la réduction de la natalité dans l’Inde, à Porto-Rico et autres pays semi-coloniaux et coloniaux. Ils manifestent un intérêt suspect à l’état de la natalité chez nous et chez tous les peuples slaves… »

Voilà qui est clair. La Russie, qui tend à éliminer les Occidentaux de toutes les contrées de l’Asie, a tout intérêt à ce qu’une population surabondante y offre à sa propagande le champ facile du paupérisme. Et il est bien, pour la culture du chauvinisme slave, qu’une émulation des progéniteurs russes et tartares résulte de la crainte que leurs génitoires paraissent inspirer à l’adversaire.

Science ou politique ?

Que tout cela soit de la politique et de la compétition internationale, on le veut bien. On veut bien aussi qu’on y réponde ou qu’on attaque, de l’autre côté, par des moyens qui ne pèchent pas non plus par excès de noblesse ni de droiture. Mais qu’on ne nous dise pas que la pensée est libre en U.R.S.S., à moins qu’elle n’y jouisse, c’est le cas de le dire, d’une liberté scolastique. Alors nous demanderons où Karl Marx a écrit que l’émancipation des peuples devait se faire selon les règles de la théocratie et les méthodes de la congrégation de l’Index.

Ch.-Aug. Bontemps


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