La Presse Anarchiste
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L’Unique n°6, decembre 1945
Du haut de mon mirador
Article mis en ligne le 22 juin 2007

par Qui Cé (E. Armand)
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Depuis un récent numéro des « Nouvelles Littéraires », M. Jean Rostand nous expose que la biologie laisse nettement entrevoir certaine applications dont les suites pourraient se montrer considérables tant pour l’Homme que pour la Société. Et il nous les détaille : « détermination volontaire du sexe, génération sans père, développement du fœtus en bocal, abolition de la vieillesse, prolongation de la vie, perfectionnement de notre espèce et même création d’une espèce surhumaine. »

Nous, nous voulons bien qu’on fabrique des surhommes en série, des surhommes au cerveau énorme dépassant en capacité intellectuelle « les meilleurs de leurs congénères enfantés par le hasard ». Seulement, nous nous méfions et non sans raison, et nous nous demandons si, en fait de raisonnabilité, de sociabilité, de sensibilité, de compréhensibilité de « leurs frères inférieurs », les dits êtres supérieurs vaudront mieux que les échantillons de surhommes ― bien sûr inférieurs ― qui ont passé sur la planète, y semant la dévastation et la souffrance. Un peu moins de capacité intellectuelle, un peu plus de bonté, de générosité, de pitié, d’esprit conciliant, de volonté d’entente fraternelle, voilà, avouons-le humblement, qui ferait bien mieux notre affaire.

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Dans le grand journal anglais « The Lancet », un docteur hollandais, évadé de son pays et qui durant l’occupation, a visité, à travers mille dangers, les Pays-Bas, la Belgique, la France, dénonçait il y a quelques temps, l’état d’esprit anormal engendré dans ces pays par l’occupation prolongée qu’ils ont subie ― et cela vaut pour tous les pays se trouvant dans le même cas. Il en résulte une psychose particulière qui fait regarder comme chose ordinaire les meurtres, la délation, la dissimulation, le marché noir, la bestialité et toutes sortes de perversions morales. Les cinq dernières années ont créé en Europe un climat de névropathie ou de psychopathie, une « mentalité infantile » qui se manifeste de trois façons principales : 1° paralysie mentale générale. 2° suspicion intense. 3° agressivité accrue. Peu importe l’intensité de la résistance à la domination nazie. On a inconsciemment l’attitude et les conceptions des dominateurs : « c’est la loi de la vie, ce que l’on combat on l’absorbe également. »

Incontestablement, l’intention du Docteur hollandais tendait à ce que les « autorités libératrices » ne portent pas un jugement trop hâtif sur le comportement des « libérés » dont, en majorité, les actes sont le résultat d’une réaction sans équilibre contre un passé encore vivant en leur mémoire. Mais jamais les conséquences d’une guerre n’ont amené un semblable résultat, du moins à l’époque contemporaine. Raison de plus pour que s’affirme notre horreur de la guerre, de toutes les guerre.

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Par ailleurs, « The Baltimore Sun » nous apprend qu’en Amérique quelques 2 300 000 hommes et femmes ont été déclarés inaptes au service armé à cause de désordres « mentaux et émotionnels » soit 18 % de l’effectif appelé (sur ce nombre figurent 476 000 combattants renvoyés dans leurs foyers). Or, durant la première guerre mondiale, 1914 — 1918, il n’y avait eu que 3 % d’inaptes et de congédiés. Ces chiffres en disent long sur les caractéristiques de ces cinq années de guerre : folie de destruction, excessive rapidité de mouvement, soudaineté et imprévisibilité des attaques, températures extrêmes, absence absolue de sécurité, deuil, absence prolongée de nouvelles d’êtres chers, récits horrifiants. Tout cela prouve qu’à l’encontre des dires de certains bons apôtres, l’état de violence organisée n’est pas naturel à l’homme. Tout être sain et normal, quel qu’il soit, aspire à vivre d’une existence autre que celle où il se sent menacé à chaque instant d’être réduit en bouillie ou estropié pour le reste de ses jours. Et ce qu’il apprend à ce sujet ne vaut pas mieux pour son équilibre mental.

