Une histoire de fou

, par  Duanyer (E. Rasco) , popularité : 3%
Dans le studio du rez-de-chaussée des FIREMENS BUILDING, le téléphone, brutal, vrilla le silence.

Le capitaine des pompiers, Mc A. Ronie, prit le récepteur et glapit d’une voix de stentor :

« ―Ovin ! Ovin ! »
« ― Owen ? Lui-même ! Répondit l’interlocuteur dont le visage poupin apparut dans le cadre de télévision.
« ― Qu’y a-t-il de vieux ? »répondit le capitaine, mal éveillé d’un songe qui le poursuivait depuis 12 minutes.
« ― Le feu est dans la villa de Fred R. Ick. Stop… Très urgent déplacer l’équipe volante. »

Le capitaine posa le récepteur inutile sur son bureau de verre incassable.
« ― Et les extincteurs, qu’en a-t-on fait ? » dit-il.

Il appuya sur un bouton de bakélite, et tout un pan de mur sembla s’enfoncer dans le sol, laissant apparaître 25 pompiers, imberbes, nu-tête et vêtus de rouge, guêtrés de noir, brossés, pommadés, rutilants, la main gauche aplatie sur le coeur, l’index droit pointé vers le ciel, dans un garde-à-vous impeccable. Ces 25 hommes étaient des hommes d’élite, triés sur le volet. Le plus petit mesurait 1 m. 48 et le plus grand 1 m. 96. Les 23 autres s’étageaient dans l’intervalle, de 2 cm en 2 centimètres [1].

Le capitaine, satisfait dans son amour-propre, les passa en revue. Il les appelait ses TWINS [2]. Ils étaient là, silencieux, immobiles, alignés selon la taille, et ne devaient jamais quitter leur place sous peine d’amende. Mc A. Ronie aimait le décorum.

« ― Pressons ! Pressons ! » dit-il.

Lors, il resta 2 minutes, rêveur, devant chaque homme figé, se rappelant leur pédigrée. Celui-ci, Michaël, dit PINT-POT [3], était champion de course en sac. Celui-là, Richard, surnommé STAR-LING [4], 1er prix du jeu de colin-maillard. Et ainsi de suite… Bref, au bout d’une heure moins 10, le capitaine exhiba une montre grosse comme un réveil-matin (qui était également thermomètre, baromètre etc.) et, l’ayant consulté durant 10 bonnes minutes, la resserra brusquement pour brandir un minuscule sifflet en bambou qu’il porta à ses lèvres. Soufflant à peine, il en sorti un son puissant comme un mugissement de sirène d’alerte aérienne. Les 25 hommes se raidirent et firent demi-tour sur place. Une superbe automobile, toute en longueur, vint se ranger en bordure du trottoir, sans conducteur. Elle mesurait 18 m. 20 de long sur 0 m. 65 de large. A sa paroi de droite était suspendue une échelle en duralumin. Chaque pompier grimpa sur le siège qui lui convenait, où était son casque en cuir bouilli, numéroté de 1 à 25. Le plus petit en tête ― et le capitaine sur le capot. Sur un signe du chef, le monstre partit en trombe, roulant sur ses 36 roues dentelées. Mais devant Mc A. Ronie se posa alors, tel un éclair, le dilemme suivant : Fred R. Ick était l’amant de sa femme. Et le bungalow de son rival brûlait. Fallait-il se venger ? Laisser le feu accomplir son oeuvre destructrive ? Le cerveau du capitaine bouillonnait. Une légère vapeur sortait de dessous sa casquette. Par contrecoup, très influençable, l’auto ralentissait sa course désordonnée. Sa marche devenait nerveuse, chaotique, saccadée. Le capitaine s’apperçu à temps de sa distraction : qu’allaient penser ses TWINS ? Heureusement qu’ils étaient tous muets !

« ― Go Ahead ! » hurla-t-il.

Et soudain, comme fouettée au sang, le véhicule se souleva de terre. Il passa au-dessus d’une haie de spectateurs tenus en respect par une ligne blanche tracée à la craie sur le mitan de la chaussée, et vint retomber avec l’élégance d’un mille-pattes, devant la maison sinistrée. C’était une bâtisse de 2 étages, aux murs en béton. De la fumée sortait, à peine, des 2 fenêtres d’une pièce au premier.

« ― Examinons froidement la situation », dit le capitaine Mc a. Ronie, imperturbable. Aussitôt, les 25 pompiers surgirent de l’automobile, prirent leurs gants blancs, mirent l’échelle en place le long de la façade, et, casque à la main, firent la queue devant le radiateur. D’un robinet vite ouvert, s’échappait un liquide incolore, dont chaque homme remplit son casque.

Mc A. Ronie s’assit sur le trottoir en caoutchouc, tournant le dos à la villa sinistrée, et se mit en devoir de lire une lettre écrite sur papier mauve. Pendant ce temps, les TWINS n’étaient pas inactifs. Toujours dans un ordre impressionnant, ils grimpaient à l’échelle, puis, avec un ensemble remarquable, ils chavirèrent le contenu de leur casque, qui tomba au petit bonheur. Mais qu’importait ? Le produit était vraiment de bonne qualité ! Une épaisse fumée bleue monta, puis disparut instantanément : l’incendie était conjuré. Les 25 pompiers descendirent de l’échelle et, alignés de nouveau, marchèrent à reculons jusqu’à l’automobile, en entraînant l’échelle avec eux. (Ils s’arrêtèrent à temps pour ne pas buter dans leur capitaine toujours absorbé). Puis, chacun tenant un barreau, levant le bras droit, ils soulevèrent l’échelle sous les applaudissements de la foule, et l’accrochèrent au véhicule dans lequel ils montèrent, coiffés leur casque, rigides comme des automates.

Mc A. Ronie, à 100 lieues [5], lisait sa lettre qui avait 8 pages et était ainsi libellée :

« RG DROO MLG GZPV OLMT GL KZXP NB GIMFP ZMW R HSZOO YV ZG BLFI SLFHV GL NLIILD VEVMRMT. NZMB GSZMPH ULI BLFI PRMV RMHGIFXGRLMH, DSRXS R DROO ULOOLD ORGVIZOOB. GSLEHZMW PRHHVH ZMW DZINVHG OLEV. »

Or, s’il ne comprenait pas ce texte, la missive était signée en clair : MARGARET. Et Margaret, c’était sa femme légitime. Il avait trouvé ce mot dans un manteau appartenant à sa femme. Et l’enveloppe non cachetée portait l’adresse de Fred R. Ick : 2222 Moving Street, Hicclough’s Corner. Iddleness’ Square, GOODHEALTH (U.S.A.). Mc A. Ronie remit à plus tard l’étude de ce document qui lui rappelait THE WIRE DEVILS de Frank L. PACKARD [6]. Il serra les papiers dans la poche de son veston, se leva, et, regardant la maison sinistrée, fit quelques pas jusqu’à la porte qui s’ouvrit toute grande, comme il s’y attendait. (N’était-ce pas ainsi chez lui ? Une simple pression du pied sur le seuil actionnait un ressort invisible). Il entra. La porte se referma toute seule. Le couloir s’illumina, automatiquement, et un tapis roulant le conduisit jusqu’au salon, dont la porte s’entrebailla sans bruit à l’approche du capitaine. Rien d’anormal dans cette pièce, où, comme partout du reste, le mobilier était en métal chromé. Mc A. Ronie, infatigable, visita ainsi 18 pièces. Mais, traversant l’office, il songea qu’il était midi, et plongea la main dans l’un des 3 récipients qui étaient bien en évidence sur une étagère nickelée. Il en retira 4 pastilles, qu’il avala goulûment :

« ― Et voici le déjeûner ! » dit-il.

La première boite contenait des bonbons bleus. La seconde, des blancs. Et la troisième des rouges. Cela correspondait aux trois repas de la journée, à raison d’une pastille pour une fillette, deux pour un garçonnet, trois pour une femme, et quatre pour un homme.

Seul le fumoir restait à examiner. Les salles de bain, les chambres même, aux parquets de verre, où tout rentrait et sortait des murs par le simple jeu d’un bouton électrique, où le confort était poussé à l’extrême, étaient impeccables et nettes. Au fumoir donc, se trouvait l’explication du mystère : un amas de cendres calcinées. Mc A. Ronie les flaira. Ce devait être des vêtements de caséine qui avaient pris feu. Le capitaine, soucieux, pensa qu’il n’y avait pas eu d’incendie depuis 13 ans, et réfléchit profondément sur les causes du sinistre. Il s’approcha lentement d’une table immense et nue, et s’assit dans un rocking-chair. Au bord de la table il y avait 5 ou 6 boutons de couleurs différentes. Mc A. Ronie en pressa un. Un bras métallique sortit de la cloison comme un diable d’un bénitier. Et la main du robot présentait tout un matériel de fumeur. Le capitaine des pompiers prit des cigarettes, les jeta sur la table, en alluma une, et pressa un second bouton. Le premier bras disparut instantanément, pour céder la place à un second, qui tendait un flacon de whisky coiffé d’un gobelet. Le capitaine prit la bouteille et la mit sur la table. Il lui fallait de quoi écrire. Un troisième bras lui tendit le matériel désiré. Mais, comme Mc A. Ronie posait encre et papier sur la table auprès du SEAGRAM’S CROWN WHISKEY et des cigarettes GOLD RING, un carton tomba, mal posé. Le capitaine le ramassa, et ses cheveux se dressèrent sur sa tête gomminée :