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Dans les camps de concentration nazis et particulièrement à Buchenwald, se trouvaient internés tous les membres d’une secte protestante dénommée « les Témoins de Jéhovah » ou « Étudiants de la Bible ». Refusant de prononcer le fameux « Heil Hitler », refusant de porter les armes, ils furent poursuivis, traqués, persécutés, matraqués par la Gestapo et finalement internés. Le comble fut mis à leur traitement lorsqu’ils s’abstinrent de participer à la « contribution de la laine » (Wollspende) en faveur des troupes allemandes du front oriental. D’ailleurs, on les accusait de parler avec les juifs, de faire connaître au dehors les atrocités qui se perpétuaient à Buchenwald. On les envoya travailler dans les carrières, on les dépouilla de tous leurs vêtements de dessous, on les fit travailler en plein air, par un froid rigoureux, jusqu’à la tombée de la nuit. Aucun ne céda. Il en restait 200 environ quand les troupes américaines arrivèrent. Les membres de cette secte croient que nous vivons les derniers jours de la planète. La fin du monde, à les en croire, a commencé en 1914 !

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Or, a cause de leur obstination à refuser le service militaire et à colporter des tracts flétrissant la guerre, ces « Témoins de Jéhovah » passaient pour pro-nazis en Angleterre, où 1162 d’entre eux furent poursuivis pour infraction à diverses lois consécutives à l’état de guerre. En Australie, on les soupçonnait d’espionnage. Au Canada, on déclara illégale leur association. Aux États-Unis, leur refus de saluer la bannière étoilée irrita maintes fois le peuple contre eux, irritation qu’accompagnèrent souvent des actes de violence. En Hongrie, les partisans de l’axe les firent condamner à des peines de travaux forcés, sous prétexte de sympathie avec les « plouto-démocrates ».

Tout en rejetant les gouvernements politiques et les considérant comme chose mauvaise en soi, les « Témoins de Jéhovah » admettent volontiers le gouvernement d’une théocratie de « saints ». Si nous nous sommes étendus sur leur cas, c’est pour montrer que lorsqu’ils se trouvent en présence d’individualités décidés à mettre en pratique leurs convictions anti-étatistes, dictatures et démocraties réagissent de même façon.

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Nous avons en main un numéro de « Liberty » remontant au 22 juillet 1882. À cette époque, le gouvernement des États-Unis, le Congrès, la Cour suprême de justice s’acharnaient contre les Mormons. Benjamin R. Tucker était, bien entendu, adversaire du Mormonisme en tant que doctrine religieuse, mais il défendait le droit pour les femmes mormones de participer à des mariages polygames, d’épouser un homme mari de plusieurs femmes, même si en le faisant, elles croyaient assurer leur salut éternel. Dès lors, cela va de soi, qu’elles n’y étaient pas contraintes. Personne, écrivait Tucker, n’a jamais mis en doute la sincérité et la pureté des mœurs des femmes Mormones. Si le Congrès veut engager la lutte contre l’impureté, la sensualité, le vice masculin ou féminin, qu’a-t-il besoin de s’en prendre à l’Utah ? New-York fourmille de riches banquiers et de marchands fortunés lesquels, à côté de leur ménage légal, entretiennent secrètement plusieurs ménages extra-légaux. Pourquoi intervenir dans la morale privée des habitants d’un certain État, alors qu’on laisse vivre à leur guise, sous ce rapport, les ressortissants des autres États de la Fédération américaine ? Tucker ne voyait que mensonge éhonté et mauvaise foi politique dans la pieuse offensive déclenchée contre les Mormons, dont le seul tort était de vivre leur doctrine au grand jour. À quoi bon garantir dans la Constitution le droit au libre exercice de toute religion, si c’est pour exclure de ce droit une catégorie de citoyens dont, pour leur malheur, la religion déplaît à l’hypocrisie puritaine ? La liberté naturelle, continuait Tucker, embrasse toutes les libertés de l’homme : morale, sociale, religieuse, industrielle , commerciale, politique, et toutes les autres, dès lors que l’exercice de l’une ou l’autre de ces libertés ne comporte pas empiètement sur l’exercice de l’égale liberté d’autrui. Et cette conception de la liberté implique indépendance à l’égard des lois des Congrès ou des décisions des Cours suprêmes de justice.