« ― Voici la clef !dit-il joyeux :

A = z
B = y
C = x
D = w
E = v
F = u
G = t
H = s
I = r
J = q
K = p
L = o
M = n
N = m
O = l
P = k
Q = j
R = i
S = h
T = g
U= f
V = e
W = d
X = c
Y = b
Z = a

… et il partit en courant, laissant la pièce en désordre.

Il neigeait. L’automobile attendait toujours, sous le manteau d’hermine. La foule aussi, disciplinée, stoïque, neige jusqu’aux genoux. Des journalistes accoururent.

« ― Chut ! » fit le capitaine en mettant un doigt sur sa bouche et sautant sur le capot gelé. Aucun des 25 TWINS n’avait bougé. Dans l’azur, des milliers de « pous du ciel » circulaient en tous sens. Le bolide démarra, et la foule rompit le barrage, avide de commentaires.

Arrivé au building géant des pompiers, Mc A. Ronie sortit les pages de sa poche et les examina attentivement. A qui les confier ? (il n’y avait plus de voleurs, donc plus de police). Soudain, après mûres réflexions, il se gratta la tête, où surgit une grosse bosse en forme de poire. Il était 2 h. 29 minutes de l’après-midi.

« ― J’ai trouvé ! Dit-il à voix haute. R= i. G = t. D = w. R = i. OO = ll ». Et il put lire le texte suivant [7] :

« IT WILL NOT TAKE LONG TO PACK MY TRUNK AND I SHALL BE AT YOUR HOUSE TO MORROW EVENING. MANY THANKS FOR YOUR KIND INSTRUCTIONS ? WHICH I WILL FOLLOW LITTERALLY. THOUSAND KISSES AND WARMEST LOVE [8]. »

… Ainsi, le progrès qui avait supprimé les armes, les guerres, les rivalités ; l’insécurité, la peur, n’avait pu éliminer l’adultère, ou faire que les hommes acceptassent le pluralisme en amour !

Margaret le trompait. Il en avait la preuve dans ces 35 mots, la preuve, écrite, tangible, irréfutable… Elle se disposait à fuir.

Le capitaine prit l’ascenseur et monta sur la terrasse du 96è étage.

Des centaines de petits avions, tous marqués, étaient alignés sagement.

Ici et là cependant, des vides…

Mc A. Ronie chercha, inquisiteur :

« ― Margaret Ronie… »

En vain !

L’avion de son épouse manquait

Soudain coléreux, notre homme enjamba la carlingue de son avionette (surnomée en SLANG [9] : TEARING [10]. Mais où aller ? Et pourquoi se vanger ? Ses dents claquaient comme des touches de REMINGTON. Et, brusquement, au moment précis où il décollait en criant :

« ― Aje ! Aje ! » [11]

… Un éclair zébra le ciel, la ville entière s’effondra, éclata, disparut dans un cratère immense, sous l’effet d’une bombe atomique inattendue, venue on ne sait de quel pays belliqueux, lointain…

— O —

Peut-être était-ce un peuple à l’instinct revanchard qui se vengeait ainsi de sa défaite de 1945, et , machiavélique, avait couvé sa haine absurde pendant plus de 100 ans…

Car corrigera-t-on jamais l’homme de sa folie guerrière ? Et n’a-t-il pas suffit d’un FOU pour plonger l’univers dans une vallée de larmes.

E. R. Duanyer.

[11 m. 50, 1 m. 52, 1 m. 54, 1 m. 56, etc.

[2Ses jumeaux.

[3Sac-à-vin

[4Le vautour

[5Au sens figuré, bien entendu !

[6Hodder & Stougthon LTD. Édit à Londres

[7L’auteur à cru devoir écrire en anglais, puisque la chose se passe en Amérique, en l’an 2051. Il s’en excuse, du reste, auprès de ses amis américains qui sont priés de n’y voir aucune malice.

[8« Je vais bien vite faire mes malles et j’arriverai chez vous demain soir. Merci de vos bons et sages conseils, que je suivrai à la lettre. Mille baisers et très affectueusement. »

[9Argot.

[10La déchirante.

[11Abréviation de « ALEA JACTA EST » (le sort en est jeté.)