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Le monde des « interlinguistes » n’a pas appris sans émotion la mort de deux hommes qui ont accompli de grands efforts pour la diffusion de l’idée de la langue auxiliaire ou internationale : le danois Otto Jespersen et le suédois P. Ahlberg. Jespersen était un linguiste remarquable, qui fut membre de la Délégation pour l’adoption de la langue internationale et se fit connaître comme champion de l’ido pendant de nombreuses années. En 1928, il lança un nouvel idiome de sa propre invention, le Novial, qui n’eut pas le succès qu’il espérait. Quant à Ahlberg, disparu l’année dernière à 79 ans, il s’était rallié à l’ido après avoir été le premier propagandiste de l’espéranto en Suede, ce qui l’avait amené en 1908 à transformer en « Mondo » la revue « Esperantisten ». Pendant 20 ans, Mondo fut l’organe officiel de l’ido, puis en 1928, Ahlberg suivit Jespersen et une fois encore changea le titre de sa revue, qu’il dénomma « Novaliste ». Ahlberg était un géant à la longue barbe, travailleur enthousiaste, type du pionnier infatigable qui n’épargne ni son temps, ni sa peine, ni les sacrifices matériels.

Dans l’organe occidental « Liberta », nous notons une article de G. Bohin, relatif à la nécessité d’introduire un plus grand nombre de racines slaves dans le vocabulaire des langues internationale, étant donné l’importance prise par le groupe linguistique slave. Il y a longtemps qu’on a réclamé ici l’introduction dans le dit vocabulaire, non seulement des racines slaves, mais encore des racines proche, moyen et extra orientales (arabe, turc, indoustani, chinois, japonais, malais, etc…) et même africaines. Sans doute, la tâche n’est pas aisée, mais il importe de la tenter si on ne veut pas que les langues internationales ne le soient que de nom et s’obstinent à conserver un aspect latino-occidental.

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L’affaire René Gérin aura-t-elle trouvé une solution raisonnable quand paraîtront ces lignes ? Nous le souhaitons, car, en vérité, on reste stupéfait devant cette condamnation à huit années de travaux forcés, quand on la compare à l’indulgence dont jouissent certains collaborateurs, pour de vrai ceux-là. René Gérin n’a pas été un pourvoyeur de bagnes hitlériens, il n’a pas encouragé les départs massifs de la soi-disant relève ou du S.T.O., comme le fait remarquer un périodique ami. Il n’a fait fusiller qui que ce soit. Mais nous savons que Gérin n’a pas été condamné comme chroniqueur littéraire de l’Œuvre (et l’opinion qu’il a pu émettre sur tel ou tel ouvrage relève du droit de libre expression de la pensée, tant exaltée par les démocraties). Non, il a été condamné parce que pacifiste, parce qu’objecteur de conscience emprisonné sous Daladier (ayant perdu de ce fait sa chaire de professeur soit dit en passant).

Même s’il s’est trompé dans ses appréciations ou ses jugements, il ne faut pas, comme on le dit ailleurs, que « le pacifiste Gérin paye pour les profiteurs de la guerre, pour les banquiers, pour les amis des chefs militaires allemands, ces hommes d’affaires qui construisirent le mur de l’Atlantique et vendirent des armements, mais qu’il n’est nullement question d’inquiéter ».

Qui Cé


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